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Full text of "La Revue acadienne"

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La Revue Acadienne 



PUBLICATION MENSUELLE 



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Directeur: 

Docteur Edmond-D. Aucoin 

Membre da la 

Société Historique de Montréal 



1917 (•A^* 



Première Année ^<^ 



ADMINISTRATION : 

1Q18, RUE ST=DEIV1S, 1Q18 
MOrNTREAU 



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II 




Monseigneur Patrice Chiassox 



La Revue Acadienne 

Notre But et notre Programme 



C'est un principe universellement reconnu, à cause des cir- 
constances qui l'imposent, qu'un peuple doit vivre avan^ de philo- 
sopher. 

Le peuple acadien a vécu dans la voie du progrès matériel, 
et d'une rapidité tellement merveilleuse qu'il en a. malheureusement 
pour lui, excité l'envie d'une nation étrangère au drapeau fleurdeHsé, 
dont il a subi, par la suite, l'action paralysante. 

Qui sait ce que serait aujourd'hui le peuple acadien, au point 
de vue du progrès matériel et du développement intellectuel, s'il 
n'eût été entravé dans sa marche pénible mais fructueuse, par des 
scènes sanglantes et fratricides ? 

Oui, à la suite du "Grand Dérangement" dont les répercus- 
sions déplorables se sont fait sentir pendant des années, les Aca- 
diens, aux yeux des nations, n'existaient plus que dans le souvenir. 

Leurs persécuteurs ont fêté leur bannissement, des faux pro- 
phètes ont prédit leur anéantissement; l'on parlait d'eux, comme 
aujourd'hui. on parle des citoyens de l'antique Arcadie. 

La vérité, c'est que pendant ce temps, loin d'être anéantis, 
les Acadiens vivaient pour ce que la vie a de pénible dans l'ordre 
matériel, goûtant toutefois la suavité d'une chère espérance dans 
la récompense éternelle des malheurs d'ici-bas. 

Mais cet ordre de chose est déjà lointain, Le 

peuple acadien a vécu sa période de formation nationale: il veut 
maintenant philosopher. 

Par philosopher, nous n'entendons pas ici produire des volu- 
mes sur la haute psychologie, encore moins traiter de l'être trans- 
cendental, — nous ne refuserons pas l'espace à ce genre de disser- 
tation — en parlant des choses de chez nous, nous ferons de la phi- 
losophie, un peu comme ce personnage de Molière qui faisait de la 
prose sans le savoir. 

Il existe, depuis longtemps déjà, aux Provinces-Maritimes, 
des œuvres admirables qui ont préparé la voie et qui tendent vers 
ce but, notamment nos journaux acadiens et nos collèges classiques, 
— ces derniers ont bien conscience d'enseigner de la philosophie, et 
la plus saine — . 



— 2 — 

Rien n'est plus propre à développer et à entretenir chez 
nous cette culture intellectuelle que la propagande d'une revue bien 
soignée, qui viendra à chaque mois nous redire l'histoire des aïeux 
et les nobles ambitions de la génération présente. 

Tels sont les quelques motifs qui ont fait naître la Revue 
Acadienne. Monseigneur Choquette disait, dans un admirable 
discours prononcé à Ottawa le dix-huit janvier 1916, à une séance 
publique de la Commission de conservation, "L'imprimerie, vous le 
savez, est le plus puissant instrument de propagande et d'influence. 
Nous n'aurions qu'à tourner nos esprits vers notre ennemi commun, 
l'ambitieux empire germanique, pour trouver une confirmation 
éclatante de cette vérité — fas est et ab hoste docere. Qu'est-ce 
qui donne à l'industrie allemande une publicité telle qu'elle réussit 
à déplacer sur presque tous les marchés les produits français et 
anglais qui y avaient tenu une excellente place si longtemps ? 

. . . Cette domination, l'Allemagne l'avait acquise en faisant 

appel à la presse, à l'imprimé sous toutes ses formes La 

source de cette terrible résistance, c'est dans les revues et dans les 
journaux qu'il faut la chercher." 

Si les journaux sont de puissants moteurs de l'opinion pu- 
blique, notre Revue sera dans le champs des Arts, des Sciences et 
des Lettres, un grenier favorable pour recueillir les nouvelles mois- 
sons et les trésors historiques déjà anciens. C'est dire que nous ne 
donnerons pas que de l'inédit et pour cause. 

Il y a de précieux documents sur notre pays qui nous dis- 
paraissent des mains avec des feuilles volantes; nous voulons les 
inscrire là où nous pourrons dire d'eux scripta manent. 

En étant acadienne, notre Revue sera naturellement catho- 
lique. 

Le prix de l'abonnement est fixé à un dollar ($1.00) par 
année. 

Après avoir exposé, en abrégé, notre but et notre programme., 
il nous reste à souhaîten à ce nouvel organe une existence saine et 
prospère. 

Laissez-moi vous rappeler en terminant, avec un grand res- 
pect pour la Sainte Ecriture, que pour obtenir la réalisation de nos 
vœux, une seule chose est nécessaire : ne pas attendre aux calendes 
grecques pour payer notre abonnement; le reste nous sera donné 
par surcroît. 

LE DIRECTEUR. 






Coup d'Oeil sur TAcadie 



(1) 



Que dire sur les Acadiens ? Mille choses. Ecrire un vo- 
lume ? Faire un article de revue ? Peut-être une introduction 
à la présente étude, une causerie pour rafraîchir la mémoire des 
Canadiens à l'égard de la vieille Acadie — voilà le but direct que se 
propose le docteur Aucoin. 

Le Canadien et l'Acadien sont frères 

Qu'ils aient en main ou le sabre ou des verres. 

C'est du sentiment, de la poésie et de la grandeur. C'est de 
l'histoire et elle est remplie de beautés comme la nôtre , mais plus 
triste de beaucoup. 

Proscrits éparpillés sur l'Amérique entière, 
Leur histoire est écrite en plus d'un cimetière. 

On parle souvent des Acadiens et des Canadiens comme 
étant une seule famille française. Rien de la sorte! Nos deux 
groupes se sont formés indépendamment l'un de l'autre, vers la 
même époque, et sans se connaître pour ainsi dire à cause de la trop 
grande distance entre Port-Royal et Québec. Songez qu'il y a 
juste trois siècles de cela. Nos deux histoires ne se ressemblent 
que de loin. Il y avait déjà cent ans que les choses marchaient 
ainsi lorsque certains rapprochements se produisirent mais de peu 
de conséquence. Par la suite, on vit des Acadiens se réfugier en 
Canada et alors, les deux peuples n'en firent qu'un seul — en ce 
sens que nous avons absorbé les rares nouveaux venus, mais nous 
étions encore séparés et tout à fait étrangers du foyer primitif des 
Acadiens, savoir : les provinces maritimes. Nous avons toujours 
été deux nations françaises distinctes. 

La race acadienne est sortie d'une cinquantaine de famil- 
les arrivées des côtes ouest de la France entre les années 1604 à 
1680, et fixées au centre de la Nouvelle-Ecosse, soit le bassin des 
Mines et Port-Royal. C'étaient des pêcheurs maritimes, copime 
ceux du golfe de Gascogne, par exemple, des hommes des champs, 
tels que ceux de la Saintonge et du Poitou ou ceux des bords de 
l'embouchure de la Loire, gens paisibles, industrieux, moraux, gens 
de famille, rien de l'aventurier, mais connaissant la terre et sa- 



(1) Introduction au "Pays d'EvatigéUne", brochure devant paraître le 30 janvier. 



— 4 — 

chant s'en servir, en un mot ne respirant que la paix et la concor- 
de, ce qui, entre parenthèse, ne se voyait guère en France dans cer- 
taines provinces. 

Or, vous savez que Français et Anglais étaient vis-à-vis l'un 
de l'autre comme chien et chat en Europe, à cause de la langue, du 
commerce, de la religion qui différaient, et aussi par suite des an- 
ciennes luttes à main armée qui laissaient un souvenir haîneux 
d'une nation à l'autre. Assurément, les Acadiens étaient loin de 
s'attendre que ces animosités allaient traverser l'océan et les re- 
jeter dans les misères, les inquiétudes, les conflits du temps passé 
qui semblaient ne devoir appartenir qu'à l'ancien monde. 

Les colonies anglaises étaient plutôt marchandes qu'agri- 
coles. Leurs navires ne pouvaient se rendre en Europe qu'en effleu- 
rant les côtes de l'Acadie où ils eussent pu se ravitailler mais où ils 
n'osaient descendre parce que c'était territoire français. Selon 
les mœurs de cette époque, on ne voulait pas croire qu'il fut possi- 
ble à deux ou trois nations différentes de fouler le même sol par 
occasion ou même de vivre en paix dans le voisinage l'une de l'au- 
tre. De plus les eaux de la colonie française renfermaient les ri- 
ches pêcheries que nous savons et les Acadiens les exploitaient, en 
faisaient commerce avec la France, mais Boston tenait pour princi- 
pe que la mer lui appartenait avec ce qui est dedans. Alors, en 
temps de paix entre les couronnes, des hostilités avaient lieu. 
Les historiens de laNouvelle- Angle terre ne manquent jamais de 
nous représenter ces brigands d' Acadiens faisant de la peine aux 
saints de leur pacifique contrée, attendu qu'ils accordent aux sus- 
dits saints le droit de tout faire et veulent que l'Acadien se sou- 
mettre — mais sa résistance les scandalise. 

Cet animal est très méchant : 
Quand on l'attaque il se défend. 

Jugez de ce qui se passait en temps de guerre. On se bat- 
tait en Europe — il fallait se battre en Amérique. Pour quelle 
raison ? Parce que . . . vous comprenez . . . Les Acadiens ne se re- 
gardaient nullement comme rivaux dfô Bostonnais, mais les Bos- 
tonnais se croyaient obligés de répandre la terreur parmi les 
Acadiens, de leur faire le plus de mal possible, de les conquérir, afin 
de leur imposer la "kultur" dont ils étaient si fiers. 

Les campagnards et les pêcheurs de l'Acadie ne possédaient 
pas un seul navire digne de ce nom lorsque vint le moment de 
baisser la tête ou de se redresser en face de l'agression. Ils furent 



— 5 — 

térassés du premier coup, mais il se fit parmi eux un changement 
comme on en voit au théâtre chez certains personnages. La ri- 
poste fut dure. Les Acadiens construisirent des bâtiments de 
tonnage approprié à la course en mer, et alors ces oiseaux prirent 
leur vol de partout, allant couper la route des vaisseaux chargés 
qui passaient au large du Cap Sable, de la Hêve, du Cap Breton. La 
terreur envahit les établissements du Maine et du reste du littoral 
en gagnant au sud jusqu'aux Carolines. Oui, voilà la légende des 
corsaires acadiens. seulement on oublie de dire d'où elle a surgi à 
l'aide de l'écriture imprimée. 

Contents de leur sort, songeant au bonheur que d'abondan- 
tes récoltes répandaient autour d'eux, les Acadiens n'étaient pas 
hommes à franchir les bornes de leur horizon et à s'introduire d'eux- 
mêmes dans cette existence de périls, de calamités et de déboires 
qui leur fut imposée par la suite. 

Rien n'égalait la beauté des fermes et des champs ou des 
vergers des Acadiens on en a tant parlé que je n'en dirai pas davan- 
tage. Si les bons habitants de Port-Royal et de la Grande-Prée, 
multipliant leurs familles et leurs troupeaux, exportant la morue 
et le hareng, n'avaient pas été tracassés, assaillis et persécutés par 
leurs fanatiques voisins, ils n'auraient pas d'histoire écrite, puisque 
les historiens n'écrivent que pour raconter des horreurs et nous 
n'aurions pas le poème de Longfellow qui est une lamentation de- 
mandant pardon pour les coupables. 

Ce peuple ne fut pas une réunion de boucaniers ou de chas- 
seurs de pelleteries, un ramas d'écumeurs de mer vivant au jour 
le jour dans des camps volants et pliant ses tentes à l'approche du 
danger. Il était, avant tout, agriculteur, ne spéculant pas sur les 
hasards de la guerre, mais cherchant à se faire un avenir par le 
moyen le plus droit et le plus honorable: le travail. Pour lui, les 
occupations de la pêche maritime n'étaient qu'un métier acces- 
soire et productif; il y a gagné aussi cette connaissance de la navi- 
gation, cette adresse dans le péril qui faisait souvent le désespoir 
des Anglais. 

Si les gens du Massachusetts, du Rhode-Island, du Connec- 
ticut n'avaient pas commis d'agression nous n'aurions pas vu les 
Acadiens se mettre en armes contre eux, devenir corsaires, "courir 
sus aux mauvais garçons" et tenir tête à plus fort qu'eux. Les his- 
toriens de langue anglaise n'ont jamais cessé de nous peindre les 



Acadiens primitifs comme des ravageurs, des pirates, des gens de 
sac et de corde, mais, à présent, on découvre que c'est tout le con- 
traire qui est vrai, et que Longfellow n'a rien exagéré en dotant ce 
peuple de la qualification de "paisible", en lui attribuant, d'autre 
part, toutes les vertus domestiques. Le poète a parlé avec un cœur 
et une voix d'expiation, parce qu'il se voyait en face d'une grande 
injustice infligée à l'innocence et au mérite. Il a des accents qui 
tirent les larmes et tout son récit est à la fois touchant et véritable 
malgré la forme d'une apparente imagination. 

Le docteur Aucoin va contribuer à faire comprendre aux 
Canadiens, l'importance de ne pas désassocier les souvenirs de nos 
deux peuples. Les Acadiens si éloignés de nous pendant deux 
siècles et trois quarts se soudent maintenant avec nos petites co- 
lonies du bas du fleuve. La chaîne française va .de l'isthme de 
Shédiac jusqu'au centre d'Ontario. Evidemment nous avons 
gagné du terrain. 





Les Leçons du Miracle Acadien (D 



Au premier Congrès de la langue française, à Québec, il y a trois 
ans, une heure avant l'ouverture des séances très solennelles, une 
foule compacte se pressait déjà sous l'immense toit du manège mi- 
litaire. Un soir, — c'était le deuxième, — au moment où montait 
à l'estrade l'un des éminents délégués de l'Acadie, une voix puis- 
sante jeta dans l'assemblée les premières notes de l'Ave Maris 



(1) Conîérence du R. P. R. Villeneuve, O.M.I., prononcée â l'Université Laval, lors du 
"Souvenir Acadien" en juin 1915. publiée dans "Le Droit" du trois juillet 1915. 



— 7 — 

Stella. Ce fut un coup irrésistible. D'instinct la grande masse 
tressaillit et se souleva, et huit mille voix, celles douces des femmes, 
celles vibrantes des hommes, celles chevrotantes des vieillards et 
les voix argentines des jouvencelles, — toutes voix françaises et chré- 
tiennes, toutes voix sincères et glorieuses, — huit mille voix, peut-être 
dix mille, poursuivirent debout l'Ave Maris Stella. 

Vous devinez si elle fut majestueuse cette rumeur qui s'éleva 
soudain, et dont je n'oublierai plus les minutes émouvantes, au 
cours d'un Congrès pourtant où les cœurs furent tenus presque 
sans détente au paroxysme de l'émotion. Elle m'apparut formi- 
dable et envahissante comme une haute marée., déferlant ses larges 
vagues sonpres sous ces voûtes, devenues pour un instant, le temple 
national du Canada français. Il me sembla des trombes altières et 
puissantes rejoignant les harmonies du ciel, pour déposer leur hom- 
mage aux pieds de l'Immaculée Vierge, Reine de la Nouvelle-France, 
Patronne de l'Acadie bien-aimée. Jamais je n'avais connu aussi 
sublime et empoignant, notre tant chanté Ave Maris Stella, que dans 
la bouche ainsi du petit peuple né de Port Royal et de Ville-Marie, — 

de trois millions à peine, et perdus dans une Babylone, proclamant 
néanmoins avec tant de force son espérance irréductible en même 
temps que son salut et sa fidélité en l'Etoile des mers. J'enviai 
à nos très aimés frères d'Acadie d'être ainsi la tribu mariale du Ca- 
nada, par leur fête et leur hymne patriotique. Je conçus pour leur 
avenir un indéfectible espoir en même temps que le souvenir de leur 
passé me navrait le cœur en d'inexprimables attendrissements. 
Non, un peuple martyr ne meurt point. 

Est-ce pour cette émotion de mon âme, Messieurs que l'au- 
guste Providence, sur l'une de ces amoureuses délicatesses dont elle 
est coutumière, m'accorde ce soir de vous parler de l'Acadie, terre 
des agonies jusqu'à la mort, suivies partout de résurrection, dont la 
tragique histoire n'est qu'un panorama d'héroïques souiïrances, 
d'inflexibles courages et d'incomparables dévouements, et qu'enve- 
loppa toujours une céleste prédilection. 

Est-ce plutôt afin que sous l'égide de celle qui est maintenant 
la Province mère, une fois encore, cela est doux aux âmes paternel- 
les, — les groupes français se jettent dans les bras les uns des autres 
et réconfortent leurs cœurs en de mutuelles effusions; afin que l'On- 
tario, à la mémoire de la douleur acadienne toujours illuminée d'es- 



% 



poir brise sa croix qui commence à peine et la replace sur son épaule 
un peu fatiguée; et que l'Acadie à voir sa souffrance plus aimée, et 
mieux connue sa survivance nationale, mettre en ses épanchements 
moins de réserve ou de timidité. 

C'est pour tout cela, sans doute, à la fois. Ne nous lassons 
pas d'admirer les conduites de la sagesse. qui gouverne les peuples; 
dont les moindres touches et les menées les plus communes au fond 
sont des mystères ; qui relie les uns aux autres ces mystères, forgeant 
la chaîne de l'histoire en des anneaux solidement attachés, et dont 
les mailles ne se ferment et ne se multiplient que pour porter plus 
loin et assurer plus longtemps leur puissance et leur pérennité. 

L'amitié et le patriotisme ont provoqué la rencontf-e heureuse 
de ce soir, qui veut être pour nos frères Acadiens le vœu et le gage 
d'un avenir de plus en plus radieux. Quant à nous, Messieurs, 
nous essaierons de garder la perception nette de ce qu'on a pu ap- 
peler le miracle acadien, et l'intelligence de cette grande leçon de 
fidélité nationale et religieuse qui rayonne au visage de ces Bretons 
de la Nouvelle France. 

Bref, ce miracle et cette leçon, c'est à vous les faire toucher 
du doigt que prétendent s'efforcer les quelques paroles qui vont 
suivre et qu'encouragent déjà trop généreusement votre sympathi- 
que attention. 

Le Miracle de la Survivance Acadienne 



"Mesdames et Messieurs, disait naguère à Québec un orateur 
du pays d'Evangéline, je suis de ceux qi i ne croient pas au miracle 
acadien ; nous avons conservé notre langue, parce que nous sommes 
français; avec l'aide du ciel, nous sommes restés fidèles à la foi des 
aïeux, parce que nous sommes Bretons." Peut-être bien n'est-ce 
point un miracle, c'est-à-dire un fait exceptionnel et en marge des 
lois qui régissent la destinée des peuples, que cette survivance de 
l'Acadie à travers de si inextricables péripéties; peut-être n'est-ce là 
que l'évolution normale de la force que Dieu met au cœur des na- 
tions chrétiennes, et que la foi immortalise quand elles lui sont fi- 
dèles. Nonobstant, il y a là un mystère, et ce mystère profond, il 
est saisissant, et ce mystère national, il est incontestable, et ce mys- 




— 9 — 

tère de survie, il est singulièrement suggestif et lumineux. "Il n'y 
a pas dans toute l'histoire, au moins depuis la mission surnaturelle 
de la Bienheureuse Jeanne d'Arc, écrivait l'autre jour l'un de nos 
journalistes canadiens, un exemple plus frappant de la protection 
divine sur un peuple que le retour en Acadie, de la survivance et 
de la rapide croissance de la race acadienne." 

Miracle ou simple mystère, il se peut résumer ainsi. Un 
peuple de pêcheurs et de laboureurs, né à partir de 1604, de cent 
cinquante familles pionnières, vit laborieusement sur ses rives es- 
carpées et rêveuses. Après un siècle de luttes, de succès et de revers 
combattu parce qu'il est natif de France, persécuté parce qu'il 
aime le Pontife de Rome et le reconnait pour le V^icaire de Jésus- 
Christ, à la suite de ses malheurs, il ne compte que deux mille âmes, 
en 1713, et l'on trouve en cela une raison facile de le traquer à bon 
marché dans l'agiotage politique qui s'est appelé le traité d'Utrecht. 
Le sceptre d'Angleterre se pose sur ses vallons; une couleur de tolé- 
rance lui sourit d'abord, mais bientôt les Nicholson, 1714, les Caul- 
field, 1716, les Philipps, 1720 et les Armstrong, 1739, gouverneurs 
délicatement perfides, préparent par d'habiles vexations le sauvage 
calcul et les violences exécrables des Lawrence et des Winslow. 
Vient en effet 1755, date de Gethsémanie et du Calvaire pour le 
peuple acadien. Elle est connue de vous tous cette page qui n'a 
point de pareille dans l'histoire, cette page d'un peuple littéralement 
martyr; d'un peuple, qui malgré tant de saignées et de coups, chiffre 
à plus de quinze mille les descendants de ses-prolifiques pionniers; 
que l'astuce et le dol rassemblent dans les églises, et qu'à la pointe 
du glaive on pousse pêle-mêle sur des bateaux de transport, parqué 
comme un vil troupeau, — sans vénération pour les cheveux blanchis, 
sans attendrissement pour la faiblesse, sans pitié pour l'enfance, 
sans égard pour le sexe, — arrachant les enfants des bras de leur mère, 
rendant les épouses veuves de maris dont elles ignorent le sort, lais- 
sant sur des rives éplorées les douces Evangélines qui voient dis- 
paraître dans le brouillard lointain les derniers adieux de leurs Ga- 
briels. Car il en est ainsi non point seulement comme on l'a dit 
et cru parfois au rivage de Grandpré, mais à Annapolis (Port-Royal), 
mais à Pobomcoup, mais à l'Ile St-Jean, (Ile du P. E ) et ailleurs; 
ils sont dix mille que l'on arrache ainsi à leurs foyers et à leurs autels, 
pendant que le reste cherche plus d'humanité parmi les fauves de la 
forêt, ou que l'épouvante écarte assez tôt en amont du St-Laurent. 



— 10 — 

Dix mille dispersés ainsi comme la poussière et les feuilles mortes 
tourbillonnant aux souffles des vents d'automne, selon la figure de 
l'immortel poème. Dix mille ainsi condamnés sans procès, broyés 
sans pitié, pourchassés comme des bêtes au sein de leurs retraites 
paisibles et traqués jusque sur ces plages lointaines oii les ont des- 
cendu au hasard la tyrannie, le deuil et la souffrance, si la famine 
impitoyable ou la mer aux flots cruels ne les ont point engloutis dans 
la mort. 

Ah ! certes, il est vraiment anéanti ce peuple trop fier et trop 
fidèle qui n'a laissé que quelques centaines de colons à peine sur la 
terre qu'il avait fécondée de son sang et de ses sueurs, et qui était 
la sienne comme sa chair et ses bras. Pourtant ... 

Le prophète a vu un jour une grande étendue de campagne 
toute couverte d'ossements séchés, et lorsqu'il prophétisa, on enten- 
dit un bruit pressant, il se fît un remuement universel parmi ces 
ossements, ils s'approchaient les uns des autres, chacun se plaçait 
dans sa jointure, des nerfs les resserraient ensemble puis des chairs 
les recouvrirent entièrement; le Seigneur les anima ensuite de son 
esprit, en prononçant : Et vous saurez, ô mon peuple que c'est moi 
qui suis le Seigneur, lorsque j'aurai ouvert vos sépulcres et vous 
aurai fait sortir de vos tombeaux. Os sa haec universa, domus Isra ël, 
affirme le texte sacré: tous ces ossements, c'est le peuple d'Israël. 
Ces ossements épars, c'était aussi le peuple d'Acadie, après le 
grand dérang ment. 

Les vainqueurs ne peuvent-ils pas maintenant tranquillement 
s'asseoir à des foyers sans maîtres sur des rives devenues désertes, où 
les vieux noms eux-mêmes soumis ou mutilés à mort, à jamais exilés, 
ont emporté dans l'exil et dans le tombeau tous les vestiges du passé. 
Et s'il peut rester de la race acadienne des épaves échappées à 
la noyade, pourront-elles survivre à l'étouffement qui lui arrachera 
SI langue. Fili hominis, putasne vivent ossa ista. ô Fils de la sagesse 
humaine, penses-tu donc que ces ossements puissent survivre ? Do- 
mine, tu scisti: Oui, Seigneur, c'est vous seul en effet qui le savez. 

Voilà toutefois à Grandpré, à Memramcook, à Shédiac, à 
Petitcodiac, à Clare, à Chéticamp, au Havre-à-Boucher de timides 
accents qui font tressaillir les occupants nouveaux. Il vient aussi 
de l'épaisse Madawaska une étrange et discrète rumeur. Le vent 
des bordages et les murmures de la forêt n'avaient-ils donc point 



— 11 — 

désappris leur antique chanson ? La brise de France traverse-t-elle 
donc encore parfois, pour la leur chantonner à l'oreille ? 

Mais quoi, ce sont eux, eux encore, eux toujours ! ils revi- 
vent ? Non, ce sont plutôt des spectres ! Mais s'ils n'étaient point 
morts ? Toutefois, si loin, si faibles, si pauvres. Prophétise, a 
dit cependant le Seigneur au prophète : Et depuis la Caroline 
et depuis la Virginie, ils sont revenus à pied, se traînant dans les 
forêts et glissant sur les rivières, mourants de faim, les moins faibles 
portant les autres, pour tomber ensemble souvent, semant de tombes 
et de croix l'interminable route qui les ramène pas à pas au pays 
d'antan. Je vous sortirai de vos tombeaux, ô mon peuple et je vous 
reconduirai dans la terre d'Israël, a dit le Seigneur. 

Vingt-cinq ans à peine se sont écoulés et on les retrouve en 
nombre silencieux et dissimulés baisant les bords qui les ont vus 
naître. Tranquilles d'abord parce qu'ils sont ignorés, puis res- 
pectés, parce qu'ils sont honnêtes, estimés parce qu'ils sont labori- 
eux, admirés pour leurs incorruptibles vertus, ils s'accroissent, ils 
s'attachent au sol, ils montent les navires, ils retrouvent leurs vieux 
filets et reconnaissent les anciens nids à poissons, et après longtemps, 
peu à peu se montrent, reprennent courage, prospèrent, s'affirment, 
s'imposent. Voilà qu'ils s'instruisent en leurs petites écoles, puis 
en de grands collèges ; ils ont une fête nationale et chantent tout haut 
leurs souvenirs, ils fondent des institutions publiques, ressaisissent 
les restes du domaine ancestral, en refoulent pacifiquement quel- 
ques-uns des intrus, et encerclent dans leurs vingtaines de fils les 
stériles rejetons d'Albion et de Calédonie. Eux, qui après le grand 
dérangement ne pouvaient être trois mille, ils sont trois fois autant 
à la fin du même siècle, — puis soixante-neuf mille un demi-siècle 
plus tard, et aujourd'hui, sans compter les rameaux qui ont fait 
souche ailleurs et qu'on estime porter au moins 75,000 bourgeons 
sur leur féconde écorce, — en Acadie, dans la vieille Acadie, l'Acadie 
de leur cœur, ils sont 160,000, l'heure viendra peut-être où ils seront 
le grand nombre. 

Tout cela est-il un miracle, je n'ose le dire, mais il y a là as- 
surément un mystère, le mystère d'une force semée par Dieu au 
sein d'une race qu'anime un immortel amour; le mystère de la vie 
qui ne s'éteint jamais en ce qu'elle a d'immanence et de réalité 
profonde, qui ne meurt que pour renaître, la cellule en une autre 
cellule, l'individu en d'autres individus, la génération dans une gé- 



— 12 — 

nératibn nouvelle, d'elles-mêmes toujours semblables l'une à l'autre, 
et à moins que le péché et l'erreur n'en déforment l'argile, réalisées 
selon le même type, moulées au moule des origines, évoluant sur une 
trajectoire directe de sa nature; il y a là le mystère de la vie intelli- 
gente et morale, qui domine les passions et les attaques, qui vogue 
avec sécurité au-dessus des contingences du temps et navigue à 
travers les écueils et fixant toujours l'astre d'un idéal inné et at- 
tracteur, d'une main solide retient la poupe et enchaîne les flots; 
il y a là surtout le mystère de la vie chrétienne qui dans l'âme des 
nations comme dans celle des individus allume un éternel espoir et 
les nourrit sans défaillance d'un courage divin. 

A n'en point douter. Messieurs, ce mystère de vie forme la 
trame du passé acadien, et voilà pourquoi dans le déroulement 
fluctueux de son évolution, c'est une leçon de fidélité qu'il nous don- 
ne, de fidélité à lui-même et aux projets sublimes à son endroit de 
Celui qui fait naître les peuples et peut aussi les laisser mourir. (1) 



II 



Les Auteurs Paternels et Maternels de feu 
Monsieur Napoléon Bourassa (2) 



Le trisaïeul paternel de l'auteur de "Jacques et Marie" se 
nommait François Bourassa. 

D'après Tanguay, il naquit en France en 1659, de l'union 
entre François Bourassa et Marguerite Dugas, de St-Hilaire de 
Ivoubay, évêché de Luçon (Vendée). 

Il épousa à Contrecœur, P. Q., le 4 juillet 1684, Marie 
Lebert. Celle-ci fut baptisée à Montréal le 6 décembre 1666 et 
était fille de François Lebert et de Jeanne Testar. Elle s'était 
mariée en premières noces le 9 janvier 1681, à Charles Robert, et 
devenue veuve de François Bourassa elle convola en troisième noces 

le 22 avril 1714 avec Pierre Hervé. 

* 
* * 

De l'union entre François Bourassa et Marie LeBert naquit 
François Bourassa qui fut baptisé à Laprairie le 10 avril 1698. 

Celui-ci épousa en premières noces à Laprairie le 10 février 
1721, Marie-Anne Deneau, baptisée au même lieu le 27 février 1704. 
Elle était fille de Jacques Deneau dit Destailles et de Marie Rivet 
et fut inhumée audit lieu le 20 avril 1733. 



i 



(1) La seconde partie paraîtra en février. 

(2) Extrait du "Pays Laurentien", livraison de novembre, 1916. 



— 13 — 

François Bourassa se remaria au même lieu le 10 janvier 1735 
à Marie Susanne Lefebvre, fille de Pierre Lefebvre et de Marie 
Louise Brosseau et qui fut baptisée le 1er décembre 1710. 

* 

* * 

Du mariage entre François Bourassa et Marie Anne Deneau 
est issu Albert Bourassa. Né en 1724, celui-ci se maria trois fois, 
savoir l°.-à Laprairie le 25 février 1754, à Marie- Jeanne Brosseau 
qui mourut le 27 avril 1774 et fut inhumée le lendemain à Chambly; 
2°. -h Chambly le 22 mai 1775 à Marie- Anne Larivière, veuve de 
Jean-Baptiste Becet. Celle-ci décéda le 23 juin 1779 et fut in- 
humée le surlendemain au dit lieu; 3°.-à Beloeil le 6 novembre 1780 
à Marie Jannot dite Lachapelle, veuve de Nicolas Bouvet. 

* 

* * 

Albert Bourassa mourut le 5 février 1786, "âgé de 62 ans," 
dit son acte de sépulture, et il, fut inhumé le 7 du même mois à 
L'Acadie. Le 22 juin 1795, Marie Jannot, sa veuve, convola en 
troisièmes noces à L'Acadie, avec Amand Brault, originaire de la 
paroisse de Saint-Joseph de la rivière aux Canards, en la vieille A- 
cadie. Celui-ci avait été déporté à l'automne de 1755, à la baie 
du Massachusetts avec sa femme et leurs enfants. En 1767 ils 
revinrent de l'exil et se fixèrent à L'Acadie autrement dite Sainte- 
Marguerite de Blairfindie. Amand Brault mourut le 17 mai 1810, 
et de son union avec Marie Jannot, veuve d'Albert Bourassa, il 
eut une fille nommée Marguerite qui épousa d'abord Joseph Béchard 

et ensuite Jilien Lagesse. 

* 

* * 

De l'alliance entre Albert Bourassa et Marie Jannot naquit à 
L'Acadie, le 29 novembre 1785, François Bourassa qui n'avait 
que deux mois et demi quand il perdit son père (le 5 février 1786) 
et était âgé de neuf ans quand sa mère épousa Amand Brault. Celui- 
ci l'adopta comme son propre enfant. 

François Bourassa, l'enfant adoptif d'Amand Brault, était 
âgé de vingt-sept ans et demi quand il contracta mariage. 11 était 
alors marchand à L'Acadie où plus tard il devint capitaine des Mi- 
lices. Son mariage eut lieu au dit lieu le 6 septembre 1812, et celle 
qu'il prit pour femme était "Geniève Patenaude résidente dans 
cette paroisse, fille majeure de feu Etienne Patenaude et de Marie- 
Anne Provost, demeurante à St- Joseph de Chambly," dit le registre 



— 14 — 

qui nous apprend aussi que les parties contractantes "ont obtenu 
dispense du troisième degré de parenté." 

François Bourassa mourut à St-Valentin le 19 septembre 1869 

et, son épouse décéda aussi au dit lieu en 1872, âgée de 83 ans. 

* 
* * 

De ces derniers est issu le 21 octobre 1827, Napoléon Bou- 
rassa marié en 1857, à Marie-Azélie Papineau, fille de l'honorable 
Louis-Joseph Papineau et de Julie Bruneau, et décédé le 27 août 1916 
à Lachenaie où il passait temporairement les vacances d'été. Il fut 
inhumé à Monte-Bello le 31 du même mois. Sa femme l'avait 
précédé dans la tombe en 1869. 

Pas une goutte de sang acadien ne coulait dans les veines 
du regretté Monsieur Napoléon Bourassa et c'est donc à tort qu'on 
s'est plu à prétendre le contraire. 

A l'exception des noms de l'abbé Lafrance et du Père Le- 
febvre pas un seul canadien n'est mieux connu et plus aimé chez 
les Acadiens que celui de l'auteur de "Jacques et Marie." 

Placide G AU D ET. 



Henry- Wadsworth Longfellow 

L'auteur d'Evangéline naquit à Portland (Maine) le 27 
février 1807. Son père, l'honorable Stephen Longfellow, était 
un avocat à l'aise. Entré, après l'école primaire de sa ville natale, 
au collège de Bowdoin à l'âge de quatorze ans, le jeune Longfellow 
acheva ses études classiques en 1825 et réussit dans ses examens 
avec la plus grande distinction. Il étudia d'abord le droit avec son 
père, mais, cédant bientôt à ses goûts naturels, il accepta, huit mois 
plus tard, une chaire de langues vivantes, au collège de Bowdoin 
à Brunswick. Avant que de commencer ce cours il fit un voyage 
en Europe, afin de se perfectionner dans la connaissance des matières 
qu'il devait enseigner. Pendant trois ans, ils parcourut l'Angleterre 
la France, l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie et l'Espagne, se famiha- 
risant tour à tour avec la langue, les littérateurs et les chefs-d'œuvre 
classiques de chacun de ces pays. Puis, il revint en 1829 prendre 
son siège au collège de Bowdoin; en 1835, il accepta une seconde 
chaire comme professeur de langues modernes à la célèbre univer- 



— 15 — 

site de Harvard, position qu'il occupa dignement durant dix-huit 
années. En 1836, il lit un autre voyage en Europe et visita parti- 
culièrement la Suède, le Norvège, le Danemark, la Hollande et la 
Belgique. 

Durant son séjour à Rotterdam (novembre 1836), il perdit 
sa jeune compagne, Mary-Storer Rotter, qui l'accompagnait; 
fille de l'honorable Barrett Rotter, c'était une femme versée dans 
les lettres, les sciences et les arts. Longfellow l'avait épousée en 
1829. Après sept ans de veuvage il se maria en deuxièmes noces, 
à Melle Frances-Elizabeth Appleton, laquelle mourut le 7 juillet 1861, 
lui laissant cinq enfants. 

En 1854, Longfellow abandonna le professorat pour aller 
s'établir avec sa famille à Boston, où il devait désormais se li- 
vrer à ses travaux littéraires qui l'ont rendu universellement célè- 
bre. 

Il mourut à Cambridge (Massachusetts), le 24 mars 1882. 



L'œuvre littéraire de Longfellow est très considérable. 
N'eût-il signé que son Evangéline, c'eut été suffisant pour assurer sa 
renommée. Au nombre de ses travaux, mentionnons :— une traduction 
de la célèbre élégie espagnole de don Jorge Manrique sur la mort 
de son père {Copias de Manriqite), précédée d'une étude sur la poésie 
morale espagnole (1833); Outre-mer (1835), une série d'esquisses en 
prose; Hypérion (1839), roman qui devint immédiatement popu- 
laire; Voix de la nuit (1841), fut son premier recueil de poésies; la 
même année parurent Ballades et poèmes; puis, en 1842, Poème sur 
l'esclavage; en 1843, l'Etudiant espagnol, drame en trois actes; en 
1845, Poètes et poésies d'Europe, traductions d'au moins trois cents 
auteurs de nationalités différentes; Le Beffroi de Bruges (1846) fut 
suivi 6.' Evangéline (1847); Kavanagh (1849), sorte d'Idylle ou ro- 
man en prose ; le Bord de la mer et le coin du feu (1850), séries de cour- 
tes poésies charmantes par la délicatesse du sentiment un peu mé- 
lancolique, qu'elles inspirent et par la justesse d'expression; La Lé- 
gende dorée (1851), récit du moyen-âge en vers; le Chant d'Hiaivatha 
(1855), violemment critiqué; Miles Standish (1858); Contes d'une 
auberge au bord delà route (1863); Fleur de Lys (1866); de 1867 à 
1870, il donna par fragments une traduction de Dante; en 1869, les 
Drames de la Nouvelle- Angleterre, puis, en 1871, la Divine tragé- 



— 16 — 

die, drame tiré de l'Evangile; en 1872, il publia trois volumes de 
poésies nouvelles, et, en 1874, Aftermath (Regain), encore des vers 
Le Masque de Pandore (1875), et, 1878, Keramos, ses derniers poè- 
mes. 



L'ouvrage du grand poète américain, le plus populaire par- 
mi nous est certainement Evangéline, ce beau poème, fait en 
hexamètres dactyliques anglais, doit nous être particulièrement 
cher parce que Longfellow y trace la peinture si émouvante de la dé- 
portation des Acadiens de la Nouvelle-Ecos&e par les fanatiques 
conquérants anglais, qui ne comprenaient pas leurs propres in- 
térêts. 

Quoique cette idylle nous paraisse un peu romanesque, 
l'auteur décrit avec une inspiration sincère la nature acadienne; 
mieux que personne il a compris la grandeur d'âme, le caractère, 
et les mœurs de ce peuple persécuté sans raison; alors, méprisant 
ses bourreaux, implorant leur pardon, "il a parlé avec un cœur 
et une voix d'expiation, parce qu'il se voyait en face d'une grande 
injustice infligée à l'innocence et au mérite." 

Les biographes s'accordent presque tous à dire qu'avant 
d'écrire son poème, Longfellow n'a pas visité Grand-Pré, qu'il a 
pourtant très bien décrit. Le révérend P. -F. Bourgeois, c.s.c, 
prétend que ce fut Nathaniel Hawthorne, le romancier américain, 
qui lui raconta le premier cette légende, un soir, au coin du feu. 
Il l'a tenait, paraît-il, d'un certain Connolly, irlandais, qui, lui, 
l'avait entendu raconter par un Acadien dont le nom, croit-on, n'est 
pas resté à l'histoire. Quand Hawthorne eut fini de relater les in- 
cidents de cette triste épopée, Longfellow lui prit les deux mains, 
et les larmes aux yeux, la figure toute changée, supplia son ami de 
lui céder ce sujet : "Ah ! s'écria-t-il, j'en ferais une si belle idylle." 
Le poète tint parole. Il avait trouvé là tout ce qu'il lui fallait pour 
faire résonner sa lyre et remuer tous les cœurs. 

Si la lecture d' Evangéline a été interdite dans les écoles de 
certaines parties de l'Empire britannique, il n'en est pas moins 
vrai que cette touchante idylle a fait verser partout des larmes et 
qu'elle a obtenu un grand succès, puisqu'elle à été traduite dans la lan- 
gue de presque tous les peuples. On possède plusieurs traductions 
françaises de cette composition magistrale; une des meilleures est 



— 17 — 

sans contredit celle de notre doux poète, Pamphile Lemay; l'édi- 
tion corrigée de 1912 est bien supérieure comme valeur littéraire à 
celle de 1865. M. Lemay nous a aussi donné de Longfellow des 
traductions de plusieurs poésies fugitives, entr'autres : l'Heure 
des enfants, le Roi Robert de Sicile, Lassitudes, Histoire d'un ange, 
etc. 

Le livre de Napoléon Bourassa Jacques et Marie est peut- 
être plus connu parce que l'auteur y raconte cet épisode en prose, 
tandis que Longfellow et Lemay l'ont fait en vers. Les profanes 
aimeront mieux ce roman acadien, car le fiancé qui recherche sa 
promise, la retrouve et vit heureux avec elle; tandis que dans le 
poème, au contraire, c'est l'amante éplorée qui promène sa douleur 
et sa jeunesse sur tous les fleuves et sur toutes les terres; l'héroïne 
retrouve son fiancé, longtemps plus tard, mais au moment oti il 
expire dans un hôpital. 

Le dénouement, au lieu de nous dévoiler un mariage, nous 
rappelle le terme de la vie: c'est une leçon salutaire. 

Gérard MALCHELOSSE. 



Encourageons nos Oeuvres 
Nationales 

Notamment : 

LA SOCIÉTÉ L'ASSOMPTION, 
LES JOURNAUX ACADIENS, 

ET 



LA REVUE ACADIENNE. 



Aux Lecteurs de la Revue Déposants de 

LA BANQUE D'ÉPARGNE DE LA CITÉ 
ET DU DISTRICT DE MONTRÉAL 

Nos sincères remerciements pour la confiance dont ils nous ont 
honorés et pour l'encouragement qu'ils nous ont donné dans nos efforts 
pour le développement de l'épargne. 

A CEUX OUI N'ONT PAS DE COMPTE D'EPARGNE : 

Pères et mères de familles, pour la protection de votre foyer. 

Jeunes gens, pour assurer votre avenir. 

Jeunes filles, pour assurer votre bien-être. 

Nous vous invitons cordialement à ouvrir un compte à 

LA BANQUE D'EPARGNE DE LA CITE 
ET DU DISTRICT DE MONTREAL 




Bureau Principal : 176 rue St-Jacques 

Tous sont les bienvenus ici ou à ses 14 succursales dans la ville 
de Montréal. 

La meilleure manière de suivre le bon conseil D'EPARGNER 
que nous donnent nos hommes d'Etat c'est d'ouvrir un compte à la 
BANQUE D'EPARGNE. 

A. P. LESPERANCE, 

Gérant-Général. 



Bienvenue 



A la "Revue Acadienne" 
Qui vient de naître près de nous, 
Veuillez permettre que je vienne 
Offrir les souhaits les plus doux. 

J'aime le souffle qui t'anime, 
Organe des Acadiens, 
Tu prêches ta cause sublime : 
J'unis tous mes efforts aux tiens. 

Tu défends la foi de tes pères; 
\^st-il un plus noble labeur ? 
Allons, Acadiens, nos frères, 
En avant, et marchez sans peur. 

Reçois messagère nouvelle, 
Mes vœux de chance, de succès : 
A tous les amis, j'en appelle, 
Afin d'assurer ton progrès. 

Puisses-tu trouver sur ta route 
Tout ce qu'il faut pour ton soutien. 
Tu vieilliras, sans aucun doute, 
Car tu veux vivre pour le bien. 

Sois, ô "Revue Acadienne", 
Bienvenue au milieu de nous ; 
Que la prospérité sois tienne. 
C'est là mon souhait le plus doux. 

Mme Alfred MALCHELOSSE. 



La Revue Acadienne, Vol. 1, numéro II, 1917 




Mgr EDOUARD LEBLANC 

du diocèse de St-Jean, N.B. 
Premier évêque'acadien 



1 



— 21 — 

Le Cantique à TEtoile des Mers (i) 



A Mgr I^Ebi^anc, 
premier évêque acadien. 
A l'Acadie ressuscitée. 
I 
Soleil d'Assomption dont la gloire irradie 
Sur la moire des flots et le frisson des blés ! 
Fête de Notre-Dame et fête d'Acadie 
Dans un vivant éveil de drapeaux étoiles ! . . . 
L'essor des carillons soulève des vols d'âmes 
Dans les alléluias dont se peuplent les airs, 
Le long des chemins gais, plantés d'érables verts, 
Oij le feston de fleurs s'enlace aux oriflammes, 
Sur les reposoirs blancs et les arcs triomphaux, 
Dont les fiers écussons, les hautes banderoles 
Disent à tous les coeurs, plus unis et plus chauds. 
Espoir et Charité, vos divines paroles ! 
Et la procession se déroule en chantant : 
Hérauts, gardes d'honneur sous les armes, fanfare. 
Enfants aux rubans bleus, dont la candeur se pare 
De la rose en couronne et du voile flottant ; 
Long chœur de pèlerins des mystiques agapes. 
Artisans, défricheurs de sauvages cantons. 
Femmes au front voilé de veuves — sous leurs capes. 
Pêcheurs aux yeux couleur de mer, aux cœurs bretons, 
— Ceux de Richibouctou, de Grande Anse ou des Iles, 
Ceux qui uomment Saint-Jean, Memramcouk pour berceau. 
Qui sous un ciel brumeux, de Tousquet à Canseau, 
Aux repKs de la côte ont fixé leurs asiles, — 
Vigoureuses tribus du sang de Razilly 
Dont les noms sans rudesse annoncent l'origine, 
Beau peuple catholique, ardent et recueilli. 
Chez qui patrie et foi confondent leur racine . . . 
Tous vont, braves et doux, tandis que l'encensoir 
Enveloppe d'azur la bannière ou le cierge, 
Que plane en souriant l'image de la Vierge, 
Que glisse sur les fronts l'éclair de l'ostensoir. . . 
Et la brise du large, avec leur voix fervente, 
A leurs frères lointains, que la haine exila. 
Répète, en proclamant la race triomphante, 
Le cantique de grâce : Ave, maris Stella ! . . . 



(1) Du Cantique du Doux Parler. 



— 22 — 



II 
Dans la grand'salle, d'or et de pourpre baignée, 
L'Aïeul, majestueux et beau comme le soir, 
Au haut bout de la table est revenu s'asseoir 
Et contemple l'honneur de sa forte lignée, 
Ses enfants, et les fils de ses fils, si nombreux 
Qu'il ne se souvient plus de leurs noms de baptême. 
Mais dont il sait, sans trouble, à son fier diadème 
Patriarcal, compter les fleurons généreux. 
Tout l'exalte à cette heure et tout le magnifie : 
L'Eté, des quatre points de son vaste horizon, 
Par l'appel du troupeau, l'odeur de la moisson, 
Au labeur de ses mains chante un hymne de vie. 
Sa vieillesse héroïque embrasse d'un coup d'œil. 
Avec les sûrs garants de sa tâche féconde, 
L'immense table, — chêne autrefois roi du monde. 
Qui de tant de rameaux connut aussi l'orgueil. . . 

Derrière les deux rangs des rustiques convives. 
Qui d'un geste pieux rompent le même pain. 
Mères ou jeunes sœurs vont, viennent, sans bruit vain, 
Présentant les plats lourds ou les corbeilles vives ; 
— Et l'Ancêtre sourit dans la sérénité 
De ses jours pleins, vaillants, sans œuvres décevantes ! 
Il voit autour de lui s'empresser ces servantes, 
La Paix, la Conscience heureuse et la Bonté ! . . . 
Puis, se levant, d'un ton de chef et de prophète 
Il conseille, il prie. 

— "Oui, c'est victoire et c'est fête. 
Dit-il ; mais sans voiler le deuil des anciens ans. 
Rendons grâces à Dieu, l'auteur des biens présents ! 
Saluons son miracle et sa haute pensée : 
La famille acadienne, à tous vents dispersée, 
Grâce à Lui se rassemble et reconstruit son nid. 
Souvenons-nous, mes fils : le souvenir unit ! 
Mes fils, souvenons-nous : le souvenir fait vivre ! 
Songeons pieusement que Celui qui délivre. 
Pour nous glorifier, nous marquant de son sceau, , 

A fait de la douleur notre premier berceau ! 

D'autres vantent peut-être un passé d'allégresses : 
Nous n'avons à montrer que l'exil, des détresses, 
Des outrages sans nom, — d'un doux peuple innocent 
Les sueurs d'agonie et les larmes de sang ! 



— 23 — 

Mais nous la vénérons, notre chère souffrance. 

Comme un trésor à nous, notre unique opulence, 

Sans rancœur, sans tirer le glaive des fourreaux. 

En sachant pardonner aux fureurs des bourreaux. 

Le mal, le divin mal, notre culte l'embrasse, 

Fervent, comme un témoin des vertus de la race. 

Comme les instruments des conquêtes du Ciel, 

La couronne d'épine ou l'éponge de fiel. 

Christ — honneur que sa Grâce à bien peu daigne* faire — 

Nous a laissés gravir tout entier son Calvaire : 

Aussi, fiers des martyrs nos pères, à genoux, 

Souvenons-nous toujours, mes fils ! Souvenons-nous !" — 

Les deux bras de l'Aïeul comme pour une étreinte 
S'avancent : on dirait que des temps douloureux 
Il voit venir vers lui les grands Morts bienheureux . . . 
De suprêmes rayons s'éteignent. . . L'heure est sainte, 
L'heure crépusculaire aux mystiques douceurs 
Les fronts se sont penchés au silence du rêve. 
Des lèvres du Vieillard à voix lente s'élève 
L'adjuration grave aux chers intercesseurs. 

— "Aidez-nous, confesseurs vaillants du Christ, nos Pères ! 

Agrestes bûcherons, durs façonneurs de terres, 
Pauvres gens, dont le sang français fit des héros ! 

Victimes de Grand-Pré, du bord des Gaspareaux, 
Qui partiez, enchaînés, chantant encor des psaumes ! 

Captifs dépossédés, meurtris, — hâves fantômes 

Qui n'emportiez plus rien qu'un cœur plein d'oraisons ! 

Morne bétail pensant, funèbres cargaisons, 
Dont parfois dans la mer se délestait la cale ! . 

Débris d'humanité, qui d'escale en escale 

Ne trouviez pas au monde un seul rivage humain ! 

Chrétiens, que des chrétiens laissaient tendre la main, 
Sans secours, dans la neige, à la porte des villes ! 

Innocents, condamnés aux tâches les plus viles, 
Avec ignominie aux carrefours fouettés ! 

Proscrits, race d'Abels comme Caïn traités. 
Qui mêliez votre plainte à la plainte des grèves 1 



— 24 — 

Vagabonds qui tombiez, percés de mille glaives, 
Aux sentiers des forêts que vos os ont blanchis. 

Qui mouriez, étrangers, au seuil de vos logis, 

Suspects comme un complot, maudits comme une peste ! 

Pères, seigneurs très hauts, dont le pouvoir s'atteste 
Aux cœurs multipliés de vos fils survivants ! 

Crucifiés, amis du Christ, tous triomphants 
Dans l'escorte d'honneur de la Vierge sa Mère, 

Assistez-nous ! Comme un efïeuiUement de fleurs. 
Répandez sur nos fronts, milice tutélaire. 

Les bénédictions de vos saintes douleurs !" — 

Il dit. L'ombre à présent gagne et cherche à s'étendre. 
Devant lui, dans la pièce au vague clair-obscur. 
Une fenêtre encadre un morceau de ciel pur 
Comme un pan de bannière au beau velours bleu tendre. 
Et sur le fond d'azur du céleste velours 
S'argente en scintillant la perle d'une étoile . . . 
' Alors, sur le conseil que le soir lui dévoile, 
Il appelle l'enfant, charme de ses vieux jours. 
Fille d'un petit-fils, plus douce et plus câline. 
Dont lui sourit le nom, celui-là bien connu. 
Que toujours aisément son cœur a retenu. 
— "Vois l'étoile, là-haut, qui brille !. . . Evangéline, 
C'est l'heure d'invoquer pour nous, pour les errants, 
La Vierge Mère, Fleur suave d'Espérance, 
Reine du Bon Secours, Dame de Recouvrance, 
Soutien des naufragés et salut des mourants ! ■ 

C'est Elle qui sauva nos pères. . . Qu'elle empêche 
De s'abattre sur nous tous les souffles de mort : 
Qu'elle enfle notre voile et la conduise au port ! 
Ave, maris Stella !" — 

D'une voix pure et fraîche, 
Qu'écoutent les Aïeux, vainqueurs des flots amers, 
La jeune Evangéline, en ce soir sans nuage. 
Pour le peuple Acadien, qu'attend un beau voyage, 
Entonne le cantique à l'Etoile des mers. . . 

Gustave ZIDLER. 



— 25 — 

Les leçons du miracle acadien * 



II 

La leçon de fidélité au peuple acadien 
Miracle acadien, leçon de fidélité religieuse et nationale-. On 
parle beaucoup et à bon droit de nos jours de la philosophie de l'his- 
toire. S'il s'agit de celle-là que nous considérons présentement, 
c'est plutôt théologie de l'histoire qu'il me semble falloir dire. Au 
surplus, cette histoire est si simple dans sa majesté, des enfants 
qui croient en Dieu peuvent si aisément la comprendre, qu'elle est 
même un ordinaire exposé de catéchisme; c'est une histoire comme 
celle des Hébreux sous les Pharaons ou dans les déserts de l'Arabie, 
heureusement assis sur les collines de Judée, ou bien pleurant leur 
exil aux bords de l'Euphrate, mais fidèles toujours à Sion la bien- 
aimée et au Dieu qui sauva par des à coup de prospérités et de mal- 
heurs le germe de leur immortalité. 

"Le peuple acadien porte la marque des' nations impérissables, 
parce qu'il est le peuple de la souffrance et le peuple des traditions," 
écrivait, il y a peu d'années, un sagace voyageur. Le peuple de la 
souffrance on vient de le voir. Il nous reste à étudier en peu de 
mots son attachement à ses traditions. 

D'aucuns lui ont parfois reproché ou bien ont apprécié d'un 
trop léger sourire ce sentiment qui l'enracine à sa petite patrie, qu'il 
caresse encore de ses rêves mélancoliques. Non, messieurs, ne mé- 
prisons point sa mémoire tenace du drame sanglant, sa constance 
dans les mœurs de ceux qui défendirent si vaillamment leurs terres 
de labour et s'en allèrent au martyre chantant : Ave Maris Stella. 
Pour me servir du riche langage que j'emprunte presque mot pour 
mot à l'un d'entre eux, que les Acadiens, nos frères, aiment d'un 
amour plus tendre cette Acadie qui fut à eux seuls, et ce passé tou- 
jours vivant au fond de leurs âmes qu'ils ont seuls l'auguste privi- 
lège de pleurer; les gerbes d'or liées dans les vallées acadiennes ne 
différeront point des gerbes d'or entassées dans les plaines du Québec 
et celles-ci, à leur tour seront pareilles aux gerbes françaises qu'on 
cueille en lointain Manitoba; toutes seront nées il y a trois siècles 
du vieux froment venu de France et tous les cœurs qui s'en nourri- 
ront seront des frères. 

(*) Voir le numéro de janvier pour la première partie. 



— 26 — 

S'il faut, en effet, Messieurs, abattre toutes les barrières qui 
font l'isolement, il n'est pas bon que les maisons se déplacent, et 
que l'on n'y vive point à jamais son cœur. La fidélité à l'Acadie 
des vieux jours, la fidélité au Dieu de cette Acadie, tel a été et tel 
sera nécessairement pour ses fils le principe de leur vitalité. 

Fidélité à l'Acadie des vieux jours. "Une patrie est consti- 
tuée par un cimetière et une chaire d'enseignement," a dit Maurice 
Barrés, ce que traduisait naguère devant vous à Sherbrooke en 
bonne langue chrétienne l'un de vos illustres Mentors : "La patrie, 
c'est partout où il y a un clocher et une petite école." 

Ah ! le clocher, le cimetière, c'est-à-dire le vieux sol où ils 
dorment sans être absents ceux que la mort a voilés de son suaire, 
mais que l'oubli seul fait vraiment mourir, — ces falaises de granit 
aux dentelures sauvages, aux golfes profonds et brumeux, aux baies 
plus riantes, aux sombres forêts d'où s'échappent des odeurs qui 
sentent bon le sapin et la résine — cette mer qui s'avance jusqu'au 
cœur des terres par mille fissures qu'elle vient visiter deux fois le 
jour, — ces rives caressantes où le sable est doux au pied des rochers 
et les vallons fertiles à l'orée des bois. 

Oui Acadiens, vous l'aimez encore ce finistère de la Nouvelle- 
France au relief austère et rude, mais aux pentes réjouies et aux 
guérets féconds. 

Car c'est là qu'à l'ombre de la croix dont les rayons illumi- 
nèrent la race mourante de vos très fidèles Abénaquis s'élevèrent 
vos premiers clochers, Sainte-Croix, Saint-Sauveur, Port-Royal et 
Saint-Louis, pactes d'honneur, pépinières de héros. 

C'est là qu'ils sont venus les âpres Bretons dont le torse ro- 
buste et le bras ingénieux avaient enfermé la mer dans ces bara- 
chois de Beaubassin qui demeurent encore, et ensemencé avec bon- 
heur leurs terres attendries. 

C'est là qu'ils célébraient déjà, chaque quinze d'août — pen- 
dant que les feux de la Saint-Jean avaient embrasé nos rives, — la 
fête de la patrie, consacrée par Louis XIII (1613) avec tout son roy- 
aume de France, à Notre-Dame, Reine des cieux. 

C'est là que la sage entreprise d'un Richelieu et la forte gou- 
verne des d'Aulnay et des Razilly, — développant l'agriculture et 
l'industrie, activant la colonisation et organisant les pêcheries, — 
tout en la défendant contre l'envahisseur, bâtissaient pour les siècles 



d 



— 27 — 

une nationalité acadienne vigoureuse et puissante. Et que malgré 
quinze ans (de 1654 à 1668) d'invasion brutale et de misère affreuse, 
sur la fin du grand siècle, votre Acadie était non pas l'une des gran- 
des, mais l'une des plus prospères provinces de France. Ce mor- 
ceau de continent trempé dans la mer, il vous était cher et vous lui 
fûtes fidèles. 

Fidèles, malgré les coupables négligences des grands rois de 
France pour leurs avant-postes d'Amérique, — fidèles malgré, à trois 
reprises, (1701-1713), les longues files anglaises descendant des na- 
vires de la Nouvelle- Angleterre, trois fois (1704, 1707, 1710) re- 
foulées, — fidèles malgré la capture de Port Royal (1710) — malgré 
la griffe du Lion britannique qui l'étreint, dans sa majeure partie — 
ce sol tant aimé, — à partir de 1713. 

On vous a permis d'aller fixer ailleurs vos foyers, mais ce sol, 
l'abandonnerez-vous ? Non. On désire votre éloignement, on 
vous sollicite, on vous harcèle on vous torture, — l'hypocrisie, la 
violence et l'impiété de leurs mailles étroites vous enserrent à la 
gorge, sortez donc ! Mais le sol qui contient le sang encore trop 
chaud qu'ont versé vos pères et les cendres de leur vie, pouvez-vous 
le quitter ? 1748, Louisbourg est emporté, le Cap Breton, et l'île 
Saint-Jean: disparaissez maintenant. Non. Eh! bien, l'on va vous 
immoler, l'on va vous détruire. 

Et j'entends la voix acadienne toujours fidèle, répliquer : 
Nous formerons partout de petites Acadies,, en Nouvelle- Angleterre 
et, aux Etats de l'Ouest, sur les eôtes du Labrador et de Terre-Neuve, 
aux îles de la Madeleine et de Saint-Pierre et Miquelon, même aux 
Antilles et en France; nous emprunterons à nos frères du Canada 
quelques-uns de leurs clochers, — mais nous reviendrons, sûrement 
nous reviendrons, fallût-i' pour cela comme la Bienheureuse Pucelle 
marcher à nous user les jambes jusqu'aux genoux. 

Oh! MM. elle n'est rien moins que sublime, cette leçon de 
fidélité au sol qu'ils nous ont donnée, nos illustres acadiens. 

Et ils continuent, puisque par une colonisation organisée qui 
ne date pas de cinquante ans, ils font là-bas aux Provinces Mariti- 
mes le travail d'invasion pacifique, ce mascottage de notre race, 
qui a changé la face des Cantons de l'Est, qui s'est emparé en On- 
tario des Comtés de Russell et de Prescott, qui forme actuelle, ment 
un nouveau Québec dans l'Extrême Ontario et prend le chemin de 



— 28 — 

l'Ouest où déjà les premières tiges sont plantées. L'île du Prince- 
Edouard — l'ancienne Ile St-Jean, — n'a plus de terres incultes, 
le trop plein français s'en est déversé au Nouveau-Brunswick où 
maints groupes acadiens ainsi que dans la Nouvelle- Ecosse enfon- 
cent la forêt vierge, se font bûcherons et défricheurs, — s'avancent 
toujours jusqu'à faire reculer l'Anglais et l'Ecossais; elle est encore 
cette race de Noé que Philipps craignait déjà en 1730 de voir sub- 
merger ses coloniaux, il y a, en effet, beaucoup à craindre d'un peuple 
qui redouble dans l'espace de seize ans. 



Toutefois, ces fidèles à leurs champs et à leurs estuaires, 
avaient appris du vieux Ronsard, le contemporain presque de leurs 
origines, que c'est "un crime de lèse-majesté d'abandonner le langa- 
ge de son pays." Ils pressentaient depuis longtemps ces vers du 
poète Zidler : "La langue est l'instrument d'ultime délivrance," 
tout comme ils connaissaient la sage philosophie de Bonald : "Tant 
qu'un peuple n'est envahi que dans son territoire, il n'est que vaincu; 
mais s'il se laisse' envahir dans sa langue, il est fini." En d'autres 
termes ils ont eu le secret instinct que si le sol est la patrie des corps, 
la parlure est la patrie des âmes; ils furent fidèles. 

"A notre parler, doux comme un baisser de mère 

Qui vous emplit le cœur et l'esprit de lumière." (Zidler). 

Ce vieux langage, venu d'Armorique et de Saintonge, s'est 
conservé chez eux beaucoup comme le parlaient au XVIe et même 
au XVe siècle, les provinces normandes et bretonnes, avec le sel de 
la Picardie et l'arôme de la Vendée, selon le vieil accent d'alors aussi 
et les archaïsmes pleins de saveur du primitif terroir. Affirmer que 
l'anglicisme, par le langage, — tel le chiendent dans la prairie — et 
les coutumes nouveau-siècle n'ont pas mesuré la place aux us d'au- 
trefois, serait peu conforme à la vraisemblance autant qu'à la vé- 
racité. Mais redoutant Voubliance du passé les Acadiens aiment 
encore à se répéter leurs légendes et leurs complaintes, du grand 
dispersement, le soir quand ils prennent leur retirance, ayant bien 
hourassé (travaillé) les sayons (sillons) extrayant, autour de la 
flambe (flamme) de l'âtre, leurs agraines, pour les prochaines se- 
mences, pendant que les créatures qui à l'été exherhent le jardin s'oc- 
cupent l'hiver à écarder la laine qu'on a fait chesser (sécher); les 
janesses (jeunesses, jeunes gens) font encore leurs faraudes, les en- 



— 29 — 

fants montent leurs halancines (balançoires), tels des pigeons sur 
un joukoir (juchoir) et ils ont de bonnes escousses (moments) à courir 
les niks (nids), à chasser les souris-chaudes (chauve-souris), à faire 
crier les pironnes (oies). Ils faisaient encore, il y a peu d'année leur 
étoffe — qui les grayaient pour passer l'hiver et être bien ahriés. On 
assure qu'ils ont encore le pittoresque j'allons, j'avons, j'aimons, 
demi-pluriel de dignité, peut-on croire, emprunté à l'âge d'Henri IV. 

Les épouses, coiffées de la câline il y a peu, disent encore un 
vous très respectueux à leurs maris qui le leur rendent eux-mêmes 
en leurs colloques intimes. Jamais les cadets n'osent tutoyer leurs 
frères et soeurs aînés; le eyous (où est-ce), le quante (en même temps), 
le mitan, etc., etc., subsistent encore après trois siècles; tout comme 
cette discrète réserve que mettent lés Acadiens devant des étrangers 
dans leurs effusions mutuelles, réserve qui bien à tort les fait passer, 
aux yeux de certains, pour froids, alors qu'ils sont plutôt délicats. 

Qu'ils les gardent donc ce parler régional et toutes les choses 
vénérées qui s'y rattachent, ce vieux langage ancien qui produisit 
Marc Lescarbot, le plus illustre parmi les premiers historiens de la 
Nouvelle-France; qui servit à écrire la première Relation des Jé- 
suites — elles sont magnifiques, — celle du P. Biard, dès 1615. Il a 
été le verbe de leurs élégies dans l'exil, qu'il reste leur verbe dans les 
poèmes du retour. 

Ce fut pour le parler toujours et le faire apprécier autour 
d'eux, ce fut pour le polir comme un marbre rare sans altérer son 
grain particulier, qu'ils fondèrent depuis 60 ans des écoles, — qu'ils 
ont lutté et qu'ils luttent avec vaillance et héroïsme pour délivrer 
ces écoles d'une législation persécutrice et étouffante. Ils datent 
avec reconnaissance de 1864 la reconstitution de leur nationalité, 
époque du coup de génie qui leur inspira la fondation du collège de 
Memramcook suivie maintenant de deux autres rassemblant 480 
élèves chaque année, et d'où sont sortis des prêtres, des hommes 
publics, des professionnels et des instituteurs, — instruits, intègres, 
représentatifs, — qui mènent désormais avec assurance le front de 
leur marche nationale. Saluons avec respect ici la figure du P. 
Lefebvre, de la Congrégation de Ste-Croix, né à deux pas de 
Montréal et qu'ils appellent, pour son dévouement et ses œuvres 
dans le développement de l'enseignement secondaire chez eUx, le 
père de leur nationalité renaissante; son nom est un lien infrang- 
ible qui les rattache à nos cœurs de Canadiens du Québec. Puis 



— 30 



d'autres efforts nécessaires et irrésistiblement efficaces sont venus à 
la rescousse, la ténacité bretonne et le fier courage des journalis- 
tes acadiens, qui depuis 1866 avec le "Moniteur Acadien" à Shé- 
diac, et aujourd'hui en plus VEvangéline de Montcton et quelques 
autres, — font pénétrer dans les foyers la lumière sociale qui rayonne 
de la pensée et de la vie des sages meneurs acadiens. 

Et voilà comme la fidélité au passé à fait renaître ceux dont 
les parchemins conservaient l'acte de sépulture. 

"Ce retour des tombeaux, cette renaissance sociale (de l'Aca- 
die) écrivait justement en son livre si plein de choses vues et de pen- 
sées réfléchies, M. Emile Miller — ne furent possibles qu'au sou- 
venir obstiné d'une terre doucement triste, patiemment conquise 
sur la mer et la forêt, longtemps défendue contre l'envahisseur; 
qu'à l'attrait puissant d'une vie créatrice de beaux foyers, gardienne 
jalouse de traditions perpétuées par la langue et la foi des ancêtres." 

La foi des ancêtres, c'est le dernier rayon — et il illumine 
tout le portrait, — que nous signalerons au tableau de la fidélité 
acadienne. Elle leur a tant coûté cette foi antique. Ce furent les 
papistes plus encore que les Français qu'ostracisèrent les puritains 
bostonnais, en 1755; aux passions de convoitise pour un pays allé- 
chant commandaient celles du fanatisme contre la superstition de 
Rome; et c'est de martyre au sens précis qu'il faut parler en rappe- 
lant la déportation de 1755, comme ce fut leur attachement à la re- 
ligion chrétienne qui soutint dans ces inconcevables épreuves les 
victimes spoliées. 



Mais la religion elle avait été si propice et serviable, sous la 
figure de ces Jésuites et Récollets, jusqu'à 1685 — de ces Sulpiciens et 
Messieurs du Séminaire de Québec, 1685-1755, puis, après leur re- 
tour au pays aimé, depuis 1780, de ces prêtres français et canadiens 
qui vinrent trop peu nombreux mais grandement dévoués à leur 
secours. Le. clergé acadien fut toujours cher à son peuple, ce clergé 
surtout qui lui serait un ange consolateur aux inoubliables mauvais 
jours : 

"Révérend walked he among them" l'a dépeint d'un mot 
Longfellow. 



— 31 — 

Il ne l'est pas moins de nos temps, où il prononce le "surge" 
de la résurrection sociale, se faisant volontiers colonisateur, parfois 
défricheur, toujours attaché aux intérêts sociaux et privés de la race, 
il en est l'âme discrète sans qu'il y paraisse plus qu'i^ n'en faut, sus- 
citant des énergies, les développant les guidant avec suavité sans les 
éteindre, en les froissant ni les supplanter à force de leur aider, tel 
ce digne et admirable Mgr Richard, qui vient d'achever sa course 
glorieuse, la semaine dernière, l'une des grandes figures du clergé 
acadien de nos jours. 

L'attachement du peuple acadien à la foi se traduit encore 
parfois en de naïves et sympathiques manifestations: on assure que 
le seul reproche qu'il ait envie d'adresser à son curé est d'être trop 
court au sermon et de descendre trop vite, de la chaire sacrée : 
Stupete gentes, oyez chrétiens fashionables, et qu'en pensez-vous ? 
On a aussi noté le caractère propre des écrivains d'Acadie, même 
laïques, de citer à jets naturels et fréquents le texte littéral de la 
Bible et de l'Imitation, livres uniques du foyer pendant plusieurs 
générations : souhaitons-le, ces vieux livres trouveront l'un de ces 
jours un Lionel Montai pour leur poétique historien. Enfin, parce 
que la religion acadienne est une religion vivante, elle est une re- 
ligion d'Eucharistie: on y communie. Une petite fille marchait un 
jour ses dix milles à pieds pour y faire dès neuf ans sa première com- 
munion, à la suite du Décret Quam Singulari de Pie X. Se rap- 
pelle-t-on aussi ce joli trait que racontait la presse canadienne en 
1 909 : deux petites acadiennes de huit et dix ans, Laure et Corinne Cor- 
mier avaient écrit au Pape, de Moncton, pour lui offrir leurs hom- 
mages à l'occasion de sa fête et lui demander la guérison de leur 
mère; et Pie X daignait leur faire répondre par son Secrétaire d'Etat, 
en leur envoyant des médailles, qu'il prierait Jeanne d'Arc, à leur 
intention, et la mère fut guérie. 

Tout cela signifie une race de foi, et s'il y avait encore un ser- 
ment d'allégeance à signer pour piétiner la foi, et trahir le Pape, 
il n'y a pas de doute qu'on entendrait encore le noble acadien jurer 
aussitôt : "Vous pouvez remporter votre document, j'aimerais 
mieux avaler un chien de mer par la queue." 



— 32 — 

CONCLUSION 

Ainsi, elle porte le sceau de Dieu cette race de Français d'A- 
mérique, bien musclée, aux traits forts, à l'œil prudent et un tant 
soit peu sceptique auprès de l'étranger; qui naquit de famille chré- 
tienne et fut fidèle aux serments de son baptême ; qui monta avec un 
sublime amour ses Calvaires, et chante maintenant ses Alléluias 
confiants, au pays même où l'a ramené l'inguérissable nostalgie 
de ses vieux souvenifs. "Dieu qui fait bien tout ce qu'il fait, a pro- 
noncé l'oracle de la chaire française, a donné à chaque peuple des 
destinées suivant ses actions; suivant qu'il s'est agité dans le cercle 
de la pensée providentielle, qu'il s'est poussé par les moyens mis à 
sa disposition." Il n'en faut pas plus, n'est-il pas vrai, MM. pour 
croire comme à une évidence en l'avenir catholique et français de la 
chère Acadie. Encore que des glaces tardives de la législation sco- 
laire, néo-écossaise surtout, retardent la fieuraison de l'enseignement 
primaire acadien, encore que l'un après l'autre ils tombent épuisés 
par le labeur les thaumaturges et les apôtres de cette renaissance, 
encore que le voisinage désormais plus accommodant des fils de ses 
anciens contempteurs rende la génération acadienne plus ouverte 
aux influences étrangères et plus accessible aux immixtions délétères, 
l'incoercible atavisme qui la rattache à ses vieux ancêtres, une in- 
fusion plus pénétrante dans les couches populaires d'une culture phi- 
losophique et littéraire qui la mettront à même d'apprécier à la lu- 
mière de la pensée non moins qu'à l'instinct du cœur le trésor an-' 
cestral, l'organisation de ces congrès pédagogiques dont on dut faire 
grand état, une jeunesse catholique rangeant ses bataillons respec- 
tueux des droits de tous mais chevaleresquement intrépides à ré- 
clamer les leurs, — et, s'il est permis de le dire, un appui plus assuré 
et plus confiant sur le Canada français continental, enveloppant de 
leur auréole ces ombres qu'on pourrait saisir. Au demeurant, le 
grand archevêque patriote fauché l'autre jour par un mal aussi im- 
pitoyable que cruel et dont nous porterons longtemps encore le deuil 
endolori dans nos cœurs, le disait fermement en maintes solennelles 
occurrences : Les peuples qui ne sont point bâtards, qui ont un 
passé où ils peuvent s'enraciner profond pour y puiser la vie en mê- 
me temps que l'honneur, ces peuples s'ils laissent à d'autres le chétif 
métier de rabrouer leur histoire, de n'en point se nourrir et de ne 
l'aimer pas avec tendresse et avec orgueil, ces peuples trouvent en 
eux-mêmes le secret d'un avenir toujours pur et prospère. 



— 33 — 

Puisse-t-il pour toi, ô peuple martyr, en être à jamais ainsi. 

Puissent toujours, ô Acadie désormais heureuse, 
Puissent, autour du poêle, et les fils et les filles. 
Dont le bras doit plus loin refouler les déserts. 
Dans le cercle élargi des chrétiennes familles, 
Ensemble à l'unisson rajeunir les vieux airs ! 
Qu'avec le cœur humain le règne de Dieu croisse 
Avec le Dieu vivant, les fraternels exploits ; 
Que plus avant toujours de paroisse en paroisse, 
Sur la croix des clochers luise le coq gaulois ! 
Et tandis que le bronze égrène ses prières. 
Puissent, dans la splendeur des soirs victorieux, 
Plus d'enfants au foyer, à genoux près des mères. 
Dire pour le pays l'oraison des aïeux ! 

Ouvrages C9nsultés: 

La Race Française en Amérique, chapitre cinquième. — Le peuple 
martyr. Abbés Desrosiers et Fournet. 2e édition. Beau- 
chemin Montréal, 1911. 

Terres et peuples du Canada, Emile Miller, seconde édition. Beau- 
chemin, Montréal, 1913 : Chapitre V, Aux provinces 
atlantiques. 

Le Père Lefebvre et l' Acadie, Pascal Poirier, 3e édition, Beauchemin 
Montréal, 1898 : passim. 

Evangéline, Henry Wadsworth Longfellow, Maynard, Merrill & 
Co., New- York, 1893. 

Premier Congrès de la langue française au Canada. Compte- 
rendu (Premier volume). 

Discours de M. l'abbé P. C. Gauthier, (pages 354-358). 

Mémoires (deuxième volume): ceux relatifs à l' Acadie; en 
particulier. ''Les dialectes français dans le parler franco- 
acadien," de M. James Teddes, jur. (pages 197-217). 

La Bannière de Marie Immaculée, 1912, publiée par les Oblats de 
Marie Immaculée, Ottawa, "Au pays des Acadiens", par 
le R. P. Duchaussois, O.M.I. 

L'Abbé R. VILENEUVE, O.M.I. 



— 34 — 

Pourquoi écrire l'histoire ? 



Le peuple de qui Longfellow disait : "son histoire est écrite 
en plus d'un cimetière" est ressuscité et de plus, il a son histoire dans 
des livres tout autrement racontée que du temps de Longfellow, 
puisque les écrivains de langue française étaient encore à venir 
et, bien entendu, les gens de Boston ou plutôt de la Nouvelle-An- 
gleterre, avaient eu le soin de prendre les devants afin de peindre en 
noir le caractère du peuple condamné. Qui n'entend qu'une cloche 
n'entend qu'un son, aussi la renommée des victimes était-elle 
mince. 

Cependant, la clairvoyance du poète bostonnais parvint à 
pénétrer ces ténèbres. La conscience, chez lui, parlait haut. Il 
écrivit Evangéline pour montrer la contre-partie de ce que racon- 
taient ses concitoyens et plusieurs de ses compatriotes. Le charme 
de ses vers causa à la fois un plaisir et un malaise. On ne pouvait 
se refuser à l'admiration que ces pages inspirées provoquaient, mais 
était-ce bien réel au fond, pouvait-on dire de pareilles choses des 
Acadiens tant décriés ? Si le poète n'avait pas trop abusé du pri- 
vilège de faire beau, il disait vrai, et alors, les autres, comment les 
croire ? Or, du temps de Longfellow, les autres, c'étaient des 
plumitifs ou copistes des anciennes narrations qui, ne pouvant ni 
se défendre ni s'expliquer, restèrent, comme on dit, le bec à l'eau. 
Un doute s'éleva, mais les écrivains des Etats-Unis ne se donnèrent 
pas la peine de chercher. Ils préféraient le silence. Longfellow 
l'emportait puisqu'il avait produit ce résultat. Je ne puis que m'é- 
tonner, par exemple, de ce qu'il n'a pas composé un peu de prose 
à la suite de son triomphe, pour dire : "eh bien oui ! les Acadiens ont 
été calomniés." Cela n'aurait pas du tout gâté sa gloire et bien des 
âmes sensibles y auraient trouvé leur compte. Je m'en souviens. 

Le doute s'était répandu pareillement au Canada et en 
France. Des chercheurs se mirent à l'œuvre aussitôt et la lumière 
se fit par éclairs d'abord, puis intense, puis rayonnante. N'étant 
plus sous le boisseau on pouvait la promener partout dans les 
recoins de la mystérieuse affaire. C'est ainsi que Rameau, Cas- 
grain, Richard parvinrent à introduire le grand jour dans ce passé 
qui semblait clos à toute investigation, que dis-je ! l'idée même 
d'une enquête avait longtemps parue absurde, inutile, même dom- 
mageable aux Acadiens. 

Je dois dire ici que, aux alentours de l'année 1800, les Ca- 
nadiens étaient sous le coup de nombre d'accusations à peu près 



— 35 — 

semblables et ne songeaient guère à s'en défendre. I es historiens 
nous ont sauvé du mépris public, du mépris de nous-mêmes. Et 
voilà ce qui est arrivé aussi, plus récemment, au sujet des Acadiens. 
On avait voulu nous faire périr par la plume, mais la plume nous a 
vengé et nous a remis en honneur. 

Pour en arriver au résultat que nous avons sous les yeux, 
c'est-à-dire à la connaissance des pièces révélatrices, il a fallu com- 
battre la mauvaise foi des dénigreurs, briser leur résistance, tout 
comme le peuple acadien lui-même a dû lutter pour sortir du tom- 
beau. Ceux qui avaient commis le crime de 1755 étaient parvenus 
— du moins on le croyait — à ternir la mémoire de leurs victimes et 
l'esprit qu'ils avaient inspiré régnait chez les gardiens des archives. 

N'est-il pas singulier que ce sentiment défavorable aux Aca- 
diens ait, partout animé les archivistes à tenir leurs portes fermées 
aux chercheurs, car, de deux choses l'une : si les documents étaient, 
ainsi qu'on le proclamait, de nature à faire déconsidérer les Aca- 
diens, il fallait les laisser voir et, par là, en Jfinir avec les visions de 
Longfellow, mais non ! tous les moyens furent mis en œuvre pour 
écarter les curieux — alors, c'est que la vérité était connue des geô- 
liers qui la tenaient captive et ils ne voulaient pas la laisser échap- 
per. Ces choses ont eu lieu de mon temps. 

Benjamin SULTE. 



La Revue Acadienne n'aime pas voyager seule; elle s'est 
créé un compagnon de route: le "Pays d'Evangeline". Dans ce 
petit volume, l'auteur y a fait une analyse un peu concise de l'his- 
toire des Acadiens depuis son origine jusqu'à nos jours. Cet enchaî- 
nement des vicissitudes du peuple acadien n'existait pas en fran- 
çais. M. le docteur Doughty, des archives d'Ottawa, vient de le 
donner au public sous une excellente forme, en langue anglaise : 
" The Acadian Exiles". Le " Pays d'Evangeline", sans même faire 
ombrage à côté de cette œuvre de maître, pourrait développer chez 
le lecteur le goût de notre histoire, si touchante et si propre à 
éveiller notre fierté nationale. 

Si, de la vente de cette brochure, l'auteur réussit à payer 
son imprimeur, tout surplus de bénéfice sera versé dans la caisse de 
la Revue Acadienne. Hora est sur gère de somno. 

A vendre au bureau de la Revue à 30 sous l'exemplaire, 
$3.00 la douzaine. • V AUTEUR. 



— 36 



M 



on pays, mes amours 



On se demande quelquefois d'où vient ce "sentiment de re- 
gret qu'a tout homme de laisser son pays pour aller à l'étranger, 
et d'où naît cette joie au contraire d'y revenir lorsqu'il en a été 
éloigné depuis quelque temps. On se demande aussi d'où naît cette 
satisfaction légitime que nous ressentons lorsque nous entendons 
dire du bien de notre pays; et ce sentiment de haine et ce regard 
attristé au contraire, si l'on en dit du mal. D'où naissent ces divers 
sentiments qui se trouvent dans le cœur de tout homme ? Ils 
naissent uniquement de l'amour naturel que nous avons tous, pour 
le pays qui nous a donné le jour. Ce pays, que nous appelons la 
patrie, nous l'aimons, nous le chérissons parce qu'il a été et qu'il est 
toujours notre père. Ce seul titre suffit pour nous faire comprendre 
le bien mystérieux mais indissoluble qui attache tout homme au sol 
natal. 

En effet, qui "n'aime pas sa mère ? La mère qui nous a 
élevés, qui nous a caressés, qui nous a entourés des soins les plus 
minutieux et les plus affectueux, qui a souvent même sacrifié sa 
propre vie pour la nôtre ? Qui n'aime pas cette mère ? Pas un 
homme, au monde, j'ose dire, a cette ingratitude à moins d'être un 
scélérat, un homme sans cœur. Eh bien! de même que l'on aime 
son père et sa mère plus que toute autre personne sur la terre, de 
même on aime sa patrie, le pays qui nous a vus naître, plus que tout 
autre, quelque soit sa nature, ses beautés, son climat et sa richesse. 
Comme la piété filiale, ce sentiment d'amour pour son pays a été 
gravé dans le cœur de l'homme par le Créateur. Oui, l'homme, 
sous quelque latitude que Dieu l'ait fait naître, aime son pays. Les 
habitants du nord chérissent leurs glaciers ; l'aurore boréale leur 
semble plus brillante que le beau ciel d'Italie. L'Arabe aime le 
désert. Monté sur son agile coursier, il brave les plus terribles 
tempêtes. Ces immenses plaines de sable qu'il traverse lui parais- 
sent cent fois plus belles que ces jolies prairies émaillées de fleurs 
et ces forêts épaisses dont s'enorgueillissent d'autres nations. L'In- 
dien préfère la solitude des bois à la vie active et au bruit 
incessant de la ville. 

Voulons-nous connaître la force de ce sentiment de patriotis- 
me, interrogeons l'exilé qui jour et nuit soupire et ne cesse de répéter 
ces mots : "0 mon pays ! Ma patrie ! Mes amours !" Ah ! que 
ne lui est-il donné de venir mourir dans l'humble chaumière ou dans 



— 37 — 

le somptueux palais où il a reçu le jour et oii il a passé les plus beaux 
jours de sa vie ! Que ne lui est-il simplement permis d'être enterré 
à côté de ses parents ! de son père et de sa mère, de ses frères et de 
ses sœurs !. 

Le patriotisme est donc un véritable culte rendu à nos foyers; 
un éclatant hommage donné à la patrie. La patrie pour nous c'est 
non-seulement le territoire qui la compose, les beautés qui l'embel- 
lissent, les richesses qu'elle renferme, les magnifiques horizons qui 
l'encadrent, les ruisseaux et les rivières qui l'arrosent, et les prairies 
couvertes de fleurs qui l'embaument, c'est encore le souvenir de tout 
ce que nous avons aimé autrefois ; ce sont nos réminiscences de jeu- 
nesse; nos jeux et nos espérances d'enfants: c'est le curé, le clocher; 
l'autel de Marie que nous avons décoré de fleurs; c'est le cimetière 
que nous avons visité; c'est l'école, le couvent ou le collège où nous 
avons appris à lire, à écrire et à compter, c'est en un mot tout ce 
qui s'est passé pendant l'enfance et la jeunesse. Il est naturel à 
toute âme bien née de chanter, avec émotion, au déclin de la vie : 
"Souvenirs du jeune âge 
Sont gravés dans mon cœur 
Et je pense au village 
Pour rêver le bonheur." 

C'est encore tout ce que nous avons éprouvé de joies et de 
peines, d'allégresses et d'épreuves; c'est le rêve de toutes nos il- 
lusions et de tous nos amours. La patrie est tout cela, mais elle 
est encore plus. Ce sont nos sacrifices; nos m.artyrs, nos luttes, 
nos institutions, notre histoire, notre foi, notre langue, nos chefs 
et nos grands hommes. 

Telles sont en résumé les nombreuses sources d'où naît notre 
amour pour la patrie. 

Au Canada, ce sentiment de patriotisme a enfanté des pro- 
diges et fait germer des héros. En effet, nos pères furent bannis 
précisément parce qu'ils aimaient leur Acadie. Aujourd'hui nous 
louons le courage héroïque qui les anima; qui les fit lutter en vé- 
ritables héros, et nous admirons leur ardent patriotisme. 

Conservons donc ces sentiments de louange et d'admiration 
pour nos pères. Suivons leur exemple. Soyons prêts comme eux, 
à tout sacrifier pour la patrie, car elle est notre mère et elle sera plus 
tard celle de nos enfants. Oui aimons la patrie, protégeons-là, et 
avec elle, aimons et protégeons aussi notre langue et notre foi. 

Amédée-L. AUCOIN. 



— 38 — 

^^Par chez nous^^ 



L'Acadie tout entière se réjouit de l'élévation de Monseigneur Doucet à 
la prélature romaine. Si jamais membre du clergé acadien s'est rendu digne d'un 
si louable titre, c'est bien notre érudit compatriote de Grande-Anse, Nouveau- 
Brunswick. 



Le peuple acadien compte un nouveau membre au nombre de ses sénateurs 
de langue française, dans la personne de l'Honorable docteur Thomas- J. Bourque 
de Richibouctou, Nouveau-Brunswick. Honneur et félicitation au nouveau 
titulaire ! 

o 

Un malin collaborateur de l'Evangéline qui signe Silleg, est à secouer la 
pigritia acadiana "mal endémique" aux Provinces-Maritimes. Puissent ces 
vaillants coups de plumes faire décider les personnages visés à passer de la puis- 
sance à l'acte ! 

o 

Nous apprenons de sources autorisées que plusieurs lettres de la corres- 
pondance privée du gouverneur Lawrence ont été trouvées à Boston par un 
chercheur. Ces précieux documents, encore inédits, vont faire jaillir un nouveau 
rayon de lumière sur les innocentes victimes de la dispersion des Acadiens. La 
Revue Acadienne a bon espoir de faire connaître, la première, la valeur de ces 
vieux manuscrits. 

o 

Dans le mois de mars, nous commencerons la publication de l'histoire de 
la paroisse d'Arichat, écrite tout spécialement pour la Revue Acadienne. Ce 
travail sera le premier d'une série que nous voulons donner au public sur nos flo- 
rissantes paroisses acadiennes, si nos collaborateurs suivent l'exemple du patriote 
curé d'Arichat. 

o 

Les personnes qui ont en leur possession des documents inédits ou pu- 
bliés il y a longtemps, des vieilles lettres de fonctionnaires publics, des écrits pré- 
cieux sur l'histoire de leurs familles, sont priées de les faire connaître au Directeur 
qui les leur remettra intacts, après en avoir fait la publication. 



Une alliance qui ne manquera pas d'intéresser les lettrés du pays d'Evan- 
géline, est le récent mariage de l'Honorable Sénateur P. Poirier à la nièce de feu 
l'abbé H.-R. Casgrain. Le décret ne /ewere ne défend point aux hommes de lettres 
de prendre femme dans la famille d'un frère en principes, en œuvres et en produc- 
tions historiques ou littéraires. 

E. A. 



Préface au "Pays d'Evangéline" 

S'il est une invitation à laquelle je réponds avec joie, c'est 
celle de présenter au public canadien l'auteur du présent ouvrage. 
Monsieur le Dr Aucoin n'est pas tout à fait inconnu ^ surtout dans 
les provinces maritimes puisqu'il collabore depuis longtemps aux 
journaux de son cher "Pays d'Evangéline" dont il veut raconter 
ici sous une forme condensée les origines et le développement. 

La littérature acadienne qui se confond souvent avec la 
littérature canadienne compte encore peu d'auteurs et la plupart 
des œuvres sorties de la plume des Acadiens ont vu le jour dans notre 
province de Québec. L'Acadie n'en a pas moins attiré l'attention 
des historiens et des chroniqueurs et la bibliographie des ouvrages 
sur ce coin de terre est assez volumineuse et intéressante. Mon- 
sieur Aucoin constatait deptiis longtemps l'absence d'une histoire 
d'Acadie.. Pour se renseigner sur les choses de sa patrie il a dû se 
procurer près de deux cents volumes, brochures et plaquettes. 
Il a voulu remédier à cet inconvénient par le travail que voici. 
Il a conscience qu'une histoire populaire de l'Acadie servirait à 
instruire un plus grand nombre de compatriotes sur les origines 
de la race et partant à leur inspirer l'orgueil légitime qui les induira 
à ne pas abandonner le drapeau. 

De tous temps, les hommes sérieux, à l'esprit cultivé, se sont 
complus à fouiller le passé pour se rendre compte des origines de 
leurs familles, de leur pays. 

Cette étude, si intéressante d'ailleurs, va sans cesse gran- 
dissant dans notre pays et nous voyons tous les jours s'ajouter aux 
importants travaux généalogiques des Tanguay, des Gaudet, des 
Pierre Georges Roy, des Desaulniers, ceux non moins précieux de 
cette armée de chercheurs qui patiemment interrogent les ca- 
hiers de l'état civil. L'année qui vient de finir à vu paraître au 
jour plusieurs monographies paroissiales et familiales. L'Histoire 
a, elle aussi, ses ouvriers de plus en plus nombreux et habiles avecles 
Chapais, les Groulx, les deux Gosselin, les Poirier, comme coryphées. 

Des sociétés historiques se sont organisées au milieu de nous, 
des revues se sont fondées qui avec un zèle louable et une compé- 
tence parfaite ont cherché à éclairer les obscurités de notre histoire, à 
mettre en une lumière ou plus grande ou plus vraie, les événements 
ou ignorés ou mal connus. L'histoire du Canada s'illumine d'é- 
clairs fréquents et prolongés par la mise au jour de documents 
précieux, recueillis un peu partout par les archivistes fédéraux et 



La Revue Acadienne, Vol. 1, numéro III, 1917. 



— 40 — 

provinciaux. Les sociétés historiques sentent le besoin d'énumérer 
nos gloires et, dans ce but, se sont résolument mises à l'œuvre. 
Celle de Montréal, dont monsieur Aucoin s'honore de faire partie, 
comme moi-même d'ailleurs, promet dans un avenir assez prochain 
un dictionnaire historique, géographique et biographique du 
Canada de proportion nationale. 

Cette fièvre intense, ce renouveau littéraire qui se manifeste 
dans tout le Canada français depuis la Pointe de l'Eglise jusqu'à 
Hdmonton est la résultante naturelle des progrès immenses de l'ins- 
truction dans tous les milieux. Les Montpetit, les Rivard, les 
Groulx, les Lozeau, les Camille Roy, les Michelle LeNormand, sont 
si modernes que les Parent, les Chauveau, les Frechette, les Garneau, 
les Crémazie, pourtant si français, semblent d'un siècle antérieur 
tant leur langue a vieillie dans notre rapide évolution. 

Il faut se réjouir de ces progrès, de ces manifestations non 
équivoques du désir, de la volonté que la race française a de survivre 
sur les bords laurentiens tout en essaimant dans la Ncuvelle-An- 
gleterre, l'Ontario, les Provinces de l'Est et de l'Ouest. Nos frères 
acadiens ne le cèdent en rien à leurs frères canadiens; ils s'organi- 
sent, ils se comptent, ils forcent les étrangers à constater qu'au 
miracle français, au miracle canadien, il convient d'ajouter le mi- 
racle acadien. 

En relisant le travail de monsieur le Dr Aucoin, j'ai senti 
naître en moi l'orgueil de mes origines; j'ai compris plus que jamais 
l'honneur d'appartenir à cette race douce et pacifique. Et moi 
aussi je suis d'Acadie ! 

Si par suite d'un séjour de cent cinquante ans dans la pro- 
vince de Québec mes pères acadiens m'ont fait canadien jusqu'à la 
moelle, je ne puis pas oublier que je le leur dois après une doulou- 
reuse odyssée de vingt ans ! 

Puissent tous ceux qui liront l'ouvrage de M. le Dr Aucoin 
sentir la douceur des larmes perler à leurs yeux au récit du martyre 
des Acadiens; éprouver la joie de vivre au berceau de la race, l'or- 
gueil d'y appartenir, l'ambition de contribuer à la faire grandir et 
respecter. 

Ils auront aussi le plaisir à cette lecture de constater que la 
modeste lignée des aïeux acadiens fut une phalange de gens d'hon- 
neur et de vertu, les héros à jamais célèbres d'un tragique drame où 
tout un peuple a tenu le beau rôle. 

L'Acadie ne meurt pas ! Gens rediviva vivet ! 
30 janvier 1917. Casimir Hébert. 



41 — 



Quelques mots sur Paul Mascarène 

A propos d'un modèle 



En parcourant l'histoire de l'Acadie française sous la domi- 
nation anglaise, avec quel bonheur ne saluons-nous pas, parmi tant 
d'émissaires impériaux fanatiques, un homme qui, au moins, usa 
de justice sinon de sympathie, à l'égard d'un petit peuple si fidèle 
à son nouveau maître. Cet homme est Paul Mascarène. Le mé- 
rite, quand il est rare, n'offre-t-il pas des charmes additionnels ? 



Paul Mascarène était natif de France. Son père était hu- 
guenot. A la suite de la révocation de l'édit de Nantes, il s'était ex- 
patrié en Angleterre. Là, son fils, déjà adolescent, étant entré dans 
l'armée, se trouva à faire partie d'un régiment que l'Angleterre en- 
voyait en Amérique pour maintenir la possession de l'Acadie. Dans 
ce nouveau pays, le jeune soldat sut si bien s'acquitter des fonc- 
tions difficiles dont il fut chargé, qu'il devint, à la mort d'Armstrong, 
lieutenant-gouverneur de l'Acadie. 



Ainsi qu'on le constate, l'Acadie fut son théâtre d'action. Il 
y arriva au printemps de 1740, à une époque critique, qui demandait 
un homme, non pas tant d'action et de valeur héroïques, que de 
tact, de prudence, de ménagement. Paul Mascarène fut l'homme 
de l'occasion. 

Alors qu'il n'était que simple soldat, il fut chargé, par son 
prédécesseur Armstrong, de s'enquérir de la condition des Aca- 
diens et de leurs griefs au sujet de la neutralité. La mission fut 
couronnée d'un plein succès. Il sut bientôt par ses manières polies 
et affables, venir en contact intime avec les Acadiens et fournir des 
renseignements favorables à leur cause. 

Quand il fut devenu gouverneur, il n'exigea pas la prestation 
du serment d'allégeance, et il fut le premier à bénéficier de cette 
politique. Car lorsque survinrent les expéditions de Du Vivier et 
de Marin, n'eut été cette bienveillance qui avait marqué son ad- 
ministration, les Acadiens auraient peut-être fait cause commune 
avec les régiments canadiens et l'Angleterre aurait perdu sa colonie. 



— 42 — 

Une nouvelle preuve de la bienveillance de Mascarène en- 
vers les Acadiens se manifeste quand nous le voyons inviter et en- 
courager les Acadiens à élire des constables, des magistrats et de 
plus les engager à envoyer des conseillers au parlement d'Annapolis. 

Au reste, étant d'origine française, il ne pouvait se défendre 
d'un penchant de sympathie pour ses sujets de même origine que 
lui. Aussi, sa politique, tout en conservant l'approbation du gou- 
vernement impérial, fut-elle salutaire aux Acadiens, et les malheu- 
reux événements qui survinrent sous l'administration de son suc- 
cesseur en fournissent une preuve trop douloureuse. 

Rien d'étonnant alors que le nom de Mascarène a passé à la 
postérité estimé par tous les hommes loyaux et sincères. 



Edouard Richard donne une appréciation tellement flatteuse 
de Paul Mascarène que Henri D'Arles se demande s'il ne le peint 
pas trop en rose. (1) Quoiqu'il en soit de la justesse de ces louanges, 
il y a un trait que signale Richard, qui ne devrait pas appartenir à 
Mascarène seul, mais à tous les Acadiens. "En lui," écrit Richard 
(P. 299), 's'unissaient aux plus belles qualités du tempérament 
français celles du tempérament anglais : de l'un il tenait l'affabilité, 
la courtoisie, l'estime pour les faibles le désir et l'art de plaire; de 
l'autre le calme, l'inflexible détermination, la sage lenteur, la per- 
sévérance dans les desseins." 

Loin de nous la stupide idée de copier les Anglais en tout et 
partout, d'essayer de se "défranciser" pour afficher l'air morne et le 
flegme anglais. On rencontre encore de ces Acadiens que nous 
pourrions appeler "gonflés". Ce n'est pas beau du tout ! Il n'y a 
rien de beau et de digne comme le naturel et le naturel consiste à 
être soi-même. 

Les qualités du tempérament anglais qu'il faille imiter ne 
sont pas extérieures, mais intérieurs, par exemple "la persévérance 
dans les desseins". Ou bien, si nous ne voulons pas imiter le tem- 
pérament anglais, corrigeons au moins les excès de nos qualités fran- 



(1) Note du Directeur: — Les auteurs qui ont écrit sur les gouverneurs de l'Acadie ne 
s'accordent pas au sujet du caractère et des actes de Paul Mascarène. Pour vérifier cette affir- 
mation, ouvrons les "Sulpiciens et les Prêtres des missions étrangères en Acadie" par l'abbé 
Casgrain, pages 307-313, et aussi "Acadian Exiles" par Doughty page 36. Nous indiquons ces 
auteurs parce que ce sont les sources où nous avons puisé pour écrire le "Pays d'Evangéline" et 
que naturellement nous avons suivies. 



— 43 — 

çaises. N'est- il pas vrai que nous sommes trop sociables, que nous 
aimons trop à "jaser," et que nous perdons follement de longues 
heures qui seraient utilement employées à nous instruire ? Si nous 
imitions davantage les Anglais dans ce qu'ils ont de meilleur, nous 
corrigerions par là même les excès de nos qualités françaises, nous 
pourrions maintenir une modalité distinctive dans notre tempéra- 
ment français et nous serions les premiers à voguer "vers la supé- 
riorité". 

François BOURGEOIS, pire. 



Un astre nouveau (l) 



Dans un moment de loisir ou de repos, — peut-être de nostal- 
gie,— il est doux de constater le progrès que font les Acadiens depuis 
quelques années. Grâce à leurs maisons d'éducation et leurs col- 
lèges classiques, ils se. sont fait une élite professionnelle des plus 
distinguées. Prêtres, sénateurs, députés, médecins, dentistes et 
avocats avec leur évêque en tête ne le cèdent en rien à leurs confrères 
de nationalités étrangères. La fondation, en 1903, de leur société 
mutuelle l'Assomption, a marqué l'aurore d'aune ère nouvelle, 
d'une ère de réveil général et de progrès intense. Il serait intéres- 
sant de passer en revue les diverses œuvres nationales, qui scintil- 
lent sous ce beau ciel d'Acadie comme autant d'étoiles, sources de 
lumière, de force et d'espérance. Arrêtons-nous plutôt à ces autres 
étoiles, qui ne font encore que de poindre à l'horizon, mais qui n'en 
promettent pas moins pour l'avancement de ce petit peuple martyr. 
En d'autres termes, fixons notre regard sur un astre nouveau et 
étudions un peu la future revue acadienne. 

Un petit peuple de martyrs n'est pas sans avoir une histoire. 
Les Acadiens le savent bien. Aussi vont-ils puiser dans ce passé de 
gloire les arguments et la force qui leur sont nécessaires pour recon- 
quérir leurs droits et conserver leur entité nationale. Dispersés aux 
quatre aires du monde et persécutés groupe par groupe, ils ne réus- 
siront maintenant à connaître leur histoire qu'en l'étudiant époque 
par époque, tranche par tranche et même paroisse par paroisse. 
De cette manière seulement ils arriveront à se procurer tous les dé- 



(1) D'après le manuscrit original. 



_ 44 — 

tails requis pour se faire ensuite une histoire complète, exacte et 
impartiale. Ne se limitant pas aux bornes de la vieille Acadie, le 
champ à défricher est donc très vaste et non moins épineux. 

Le travail, cependant, est déjà assez avancé et assez satis- 
faisant pour montrer aux Acadiens qu'ils ont tout intérêt à le con- 
tinuer. Sans compter les merveilleux efforts de certains parti- 
culiers, les journaux ont fait beaucoup dans ce sens. L'appui qu'ils 
ont apporté jusqu'ici à l'avancement de la cause acadienne est, 
certes, incontestable. Il serait, cependant, très imprudent, je crois, 
de leur réserver tout le travail de recherches historiques au sujet 
des Acadiens. Destinés, en effet, à dire et commenter les événe- 
ments du jour, ils ne pourraient poursuivre avec méthode et unité 
l'étude d'un passé de gloire et de persécution. D'un autre côté, 
par l'intermédiaire de ces journaux, le travail ne s'opérerait que très 
lentement et les Acadiens ne sauraient attendre indéfiniment peut- 
être avant de prendre pleine et entière connaissance de leur histoire. 
Aussi par mesure de prudence devraient-ils se faire un devoir de 
combler cette lacune au plus tôt au moyen d'une revue historique, 
ne serait-ce que pour ébaucher le travail de leur futur historien na- 
tional. 

xS'il est bon de revenir sur le passé pour l'étudier à fond et y 
puiser une force nationale des plus remarquables, il n'est pas moins 
sage de songer un peu à l'avenir. C'est une vérité universelle et de 
tous les temps. Si elle l'est pour les Acadiens actuels, elle le sera 
de même pour leurs enfants. Or, les Acadiens d'aujourd'hui savent 
avec quelle difficulté ils retracent peu à peu les documents touchant 
à l'histoire de leurs ancêtres. Au fur et à mesure qu'ils les décou- 
vrent, ils en font généralement prendre connaissance à leurs com- 
patriotes par l'entremise de leurs journaux. Tout cela est bel et 
bien; tout cela même est très digne d'encouragement. Seulement, 
considérés comme feuilles quotidiennes ou hebdomadaires, ces jour- 
naux sont plutôt d'une utilité individuelle et ne jouissent bien sou- 
vent que d'une influence passagère en ce sens qu'ils n'intéressent gé- 
néralement que certaines personnes et ne durent que l'espace d'une 
nuit ou d'un matin. C'est peut-être pour cette raison que des plu- 
mes bien douées ne donnent pas toujours aux journaux tout le tra- 
vail dont elles seraient capables. Les journaux, en effet, étant rare- 
ment conservés, leurs écrits ne produisent pas, par suite, tous leurs 
fruits, puisque les générations à venir n'en bénéficient pas. Voilà 



— 45 — 

encore une autre lacune. Les recherches historiques sont à recom- 
mencer à tout bout de champs et le niveau social reste vraisembla- 
blement le même ou à peu près. Tout en donnant, par conséquent, 
crédit à leurs journaux pour leur œuvre, les Acadiens, désireux de 
continuer leur marche vers le progrès doivent pour le moment con- 
fier l'étude approfondie de leur passé à une revue facile à conserver 
et destinée par suite à aider davantage leurs enfants bien-aimés. 

Les Acadiens ont une histoire. Ils ont aussi des aspirations, 
des idées et des pensées qui leur sont propres. Ils ont également des 
coutumes, des souvenirs, un climat et des champs que l'on ne sau- 
rait trouver ailleurs. Bref, ils ont suffisamment de matière pour 
avoir une littérature nationale. Nul doute, il leur faudra lutter 
encore contre ce vieux préjugé qui les portent un peu à considérer 
comme "point utile" tout travail d'esprit et comme perdu tout temps 
consacré aux lettres comme aux recherches historiques et scienti- 
fiques. S'il faut en juger cependant, par leurs journaux et les œu- 
vres de certains particuliers, ce préjugé tend à disparaître et la na- 
tionalité àcadienne n'en fait pas moins de progrès. En Acadie, 
comme ailleurs, les têtes dirigeantes sont maintenant, portées à 
croire avec Salluste, cet historien latin, "qu'on peut être utile à son 
pays aussi bien en écrivant des livres qu'en conquérant des provin- 
ces." Aussi accueilleront-elles, j'aime à le croire, à bras ouverts, 
cette revue historique, qui sera, de plus, littéraire peur traiter tout 
ce qui pourrait intéresser les Acadiens et de cette manière promou- 
voir la naissance efficace de toutes sortes de plumes. 

Commue toute nationalité désireuse de progresser et d'évo- 
luer ne doit pas s'occuper exclusivement de défricher son propre ter- 
ritoire, ainsi les Acadiens ont tout intérêt à sertir de chez eux et à 
voir un peu ce qui se passe en dehors de leur petite Acadie, non pa- 
évidemment par simple curiosité, mais par désir d'étudier et de cos 
pier à l'occasion. D'un autre côté; de manière à conserver leur en- 
tité nationale et reconquérir tous leurs droits, ils ont besoin de s''as- 
surer les sympathies et l'appui de leurs cousins de Québec. Ils 
peuvent s'entr'aider et par une heureuse entente faire immensément 
pour l'avancement général du Canada français. Ils y arriveront 
encore en faisant connaître leur histoire trop ignorée hélas ! ... à 
l'étranger. Seulement, les journaux ne sont pas suffisants et il 
serait autrement avantageux de confier la tâche, pour le moment, 
à une revue littéraire et historique. 



— 46 — 

Voilà, en passant, quelques aspects de cet astre nouveau 
que sera la revue acadienne. Les avantages qu'elle fourbira suf- 
fisent déjà pour en assurer le succès. 

Mais, ce n'est pas tout : son succès, elle le devra encore aux 
aptitudes, à l'énergie et au patriotisme profondément désintéressé 
de son digne fondateur et directeur. Il suffirait presque d'en men- 
tionner le nom pour conclure, d'avance que le dévouement et le sa- 
crifice comme les principes solides et les convictions scrupuleuse- 
ment catholiques ne manqueront pas dans la direction de cette œu- 
vre nationale. 

D'aucuns savent, en effet, avec quelle énergie et quel esprit 
de persévérance le docteur Edmond-D. Aucoin a fait ses études 
classiques et universitaires. Concentrant tous ses efforts à la réa- 
lisation de son rêve de devenir spécialiste en chirurgie-dentaire il a 
prouvé par ses succès que l'énergfe, le travail et la persévérance sup- 
pléent très souvent aux inconvénients de la pauvreté. Ces clefs 
d'un succès inévitable, maniées par des principes solides et des con 
victions profondément catholiques lui ont également assuré beau- 
coup de réussite en pratique professionnelle. Bien plus, elles liu 
ont attiré les bonnes grâces de ses confrères canadiens et la noble 
charge d'examinateur, représentant à l'Université Laval, le Collège 
des Dentistes de la Province de Québec. Ce qui a peut-être da- 
vantage intéressé ses compatriotes, c'est son organisation à Montréal 
d'une succursale de la Société l'Assomption, — succursale qui lui 
fait certainement honneur à tous les points de vue. Animé d'un 
patriotisme non pas endormi, mais méthodiquement a:tif et con- 
tinuant par suite son travail pour l'avancement de la cause acadien- 
ne, le jeune docteur a profité de tous ses loisirs pour commencer une 
étude assez approfondie de l'histoire des Acadiens. Certes, il n'a 
pas perdu son temps. Profitant de l'occasion pour encourager les 
Acadiens à s'occuper plus activement d'histoire et de littérature, les 
Canadiens se sont faits un devoir de récompenser le nouvel histo- 
rien en lui décernant le titre de Membre de la Société Historique de 
Montréal. Il y aurait beaucoup à dire sur ce beau geste des Ca- 
nadiens-français. Tout en le saluant, les Acadiens, j'aime à le 
croire, s'empresseront également de récompenser l'un des leurs en 
l'aidant à réaliser son nouveau rêve, — celui, de faire vivre une revue 
dans leur plus grand intérêt et pour leur plus grande gloire. 



— 47 — 

La Revue Acadienne devra donc son succès à ses propres bienfaits ; 
elle le devra aussi aux talents de son directeur; ajoutons, enfin, 
qu'elle le devra encore à la générosité, j'oserais même dire, à la jus- 
tice des Acadiens en général. 

Il va de soi, en effet, que tout Acadien de cœur et d'instruc- 
tion supérieure mettra à profit ses aptitudes pour l'histoire, la lit- 
térature ou les sciences et se fera par suite un devoir d'écrire de 
temps à autre un article pour la revue. Déjà son directeur s'est 
assuré le concours de plusieurs collaborateurs. D'aucuns, tant 
Acadiens que Canadiens, sont connus comme autorités en matière 
d'histoire. 

Pour rendre justice à leur revue, les Acadiens ne devront pas 
se contenter d'y collaborer par leurs écrits; ils devront, de plus, svy 
abonner en grand nombre. Il serait, je crois, superflu de donner des 
détails sur le coût d'impression et d'administration d'une revue men- 
suelle aussi bien rédigée que le sera celle des Acadiens. Tenant 
.compte de la crise financière, dont nous sommes tous un peu vic- 
times depuis deux ans, un abaonnement à cette revue pour la modi- 
que somme d'un dollar par an devrait être considéré comme cadeau 
purement et simplement. A ce prix, la revue n'aura pas de diffi- 
culté à pénétrer au sein de tout foyer acadien. Il est donc facile 
par suite, de croire à un succès d'autant plus grandiose qu'elle sera 
plus répandue et fera plus de bien. Ce serait vraiment déplorable 
si une seule revue ne trouvait pas ses moyens de subsistance en 
Acadie alors qu'une quarantaine réussissent à merveille dans la 
seule province de Québec. Non; les Acadiens ont tous trop de 
cœur et quelques-uns trop de goût pour la littérature et l'histoire 
pour se désintéresser complètement de leur seule revue nationale, 
de cet astre nouveau destiné à leur donner la lumière nécessaire pour 
les unir encore davantage et faire d'eux une nationalité vraiment 
digne de ce progrès et cette rémunération que Dieu réserve aux peu- 
ples qui ont souffert pour la vérité, la justice et la vertu. Alors 
avec le même enthousiasme qui les anime quand ils entonnent leur 
hymne national, ils pourront chanter avec Louis Veuillot les avan- 
tages de leur revue : 

"O. . ., mâle outil et bon aux fortes mains ! 

Quand l'esprit veut marcher, tu lui fais des chemins ! 

Sans toi, dans l'idéal, il flâne et vagabonde!..." 

E.-L. AUCOIN. 



— 48 — 

Notre mission sociale 



J.-J. Rousseau, dans ses traités philosophiques a voulu en- 
seigner que l'homme n'est pas fait pour vivre en société, mais au 
contraire pour passer sa vie seul et à l'état sauvage. Telle ne sem- 
ble pas être la mission de l'homme sur la terre. L'homme, il faut 
en convenir, n'est pas simplement un animal doué de sensibilité 
mais un animal doué d'une âme spirituelle, qui elle, aspire toujours 
à quelque chose de supérieur à la nature : "Excelsior". Mais 
pour satisfaire ces instincts de l'âme, l'homme a absolument besoin 
de la société. D'abord comme ncs idées ne sont pas innées quel- 
qu'un doit nécessairement nous enseigner les premiers principes de 
morale et d'éducation, tout en nous procurant ce oui est néces- 
saire au développement de notre corps. Les personnes qui sont 
chargées d'accomplir cette tâche sont naturellement nos parents. 
En effet nous pouvons nous imaginer ce qui arriverait au petit en- 
fant laissé seul pour gagner sa vie et s'instruire, même à l'âge de 
sept à huit ans. Les animaux de tout genre n'ont pas besoin d'étu- 
dier leur tâche pour accomplir l'oeuvre pour laquelle ils ont été 
créés et arriver à leur bien. Le petit oiseau par exemple, à peine 
sorti du nid sait déjà comment agiter ses ailes pour voler, bien que 
ses nerfs moteurs soient assez tendres encore. Et le petit crocodile 
sur le bord du rivage se sent attiré vers l'eau instinctivement. Ces 
animaux connaissent donc d'eux mêmes leur fin en venant au mon- 
de pour ainsi dire. Mais il n'en est pas ainsi de l'homme. L'en- 
fant dès sa naissance est en puissance de connaître sa fin suprême 
mais le passage de la puissance à l'acte ne commence à se faire que 
quand l'enfant a atteint l'âge de. six à sept ans, semble-t-il, et encore 
cette connaissance de la part de l'enfant exige une cause détermi- 
nante extérieure qui est les parents ou Quelques autres personnes. 
L'enfant laissé seul resterait en puissance de connaître sa mission 
future mais jamais ne passerait à l'acte. Il est vrai que nous avons 
notre conscience en nous dès notre jeune âge mais elle ne devient 
directrice chez nous que quand nous avons fait son éducation. 

Abandonné de tout le monde, depuis sa séparation de la 
mamelle, le jeune homme ne serait qu'un animal perfectionné et 
peut-être assez féroce. 

C'est un fait que nous n'avons pas une idée de ce que nous 
sommes capables de faire et de ce que nous sommes appelés à faire 



— 49 — 

avant que nous ayons constaté ce que peuvent faire et que font nos 
semblables. Il suit de ceci qu'avec l'amour propre nous sentons 
en nous une émulation presque constante. Prise dans son sens gé- 
néral, l'émulation est l'ensembie des sentiments qui nous portent 
à égaler et même à surpasser nos supérieurs. Une première cause 
de cette émulation est le désir du mieux, l'amour du beau et de la 
perfection. En effet nous ne pouvons connaître une supériorité 
quelconque sans être attirés vers elle, et pour connaître cette per- 
fection, il nous faut nécessairement être en contact avec ceux qui 
l'atteignent. 

Une seconde cause c'est que notre conscience nous dit que 
nous sommes aussi bien doués et peut être mieux que les rivaux qui 
nous surpassent. Dans ces deux cas, l'émulation est louable et 
légitime car elle nous fait faire des actes qu'exigent notre devoir et 
notre honneur, et par là, élève notre dignité personnelle. 

Comme tout autre sentiment, l'émulation peut être mauvaise, 
mais quand elle est inspirée par le devoir et éclairée par la raison, 
elle est digne d'admiration. Tout en défendant notre honneur elle 
nous porte à défendre celui d'autrui et à favoriser le progrès. En 
effet, c'est à cette émulation pour le bien et le beau que plusieurs 
grands hommes doivent leurs chefs-d'œuvres, et que de nombreux 
orphelinats doivent leur construction. 

Si la société inspire à l'hçmme des sentiments nobles et des 
pensées sublimes elle lui permet aussi de développer son intelligence 
et de se former un jugement droit et sûr. L'homme, vivant seul 
pourrait à la rigueur, acquérir des connaissances variées soit dans 
des livres ou soit encore en observant la nature soi-même, mais pour 
avoir une idée juste et trouvée de lui même, sur un nombre considé- 
rable de sujets, il a absolument besoin de fréquenter la société des 
lettrés et des savants. Combien de philosophes et de chercheurs, 
s' étant retirés du monde pour étudier, pensaient avoir trouvé des 
merveilles de nouveauté et de principes sur des sujets sérieux lors- 
que plus tard des critiques approfondis leur ont démontré leurs er- 
reurs innombrables ! Nous avens un exemple de ceci dans la lettre 
que Voltaire écrivit à J.-J. Rousseau pour lui donner ses apprécia- 
tions sur le "Discours sur l'inégalité" dont il venait de parcourir 
les pages. "On ne peut peindre avec des couleurs plu's fortes, les 
horreurs de la société humaine; il prend envie de marcher à quatre 
pattes, quand on lit votre ouvrage, cependant, comme il y a plus 



— 50 — 

de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureuse- 
ment qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure 
naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi." 

Les cercles littéraires, les débats publics, enfin nos conversa- 
tions journalières avec les hommes d'éducation sont autant d'occa- 
sions où nous pouvons vérifier nos hypothèses, et éclairer nos idées 
quelquefois assez embrouillées. Tels ne sont pas les avantages de 
l'homme vivant à l'écart. 

ly'homme, comme nous l'avons dit au commencement de ce 
petit traité, a une mission très importante à accomplir et c'est au 
milieu de ses semblables qu'il doit agir. Dieu ne nous a pas doués 
de facultés spirituelles seulement pour notre bien, mais aussi pour 
celui de notre prochain. Une première faculté dont l'homme peut 
se servir en la développant pour accomplir ses devoirs envers ses 
semblables c'est sa volonté. Quand nous avons eu le bonheur de 
recevoir une certaine éducation, nous devons alors nous efforcer 
de prêcher le bien autour de nous et ceci demande l'exercice de notre 
volonté. Et ne trouvons nous pas dans la société des occasions 
multiples oh notre présence peut être très importante ? Les fausses 
théories et les systèmes absurdes qui sont lancés de tout côté doi- 
vent attirer notre attention, non pas pour les adopter, mais pour les 
réfuter et ensuite enseigner la vraie doctrine. 

Notre volonté trouve vraiment dans ce travail de quoi se 
perfectionner. 

Aussi, comme chrétiens nous sommes appelés à remplir un 
ensemble de devoirs qui exigent le contact de l'homme avec l^a 
société. Ces devoirs sont presque tous contenus dans ce qu'on 
appelle la politesse; elle est la forme la plus aimable de toutes les 
vertus sociales. Elle consiste d'après La Bryuère "dans une cer- 
taine attention à faire que par nos paroles et par nos manières, les 
autres soient contents de nous et d'eux-mêmes." "Avec de la 
vertu, de la capacité et une bonne conduite, remarque encore le 
même auteur, on peut être insupportable. Les manières polies 
donnent cours au mérite et le rendent agréable, et il faudrait avoir 
de bien éminentes qualités pour se soutenir sans politesse." 

Enfin il est juste de dire que l'habitude de la politesse peut 
avoir sur l'esprit une heureuse influence. L'effort qu'elle exige 



— 51 — 

parfois de nous, n'est -il pas une première victoire remportée sur 
nos passions ? 

Aussi agir de manière à ce que nos paroles, nos actes, toute 
notre conduite manifestent la bienveillance et la bonté. N'est-ce 
pas travailler à devenir digne de ces qualités louables ? 

Si les aptitudes du corps tendent à se régler sur les disposi- 
tions de l'esprit celles-ci également tendent à se modifier d'après les 
aptitudes du corps. "Il ne faut pas se méconnaître, dit Pascal, nous 
sommes automates autant qu'esprit; et de là vient que l'instrument 
par lequel se fait la persuasion n'est pas la seule démonstration. 
La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues; elle 
entraîne l'automate qui entraîne l'esprit sans qu'il y pense." 

A nous, Acadiens, qui voulons monter et monter toujours 
dans le domaine du développement moral et intellectuel, incombe, 
plus qu'à nul autre peuple, le devoir de concentrer nos forces collec- 
tives vers les sphères régénératrices de l'éducation chrétienne et 
catholique. 

Edmond-D. AUCOIN. 



L'Etendard acadien 



Si le drapeau d'un peuple est son vivant symbole, 
Et s'il doit retracer son histoire ou ses mœurs, 
Sur ton drapeau qui flotte à toute brise folle. 
Dis-moi, peuple acadien, pourquoi les trois couleurs ? 

— Quoi ne sommes-nous plus, nous autres, fils de France } 
La grande nation d'où vinrent nos aïeux . . . 
C'est pour en conserver toujours la souvenance 
Que nous avons choisi son drapeau glorieux ! 

— Toi qui paisiblement végètes solitaire. 
Peuple à peine formé, petit peuple naissant, 
Ajirais-tu le dessein d'ensanglanter la terre. 
Pour que ton étendard porte "rouge" de sang ?. . . 



52 



■ — Nous avons pris le "rouge," emblème de souffrance ! 
Car nous avons connu plus d'un malheureux jour ! 
Et puis, c'est la couleur du drapeau de la France, 
Le pays généreux oii fleurit tant d'amour. 

— Je sais qu'un rude hiver, Acadiens, vous assiège. 
Et pendant de longs mois vous tient ensevelis. 
Pour que votre étendrad soit "blanc" comme la neige, 
Aimez-vous à ce point ce linceul aux grands plis ? 

— Sa blancheur nous convient, symbole d'innocence; 
L'histoire rend hommage à notre loyauté ! 
Et puis c'est la couleur du drapeau de la France, 
Le pays où germa toujours la sainteté. 

Vous possédez des lacs où vos grands bois se mirent, 
Et vous avez aussi des golfes aux flots bleus . . . 
Ces merveilles pourtant peu d'hommes les admirent ! 
Pourquoi votre étendard a-t-il l'azur des cieux ? 

— Si nous aimons le bleu, symbole d'espérance. 

C'est que vers l'avenir nous marchons pleins d'espoir ! 

Et puis c'est la couleur du drapeau de la France 

Le pays où jamais ne tombera le soir. 

C'est vrai, peuple acadien, le drapeau tricolore 
Vous parlant du passé, présage le futur; 
Mais je ne comprends pas cet autre signe encore; 
Pourquoi l'étoile d'or qui brille sur l'azur ? 

— Oui, nous avons sur le drapeau de la patrie. 
Au Heu du lys des rois, mis l'astre radieux. 
C'est pour nous rappeler notre Reine, Marie, 
L'étoile de la mer, qui nous conduit aux cieux. 

— Je demeurai pensif, moi, Français de la France; 
Puis je sentis mon cœur tout-à-coup s'attendrir. 
Et m'écriai : j'en ai maintenant l'assurance, 
Le peuple acadien n'est pas près de mourir. 

Charles BIRETTE, 

Prêtre eudiste. 



53 — 



Arbre généalogique de l'honorable docteur 
Thomas J. Bourque, sénateur 



I. Antoine Bourg, né en France, en 1699, épousa en 1642, Antoinette Landry, née 

en 1618. 

En Acadie ce ménage se fixa sur la rive nord de la rivière du Port-Royal 
(Rivière Annapolis), et donna son nom au Village-des-Bourg, sis à une courte 
distance au nord-ouest du fort de Port-Royal. Ce village était vis-à-vis 
de celui des Belliveau, sur la rive s^d de la même rivière. 

II. François Bourg, né des précédents, en 1646, épousa en 1666, Marguerite Bou- 

drot, fille de Michel Boudrot et de Michel Aucoin. 

III. Michel Bourg, issu de ceux-ci en 1638, se maria en 16S9, à Port-Royal, où 
il était né, avec Elizabeth Melanson, fille de Charles, écossais d'origine, et de 
Marie Dugas, Acadienne, et alla s'établir à Beaubassin. 

IV. Michel Bourg, naquit à Beaubassin, en 1692, des précédents. Le 24 octobre 
1713, il épousa audit lieu, Marie Cormier, fille d'Alexis et de Marie LeBlanc, 
et alla se fixer sur la rivière de Tintamarre. Cet endroit prit dans la suite le 
nom de Prés-des-Bourg, et porte aujourd'hui le nom de Middle Sackville, 
où est l'église catholique. 

V. Michel dit Michaud Bourg, né à la Prée-des-Bourg, le 13 mai 1719, épousa le 

31 janvier 1741, Marguerite Bourgeois, fille de Claude et d'Anne Blanchard; 
fut déporté à la Caroline, 1755, s'en rrevint l'année suivante, avec quelques 
compagnons d'infortune; retrouva sa femme et ses enfants à Cocagne; fit 
sa soumission aux Anglais, au fort Beauséjour en 1760, d'où il fut envoyé au fort 
Edouard, à Pigiguit (aujourd'hui Windsor, N.E.); de là gagna Miquelon, en 
1764, qu'il quitta en 1767, pour revenir à Pigiguit et de là à Bloodly Bridge, 
à une courte distance du fort Beauséjour; il quitta cette localité vers la fin 
de novembre 1 776, et se rendit à Menoudy où il décéda au mois de novembre 
1770, âgé de 71 ans et demi. 

VI. Michel Bourque, né à la Prée-des-Bourg, en 1750; se maria à Menoudy, vers 
1777, à Ursule Forest, fille de Charles et de Marguerite Poirier, et, quelques 
années plus tard, alla se fixer à Memramcouk, où il décéda chez un de ses fils 
au Chimoigouy le 2 mars 1836. "âgée d'environ 80 ans," dit le registre. 

VII. Laurent Bourque, né à Menoudy, vers 1779; épousa vers 1803, Marguerite 
PeUerin, fille de Germain et de Marie Belliveau, à Memramcouk, où il décéda. 

VIII. Jean Bourque, né à Memramcouk, le 20 mai 1822, épousa en premières 
noces, en 1846, après le 9 juin, Marguerite Belliveau. Il décéda à Memram- 
couk. 

IX. L'honorable Thomas Bourque, M.D., M. A., sénateur, né le 11 mai 1864, 
à Memramcouk ouest. Il fit son cours d'étude à l'Université du Collège St- 
Joseph. Après avoir été reçu médecin il alla au mois de mai 1889 se fixer 
à la ville de Richibouctou, où il pratiqua sa profession. C'est en cette ville 
qu'il épousa le 24 avril 1894, Mlle Emma Hannah. Elu un des députés de 
Kent, à la législature provinciale aux élections générales du 3 mars 1908, et il 
fut aussi réélu au mois de juin 1912. C'est le samedi après-midi, 20 janvier 
1917 qu'il a été appelé au Sénat du Canada. 

Mes plus chaleureuses félicitations au nouveau sénateur acadien et à M. 
Ferdinand J. Robidoux, député de Kent aux Communes, qui, de concert avec l'ho- 
norable sénateur Pascal Poirier, a réussi auprès du gouvernement à faire faire 
cette nomination. 

Placide G A UDET. 
Ottawa, le 22 janvier 1917. 



— 54 — 

^^Par chez nous'^ 



La Revue Acadienne n'est ni rouge, ni bleue, ni nationa- 
liste; cela ne l'empêche pas d'applaudir au résultat des récentes 
élections du Nouveau-Brunwick. Il est réconfortant pour un pa- 
triote de voir le nombre des Acadiens-français élus monter à dix, 
de deux qu'il était auparavant. La nouvelle a été bien accueil- 
lie dans la province de Québec. Voulez- vous, messieurs les nou- 
veaux élus, rendre à la patrie tous les services qu'elle attend de vous ? 
Le meilleur conseil que nous puissions vous donner, est celui'de vous 
procurer la biographie de Garcia Moreno, par le Rév. P. Berthe, et 
en faire une lecture sérieuse. Vous êtes des hommes de cœur. . . il 
en restera quelque chose. ^ 



C'est avec des sentiments de profonde tristesse que nous ap- 
prenons l'incendie du Juvénat Bienheureux-Jean Eudes de Ba- 
thurst N.B. Il semble être le sort des RR. PP. Kudistes de voir 
brûler leurs maisons d'éducation au moment où elles sont en bonne 
voie de progrès. C'est le quatrième incendie que subit la congré- 
gation de Jésus et Marie depuis leur établissement en Acadie. 
Nous faisons des vœux pour que cette épreuve soit bien acceptée 
et que le collège du Sacré-Cœur revive sous un nouveau toit des 
jours de délice et de joie intellectuelle. 



A cause d'un, retard inattendu dans l'obtention de certains 
documents, notre collaborateur d'Arichat n'a pu nous faire par- 
venir son travail historique pour publication ce mois-ci. Il y a 
une certaine joie dans l'attente; nous nous cofitenterons de celle-ci 
pour le moment. 



Le "tag-day" de nos compatriotes au bénéfice du régiment 
acadien a été un succès. Même les injures proférées par certains 
fanatiques endurcis porteront leurs fruits en faveur des Acadiens; 
car jamais la presse canadienne n'a été aussi indignée de la conduite 
de ces promoteurs de l'ambiance anti-française. 



Les personnes qui attendent une digne approbation du niveau 
moral de la Revue Acadienne pour s'abonner, n'auront qu'à 
consulter la liste à^la deuxième page du premier couvert de ce 
numéro. 

E. A. 



M. Tabbé Henri-Raymond Casgrain 

M. le Directeur de l'intéressante Revue Acadienne me de- 
mande si je n'aurais pas quelques notes sur l'abbé Casgrain. Hélas ! 
mes cartons sont maîgres, je l'avoue; cependant, je donne de bon 
cœur les renseignements, sans doute incomplets, que j'ai recueillis 
chez différents auteurs, concernant cet éminent littérateur canadien. 
J'ose espérer que la faiblesse de ma prose ne nuira en rien au but que 
s'est proposé le docteur Aucoin en voulant réveiller le souvenir de 
l'abbé Casgrain, qui fut une des plus belles figures de son temps, 
un des plus nobles caractères que le Canada français ait produit 
jusqu'ici. 

o 

M. l'abbé Henri-Raymond Casgrain naquit le 16 décembre 
1831, au manoir d'Airvault, à la Rivière-Ouelle (comté Kamouras- 
ka), de l'honorable Charles- Eusèbe Casgrain, descendant d'une an- 
cienne famille du pays, et d'Elizabeth Baby de Ranville. Ayant 
terminé un brillant cours d'études classiques au collège Ste-Anne 
de la Pocatière, le jeune Casgrain se livra, en 1852, à l'étude de la 
médecine et de la chimie, chez son oncle M. Beaubien, pharmacien 
à Montréal, mais il laissa bientôt le scalpel pour entrer en qualité 
d'ecclésiastique au séminaire de Québec, 1853. Ordonné prêtre 
le 5 octobre 1856, il enseigna d'abord les belles-lettres au collège de 
Ste-Anne, fut nommé vicaire à Beauport, en 1859, puis à Notre- 
Dame de Québec, en 1860; plus tard il fut vicaire-général à la cathé- 
drale de Québec, et enfin professeur d'histoire du Canada à l'Universi- 
té Laval de Québec. Devenu aveugle sur les dernières années de sa 
vie, il mourut, le 11 février 1904, à l'âge de soixante-treize ans, en 
sa paisible retraite du Bon-Pasteur, à Québec. 

o 

Telles sont, en peu de mots, les dates biographiques les plus 
importantes sur l'abbé Casgrain. Studieux, grand liseur, avide de 
nouveautés, il s'occupa de bonne heure de littérature, d'archéologie 
et d'histoire. Il a fourni une carrière bien remplie, toute entière 
consacrée à des recherches historiques nombreuses, non moins la- 
borieuses que pénibles. Malgré une cruelle maladie d'yeux qui l'a 
fait souffrir durant toute sa vie. il n'en a pas moins continué, avec 
un zèle infatigable et une sincère espérance en des jours meilleurs, 
ses travaux littéraires qui devaient lui survivre et le placer au haut 
de la renommée parmi nos écrivains canadiens. L'Académie fran- 
La Revue Acadienne, Vol. I, numéro IV, 1917. 



— 57 — 

çaise lui a décerné de beaux prix, ceux que l'on doit le plus ambition- 
ner ; privilégiés sont nos compatriotes qui obtiennent cet honneur. Ad- 
mis membre de la Société royale du Canada, lors de sa fondation par 
le marquis de Lorne, il en fut président général en 1889 et 1890. 
Il était aussi docteur ès-lettres, membre de la Société historique et 
littéraire de Québec, de la Société historique de Montréal, membre 
correspondant de la Société historique de Boston, de la Société de 
Géographie de Paris, etc., etc. 

L'abbé Casgrain appartenait à la jeune génération de 1860. 
Il est un des écrivains qui participèrent au développement, pour ne 
pas dire à la naissance de notre littérature nationale. Il se fit re- 
marquer de bonne heure par son talent brillant et ses aptitudes lit- 
téraires; son style coloré, sobre et descriptif, frappa toutes les ima- 
ginations: dès son premier coup, il fît sensation. Ce fut au mois de 
janvier 1860 qu'il publia, en feuilleton, dans le "Courrier du Canada" 
sa première légende, le Tableau de la Rivière-Ouelle, qui devait être 
suivie de deux autres, les Pionniers canadiens et la Jongleuse. La 
presse salua le jeune auteur et l'acclama en l'appelant le "Chateau- 
briand du Canada." 

Tant d'encouragements et d'appréciations flatteuses, juste- 
ment mérités, décidèrent l'abbé Casgrain à faire davantage pour les 
lettres canadiennes-françaises. Elargissant son premier programme 
il publia successivement : Légendes canadiennes (1861), Histoire de 
la Mère Marie de l' Incarnation (1864), Biographies canadiennes, 
Vies des Saints (1868), Miettes poétiques (1872), Opuscules (1876) 
Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec (J878), Une paroisse canadienne 
au XVIIème siècle (la Rivière-Ouelle, 1880), Pèlerinage au pays 
d' Evangéline (1885), Montcalm et Lévis (1890-91), Une seconde Aca- 
die (1894), l'Asile du Bon-Pasteur de Québec (1896), les Sulpiciens 
et les prêtres des Missions étrangères en Acadie (1897). 
^ L'abbé Casgrain a aussi pris une part active, avec l'abbé C- 

H. Laverdière, à la préparation de la superbe édition revue et corri- 
gée des Œuvres de Ckamplain (1870) et du Journal des Jésuites. Il 
sufht d'y jeter un coup-d'œil pour se convaincre des immenses re- 
cherches qu'ont dû faire les deux émules pour mener l'entreprise à 
bonne fin. 

L'abbé Casgrain a, de plus, le mérite d'avoir dirigé la publi- 
cation annotée d'une collection de documents inédits très impor- 
tants qui se rattachent à nos dernières guerres françaises. Cette 
Collection de manuscrits, en douze volumes, contient: les lettres du 



— 5S — 

chevalier de Lévis, de Montcalm, de Bourlamaque, de Vaudreuil, de 
Bigot, de la cour de Versailles, et de divers particuliers ayant rapport 
à celles déjà citées, le journal des campagnes du chevalier de Lévis, 
ses lettres et pièces militaires, le journal de Montcalm, des relations 
intimes, etc., Ces documents disait un écrivain, sont des flambeaux 
qui éclairent la sombre mise en scène d'une douloureuse épopée. 

Les Biographies canadiennes, sont des modèles du genre; 
elles offrent un intérêt particulier, tant à cause de l'originalité du 
style que par les nombreux renseignements, toujours précis, que 
l'auteur y étale : A.-S. Falardeau (1862), A.-E. Aubry (1865), 
G.-B. Faribault (1866), F.-X. Garneau (1866), la famille de Sales 
Laterrière (1870), P.-A. de Gaspé (1871), Francis Parkman (1875 et 
1885), Octave Crémazie (1881), Antoine Gérin-Lajoie (1884), écrites 
et publiées à différentes époques. 

En 1861 étaient fondées les Soirées canadiennes; l'abbé Cas- 
grain en fut le directeur-adjoint et Hubert LaRue, le directeur. 
Et 1863 vit naître le Foyer canadien: l'abbé Casgrain y donna en 
1866 le Mouvement littéraire en Canada. 

De 1884 à 1886 parurent les Œuvres complètes de l'abbé 
Casgrain qui, malheureusement, ne sont pas "complètes" puisque 
l'auteur n'en a pas continué la publication. On y trouvera cepen- 
dant ses Légendes, Biographies canadiennes, l'Histoire de la mère 
Marie de V Incarnation et V Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec. 
Aussi quelques variétés: Miettes poétiques (neuf pièces de vers). 
Pèlerinage au Cayla, Excursion à l'île aux Coudres, Lettres améri- 
caines, l'Ancien régime au Canada, Notre passé littéraire et nos deux 
historiens, Angéline de Montbrun par Laure Conan, Discours en 
faveur de la France, la Pêche aux Marsouins, le Canada depuis V Union 
Afin de rendre cette nomenclature aussi complète que pos- 
sible, notons en outre: Chauveau, étude critique (1872), Découverte 
du tombeau de Champlain par MM. les abbés Laverdière et Casgrain 
(1866), Champlain, sa vie et son caractère (1898), Souvenances ca- 
nadiennes, et la Vie de famille, restée inachevée. 

En 1872, l'Opinion publique (Montréal) publiait des Sil- 
houettes d'écrivains canadiens, sous le pseudonyme de Placide 
Lépine: ce "personnage mystérieux" n'était autre que MM. Cas- 
grain et Marmette. Ces écrits pleins de brio et de verve gauloise, 
firent sensation lors de leur apparition. On lut: J.-C. Taché, Geo. 
de Boucherville, A. Gérin-Lajoie, P.-J.-O. Chauveau; Joseph Mar- 
mette eut même la plaisanterie de "silhouetter" son collègue, qui, 
lui, à son tour, dessina hardiment son compère. Voyant l'embarras 



— 59 — 

d'un chacun, nos deux collaborateurs riaient de bon cœur. Un 
autre auteur, Jean Piquefort, (sir A.-B. Routhier) entra résolument 
dans l'arène (Pastels et Portraits, dans le Courrier du Canada), 
"et planta son dard aigu dans le flanc sensible des hommes de lettres" 
Un quatrième farceur, Hubert LeRue, prenant part à la dispute, 
riposta et publia dans l'Evénement une série d'articles piquants in- 
titulés Profils et Grimaces, auxquels, parait-il, n'était pas étranger 
l'abbé Casgrain. Figurez-vous la chose. Et l'on riait encore plus 
fort. Aujourd'hui, après quarante ans que ces "coups de plume" 
ont eu lieu, je songe à cette bonne camaraderie de l'ancienne géné- 
ration lettrée celle qui date de 1860, et je ne puis que regretter ce 
"bon vieux temps". Cette intimité entre hommes de lettres existe-t- 
elle maintenant parmi nous ? Peu probable. Le patriotisme en souffre, 
n'est-il pas vrai ?. . . Mais, j'y pense, ne devais-je pas plutôt bio- 
graphier l'abbé Casgrain et non philosopher ? Rebroussons 
chemin et remettons à plus tard un sujet épineux qui devrait être 
traité plus au long. 

o 

L'abbé Casgrain est un de ceux qui ont le plus écrit sur l'Aca- 
die. Peut-être même pourrait-on le classer au premier rang de 
ceux-ci. Outre- son Pèlerinage au pays d'Evangéline, les Prêtres des 
Missions Etrangères en Acadie, et sa Seconde Acadie, il a donné 
quelques brochures, sur les Acadiens, édition intime, que je regrette 
n'avoir pu consulter. Il a de plus publié dans la Revue Canadienne, 
en 1887, un long récit sur les Acadiens après leur dispersion. Le 
Canada-français lui doit la rédaction des Documents inédits sur l'A- 
cadie, et aussi trois intéressants articles: Coup d' œil sur V Acadie 
avant la dispersion des Acadiens, Eclaircissements sur la question 
acadienne (serment d'allégeance) et Montcalm peint par lui-même. 

L'extrait des Archives de V Archevêché de Québec et de la 
propagande de Rome, en réponse aux "Memoirs of Bishop Burke" 
a été publié sous la direction de l'abbé Casgrain. 

Les Acadiens doivent donc à l'abbé Casgrain un tribut de 
reconnaissance: il le mérite, en effet. Il a parfaitement compris la 
grande injustice dont ils furent les innocentes victimes. Il a, pour 
ainsi dire, rétabli leur passé, leur histoire sur le point d'être oubliée 
et méconnue. L'abbé Casgrain a fait un acte de véritable patrio- 
tisme, et quoique ses ouvrages reposent sur des documents irréfu- 
tables, qu'ils sont écrits avec sincérité et en un langage correct, il 
n'en fut pas moins sournoisement attaqué. Mais l'auteur de 
Montcalm et Lévis se défendit bravement, et prouva toute la vérité 



— 60 — 

de ses avancés. Quoiqu'il en soit, sa renommée est solide et brille 
d'un éclat, que le temps, nous en sommes convaincus, ne saurait obs- 
curcir, et son nom restera à jamais mémorable. 

J'aurais aimé développer cette trop courte appréciation mais 
un tel programme eut nécessité trop d'espace et je n'oserais pas m'ac- 
caparer toutes les pages de la "Revue Acadienne" J'espère néan- 
moins que ces lignes suffiront à faire comprendre le rôle important 
qu'a joué l'abbé Casgrain au milieu de nous. Il a beaucoup écrit; 
son érudition était considérable. Il fut bien connu en France à 
cause des recherches historiques qu'il fit aux archives de la marine 
.à Paris, et aussi parce que son Pèlerinage au pays d' Evangéline 
reçut les louanges de l'Académie française. Son nom n'est pas non 
plus étranger en Allemagne puisque son ouvrage sur la mère Marie 
de l'Incarnation fut traduit dans la langue de ce pays. Au cours de 
ses voyages en Europe il découvrit de nombreux documents ignorés 
qu'il copia çt dont il enrichissait, plus tard, ses productions litté- 
raires: ce qui fait, en somme, qu'il donnait toujours du nouveau et 
"débrouillait la trame des événements à moitié oubliés ou mal 
compris." 

Je termine par le jugement suivant que M. Benjamin Suite 
l'érudit historien, portait sur l'abbé Casgrain, en 1889, et qui peut 
être encore d'actualité: "Un écrivain limpide, au sens généreux, 
au patriotisme éclairé, maHre de sa phrase, éloigné du boursoufflage 
si commun de nos jours. Un homme à l'abord ouvert très sympa- 
thique, ayant beaucoup de monde, comme on dit, et causeur en- 
traînant. Un ecclésiastique du genre bénédictin, c'est-à-dire qui 
vit dans les livres et les vieux papiers. 

"Il a pénétré par tous les passages souterrains de l'histoire du 
Canada, et il sait en tirer des richesses de renseignements que sa 
plume éparpille dans la presse, avec une grâce de grand seigneur 
et d'érudit habitué à recueillir le bon grain des archives pour le 
semer dans le champ public. 

'Les belles manières, la cordialité, le mouvement de l'esprit 
tout en dehors, ont attiré autour de l'abbé Casgrain la jeunesse 
lettrée, où plutôt voulant devenir lettrée, celle qui depuis trente ans, 
a formé le groupe de nos écrivains actuels. J'ai souvenance d'avoir 
lu que le grand artiste, Michel Ange, marchait dans les rues entouré 
de peintres et de sculpteurs qui recherchaient sa compagnie. C'est 
le cas de M. Casgrain." (1) Gérard MALCHELOSSE. 

(1) Au nom des Acadiens, nous viendrons, plus tard nous aussi, rendre notre tribut 
d'hommage à l'Abbé Casgrain, qui a si bien écrit de nous. 

LA DIRECTION. 



— 61 — 
L'Esprit acadien 

Un jeune homme de vingt-deux ans, élève en philosophie 
au collège de Sainte-Anne, N.-E., visitait un jour, sur les iles de 
la Madeleine, pendant les vacances, un de ses amis, qui, lui, était 
étudiant à l'Université Laval de Québec. 

Après s'être entretenus pendant quelque temps dans un 
petit cabinet d'étude sur leurs beaux rêves de jeunesse, l'étudiant 
de Laval conduit son ami dans une chambre avoisinante pour 
le présenter à son grand père. 

— "Tenez, grand père, je vous présente monsieur X., un ami 
de la sagesse." 

Le vieillard acadien, le dos courbé par les années, laisse 
aussitôt tomber son journal à ses pieds en se levant de sa grande 
chaise pour tendre la main au jeune visiteur. 

— "Un ami delà sagesse, articule l'octogénaire en souriant, je 
connais bien des gens qui sont amis de l'argent et qui n'en ont point." 

E. A. 

La population du Nouveau-Brunswick 

L'autre jour, dans une appréciation du résultat des dernières 
élections provinciales au Nouveau-Brunswick, un journaliste iî- 
landais d'Ottawa, originaire de Saint- Jean, écrivait que les Irlan- 
dais catholiques forment les trois septièmes de la population de 
cette province et faisait allusion aux circonscriptions électorales 
où cet élément est en majorité. 

Intrigué; j'ai consulté les rapports des deux derniers recense 
ments. J'ai dressé le tableau que je vous envoie avec prière de 
lui trouver une ^Xace Asins la. Revue Acadienne.{\) Ces quelques co- 
lonnes de chiffres permettront au lecteur de saisir, d'un coup-d'œil, 
la juste composition de la population du Nouveau-Brunswick. 
J'ai emprunté ces chiffres aux rapports du recensement, et le calcul 
et la compilation des détails que j'en ai faits sont exacts, à l'excep- 
tion des taux de pourcentage oii j'ai éliminé les fractions en donnant 
le chiffre approximatif. « 

Il y avait donc au Nouveau-Brunswick, en 1911, 351,889 
habitants. Il y avait 98,611 Acadiens ou catholiques de langue 
française, — c'est un synonyme, qu'importe ! — et 46,278 Irlandais 

(1) Voir ce tableau, page 64. 



— 62 — 

catholiques, y compris les autres catholiques à part les Acadiens. 
Il y a donc dans la province 144,889 catholiques, soit trois-septièmes 
environ de la population totale. Les Irlandais cathohques ne sont 
tout au plus que 13 pour cent de la population de la province et à 
peu près 32 pour cent seulement du nombre de catholiques; ils for- 
ment donc environ un-huitième et non trois-septièmes de la popu- 
lation totale. 

Maintenant, dans quels comtés les Irlandais catholiques 
sont-ils en majorité ? Dans Northumberland, oii ils sont plus 
nombreux, ils ne forment que 30 pour cent de la population, moins 
d'un tiers. Viennent ensuite la ville de Saint-Jean où ils atteignent 
27 pour cent; le comté de Saint-Jean avec 25 pour cent, soit un- 
quart et Ristigouche où il n'y en a que 13 pour cent. En aucune 
circonscription, donc, ne sont-ils en majorité. 

Par contre, les Acadiens forment 94 pour cent de la popula- 
tion de Madawaska; dans le comté de Gloucester, 85 pour cent; 
dans Kent, 72, et dans Ristigouche, 52 pour cent. 

De 1901 à 1911, la population du Nouveau-Brunswick s'est 
accrue de 331 120 à 351 889 soit une augmentation de 20,769. Les 
Acadiens se sont multiphés à raison de plus de 23 pour cent et ont 
contribué 18,632 à l'augmentation totale. Le reste des habitants 
de la province, comprenant ceux, de langue anglaise et ceux de dix- 
huit autres nationalités, et répartis en une vingtaine de croyances 
religieuses différentes, ont fourni 2,137, soit une augmentation de 
moins de 1 pour cent (.0085). En admettant que les éléments com- 
posant la population du Nouveau-Brunswick se développent, de- 
puis le dernier recensement, dans les mêmes proportions qu'aupa- 
ravant — bien que les rapports des derniers recensements accusent 
une augmentation dans le taux d'accroissement chez les Acadiens et 
une diminution du taux chez les autres éléments. — les habitants 
d'origine française auront atteint, en 1921, 121,287, et les autres 255, 
430. En 1961, c'est-à-dire dans 44 ans, il devrait y avoir dans la 
province, environ 281,000 Acadiens et 264,000 habitants de langue 
anglaise, etc. Nous serons donc en majorité, alors; peut-être avant. 
Je crois que le recensement de 1921 lious réserve des surprises. 

Je préparerai pour le prochain numéro de la Revue Acadienne 
un tableau semblable en rapport avec la population de la Nou- 
velle-Ecosse. L'Ile du Prince-Edouard aura ensuite son tour. 

D.-T. ROBI CHAUD. 



— 63 







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— 64 — 

Acadie et Acadiens (i) 



Conférence faite à Montréal à un euchre acadien sous le pa- 
tronage de la société de l'Assomption et de la succursale Ahhé Cas- 
grain le 17 novembre 1915. 

M. le Président honoraire, M. le Président actif, Mesdames 
et Messieurs, 

En connaissant le dessous des cartes, vous seriez étonnés de 
me voir à cette fête en compagnie de M. J- Richard, curé de Verdun 
et d'y paraître à l'état de compère-compagnon, tout en étant amis 
d'enfance. Car c'est bien lui — je l'en charge de tous mes soup- 
çons — qui a soufflé mon nom comme conférencier à cette fête d'A- 
cadiens. Malgré ce petit coup de Jarnac, je n'en regarde pas moins 
M. Richard avec un œil bienveillant, me rappelant la parole du 
bon saint François de Sales à l'un de ses adversaires: "Vous êtes 
mon ennemi, mais soyez assuré que lors même que vous m'arrache- 
riez un œil, je vous regarderais de l'autre avec bienveillance." Ce- 
ci règle définitivement mon cas vis-à-vis de mon confrère, mais non 
pas sa position en rapport avec cet imposant auditoire qui ne lui 
pardonnera pas facilement de faire comparaître un aussi piètre 
conférencier que le curé de Saint-Clet (depuis curé de Saint-Poly- 
carpe). Mais la question s'aggrave encore d'une situation déli- 
cate par le fait qu'un Acadien de la province de Québec veuille entre- 
tenir des Acadiens de là-bas, de vrais Acadiens, sur leur propre patrie. 

Malgré mon peu de loisirs et les travaux toujours prenants 
du ministère, j'accepte cette anomalie, avec l'espérance d'être 
utile et même de plaire — utile dulci — ce qui est la perfection du genre 
à laquelle il faut tendre. 

Plusieurs fois j'eus la bonne fortune de descendre au pays 
d'Evangéline et de le visiter par tranche, si je puis dire ainsi, mais 
surtout à deux époques mémorables: le congrès d'Arichat et la con- 
sécration épiscopale de Mgr Leblanc. 

Le mot Acadie a toujours résonné à mon oreille comme une 
harmonie douce et pieuse, comme un chant plein de mélancolie; 
c'est pour moi le souvenir de la première patrie absente, la terre 
primitive de mes ancêtres de laquelle on les a cruellement enlevés 
comme une main criminelle saisit un tendre fruit vert et l'arrache 
de l'arbre qui lui devait la maturité. Bercé dès ma plus tendre en- 
Ci) La seconde partie paraîtra en mai prochain. 



— 65 — 

fance des récits douloureux des événements qui ont précédé, ac- 
compagné et suivi la dispersion de 1755, je me trouvai plus tard 
comme atteint de nostalgie: je voulais voir Port-Royal, Grandpré, 
Beaubassin, la baie Française; prj^pr sur les tombes d'êtres aimés. 
Ce rêve de ma jeunesse se réalisa d'abord en 1899 et voici ma pre- 
mière entrée dans l'Acadie. C'était le 12 juillet, fête des Orangistes 
unis dans un même sentiment de haîne contre l'Eglise, la religion, 
et le clergé. La gent couleur d'orange avait organisé pour 1 h. 30 m. 
du matin un train d'excursion de Dalhousie, N. B. à Saint-Jean. 
Tous les trains à notre usage étaient partis, quand un ordre supérieur 
de Moncton nous vint de prendre le train jaune. Mais que diable 
allions-nous faire dans cette galère ? Quatre prêtres Canadiens- 
français parmi ces fanatiques, au miliçu de la nuit, à cette fête où 
bouillent les plus mauvais instincts me rappelaient irrésistiblement 
le damnaUis ad hestias des Romains "le condamné aux bêtes.". Nous 
voilà donc installés sur deux banquettes et cause involontaire d'une 
surprise étrange. On entre, on nous regarde, on nous épie, on sort, 
on cause par groupes; on revient, on nous examine "le blanc des 
yeux" ; enfin ce fut une mise-en-scène propre à nous convaincre que 
que nous étions pour eux comme des cheveux sur la soupe et pour le 
moins surnuméraires. Tl fallait pour eux trancher le nœud de la 
question; un envoyé spécial, sorte de bouc émissaire vint nous com- 
mander au nom de ses copains, de déguerpir au plus vite, car le train 
était bien à eux, loué pour une excursion. A cette sommation, 
nous faisons sourde oreille, sans dire un mot, ni faire un mouve- 
ment: l'émissaire avait raté son coup. 

Le président, suffisamment désigné par un large collier d'or 
sur fond écarlate, arrive à son tour pour nous sommer de nous ren- 
dre. Malgré ce dernier et solennel ultimatum, nous ne cédons pas 
un pouce. Il alla se plaindre au chef du train et comme "le corbeau 
de l'arche", il ne revint pas; la victoire nous restait. 

Messieurs et chers compatriotes, il n'y a pas de quoi chan- 
ter cette entrée triomphale en Acadie, mais je crains beaucoup pour 
vous et pour moi, l'insuccès du voyage de ce soir à la patrie absente. 

Tout va se réduire en cette causerie à une leçon de géogra- 
phie, et d'histoire. Dans la première partie, nous verrons ce qu'é- 
tait l'ancienne Acadie; dans la seconde, ce qu'étaient les Acadiens. 

I 

L'histoire de l'ancienne Acadie, longue de cent vingt-trois 
ans (1632-1755) se déroule sur les bords de la baie Française ou de 



— 66 — 

Fundy, est remarquable et intéressante par ses combats par ses 
héros comme aussi par ses malheurs et c'est par ce trait surtout, 
que je compte vous intéresser car vos cœurs vont s'attacher à ce 
peuple et à ce sol marqués du siceau de l'épreuve et de la persécu- 
tion et à cause de cela plus digne de compassion car res sacra miser 
comme le disait l'antiquité: "le malheureux est une chose sacrée et 
digne de compassion." La Belgique violée et piétinée sous les bot- 
tes allemandes fait l'admiration du monde; sa valeur et sa loyauté 
courent la terre et les mers et volent de bouche en bouche. L'Aca- 
die eut aussi sa célébrité et ses malheurs furent chantés en plusieurs 
langues. (Il est bon de remarquer que les toutes premières années 
de notre patrie n'appartiennent pas à l'histoire). 

Cette baie Française qui se nomme aujourd'hui baie de Fun- 
dy sépare la Nouvelle-Ecosse du Nouveau-Brunswick et mesure 
exactement 120 milles de long sur 45 de large. Ainsi resserrée 
entre des côtes très escarpées elle se distingue entre toutes celles 
du monde entier par ses marées qui passent pour les plus hautes 
de l'univers, car le flot s'élève jusqu'à 60 pieds et est violemment 
repoussé dans les rivières jusqu'à plus de 10 lieues. Sur la rive sud 
on voit une haute chaîne de montagnes bleues qui tout à coup se 
brisent et s'abaissent vers la mer pour ouvrir un somptueux passage 
en une porte magnifique de 1200 pieds de large et qu'on appelle la 
gorge ou le détroit de Digby. C'est l'entrée de l'Acadie proprement 
dite; c'est par là que sont entrés tous les vaisseaux français portant 
les premiers coloni de l'Acadie. C'est aussi par là que sont sortis, 
lors de l'expulsion de 1755 appelée par le peuple acadien le grand 
dérangement, les vaisseaux de transport américains chargés de leur 
cargaison humaine. 

En face de cette porte grandiose ouverte par le Tcut-Puissant 
dans le flanc de la montagne, s'étend, au sud, la baie appelée jadis 
de Port-Royal et nommée par les Anglais : "baie d'Annapolis" 
magnifique nappe d'eau de sept lieues de circonférence. A quelques 
milles plus à l'est, les deux rivières Annapolis et Allan se réunissent 
avant de tomber dans la baie; c'est là que fut Port-Royal fondé par 
les Français en 1605 et ainsi nommé par la beauté de son port. 
Autour du bassin de Port-Royal s'élève en échelons un immense 
vallon circulaire qui forme la belle vallée d' Annapolis qui fait l'ad- . 
miration des touristes. Un de mes confrères, ancien élève de Joliette 
M. Lippe, en parlant du Mexique dont il a fait son Tour du Mexique, 
me disait : "J'ai visité les Etats-Unis, le Mexique et je n'ai rien 




— 67 — 

vu de plus beau que cette vallée d'Annapolis. C'est donc avec 
raison qu'on la nomme : "le jardin de la Nouvelle-Ecosse." C'est 
comme les coteaux des environs de Montréal, à Notre-Dame de 
Grâces. Sur les deux rives de la rivière Annapolis s'établirent 
d'abord nos ancêtres chez lesquels régnait une grande abondance. 

C'est en 1632 et les années suivantes que de Razilly et 
d'Aulnay amenèrent de France "300 personnes d'élite" dit la 
Gazette de Renaudot, environ quarante familles qui forment le 
noyau de la race acadienne et parmi lesquelles je vois avec émotion 
la famille Dugas à laquelle j'appartiens par mon père et Martin 
qui est celle de ma mère. Pardon de cette confiante allusion; elle 
servira à m'accréditer auprès de vous et me tiendra lieu de quar- 
tiers de noblesse. 

La première paroisse fondée fut celle de l'Assomption ou de 
Saint-Jean-Baptiste de Port-Royal desservie d'abord par les Ré- 
collets, puis par des prêtres séculiers, et enfin par les Messieurs de 
St-Sulpice. 

Mais quand les abeilles deviennent trop nombreuses, elles 
vont fonder d'autres colonies; elles essaiment. Il en fut ainsi des 
Acadiens. 

D'après le recensement de 1671, il y avait aux environs de 
Port-Royal une soixantaine de familles réduites à quarante, en réu- 
nissant celles du mêm.e ncm. A l'expulsion, il y avait 2000, com- 
muniants répartis en douze lieues d'étendue. 

Par suite de la hauteur des marées, de vastes terrains se 
trouvaient noyés, mais d'une grande fertilité, à cause du fonds 
d'alluvion apporté par la baie. 

Au fond de cette baie de Fundy s'ouvrent comme deux bras 
qui en sont le prolongement : plus au nord, (à 48 lieues de Port-Royal 
par terre) est la baie de Chinectou ou de Beaubassin : plus au sud, 
est celle des Mines, séparée de celle de Chinectou par le cap de Chi- 
nectou; et enfin la baie de Cobequid, dernier repaire des eaux de la 
baie Française. 

C'est autour de la baie de Chinectou que se forma vers 1676 
par l'entreprise de Jacques Bourgeois, chirurgien et cultivateur de 
Port-Royal, la paroisse de Ste-Anne de Beaubassin "où les prairies 
étaient si grandes qu'on pouvait y nourrir 100,000 bêtes à cornes, 
"disait M. de Meules. A la veille du grand dérangement vers 1753 
Ste-Anne de Beaubassin avec ses dessertes, comptait près de 3,000 
communiants. Mais la force d'expansion acadienne n'était pas 



— 68 — 

éteinte, loin de là, et le sieur de Dierville pouvait dire avec raison : 
"Il faut voir comme la marmaille fourmille dans chaque foyer". 
Ainsi deux auteurs acadiens vont essayer de transporter sur un autre 
coin du territoire le plan de colonisation du chirurgien Jacques 
Bourgeois. Voilà pourquoi en 1680, on voit Pierre Melançon et 
Pierre Therriau quitter Port-Royal. De quel côté vont-ils diriger 
leurs pas et planter leurs tentes ? Dans leurs fréquentes excursions 
par eau, ils avaient souvent remarqué la région du sud de la baie 
des Mines séparée elle-même de la baie Française par le cap Porc- 
Epic nommé par les Anglais Blomédon, et l'avaient baptisée à 
cause de son immense et unique prairie, la "Grand Prée des Mines" 
sillonnée par une multitude de petits canaux et de rivières dans les- 
quels s'engorgeaient et se dégorgeaient les marées. Nos deux co- 
lons Melançon et Therriau quittent donc Port-Royal veis 1680 pour 
se rendre aux Mines (à 23 lieues de Port-Royal) assez vastes pour 
former plus tard quatre paroisses : St-Charles de la Grandpré 
(Wolfville) avec 1000 communiants et 4 lieues d'étendue St-Josephe 
de la rivière aux Canards (Horton) avec 500 communiants et 4 
lieues d'étendue; Ste-Famille et l'Assomption de Pigiquit (Windsor), 
avec 1800 communiants et 12 lieues d'étendue (ce sont les chiffres 
d'un mémoire fait en 1753). 

Enfin à 18 lieues de Grandpré qu'on pourrait exactement ap- 
peler le "centre de rAcadie",sur un prolongement de la baie des 
Mines, — la baie de Cobequid — un acadien du nom de Mathieu 
Martin (à qui on accorda une seigneurie et dans l'acte de laquelle 
on mit: M. M. de St-Martin tisserand par la grâce de Dieu et seigneur 
par la grâce du Roi. Par un seul trait de plume, il était bombardé 
gentilhomme !) établit en 1689 un centre de colonisation noyau de 
la paroisse des Saints Pierre et Paul de Cobequid dont la popula- 
tion en 1753 se chiffrait par 800 communiants sur son territoire de 
12 lieues. (Truro). 

Ce n'est pas encore tout. En 1698 un cultivateur de Port- 
Royal, à la tête de sept garçons, voulut, lui aussi, fonder un établis- 
sement au nord de la baie Française. Il s'étabht à Chipody. Trois 
rivières se jettent au nord de cette baie: Chipody, Petitcodiac et 
Memramcook qui elles aussi, se développent au point de former plus 
tard trois grandes paroisses et une mission à St-Jean, 

Voilà ce qu'était l'Acadie vers 1755, sans compter -plusieurs 
autres groupes et petites missions. Il y avait encore les établisse- 
ments de l'Ile vSt-Jean aujourd'hui île du Prince Eoduard colonisée 



— 69 — 

en 1720 et les années suivantes, et dans laquelle se trouvait lors de 
la dispersion de 1758, par suite de l'émigration, une population to- 
tale de 6000 âmes. Il faudrait ajouter à cela l'Ile Royale ou du 
Cap-Breton. Il y avait donc en Acadie, à l'époque de l'expulsion 
10,000 à 15,000 âmes issues des quarantes familles primitives et 
sans aucun secours d'émigration étrangère. 

L' Acadie proprement dite comprenait donc l'Etat du Maine 
le sud du Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse. Voilà en 
peu de mots ce qu'était l'ancienne Acadie que Longfellow appelle 
"tJte home of the happy" "le séjour du bonheur." dans son fameux 
poème intitulé Evangéline dont le nom reste. Et on dit aujourd'hui 
le pays d'Evangéline pour indiquer l' Acadie. 

Mais en passant. Qu'est-ce que V Evangéline ? C'est un 
livre où le beau, le bien et le vrai sont unis; "c'est l'histoire la plus 
simple du monde renfermée dans un cadre d'une magnificence sans 
égale"; "le poème des larmes essuyées, "dit Godefroy Kurth. 

Son auteur est le plus célèbre poète américain : Henry Long- 
fellow, né à Portland, Maine en 1807 et mort à Cambridge en 1882, 
"après une des plus belles et des plus fécondes carrières que les let- 
tres aient eu à enregistrer de nos jours" (Kurth.) Evangéline est 
le récit des souffrances de la déportation des Acadiens: le poète 
chante aussi le bonheur et les mœurs douces et paisibles du peuple 
martyr. 

Rameau de St-Père dans son ouvrage Acadiens et Canadiens 
dit : "Evangéline est la fille d'un riche cultivateur de^ Mines (de 
St-Charles de la Grandprée) et ses fiançailles se célèbrent le 4 sep- 
tembre 1755, veille de la suprême trahison. Le lendemain, au mo- 
ment où le mariage vient d'être bénit, Evangéline (Bellefontaine) 
est entraînée d'un côté et Gabriel Lajeunesse son époux de l'autre et 
conduits tous deux en exil dans la Nouvelle- Angleterre. 

"Ils passent leur vie à se rechercher l'un l'autre, mais sans 
succès. Ce n'est qu'à la fin de leur existence qu' Evangéline et 
son mari finissent par se rencontrer dans un hôpital de Philadelphie 
où Evangéline devenue en quelque sorte sœur de charité, soigne les 
malades et retrouve son Gabriel mourant sur un grabat." L'ouvrage 
commencé en 1845 fut publié en 1847. (Qu'on nous permette de 
signaler en passant que les noms de Gabriel et d'Evangéline ne sont 
pas de facture acadienne ni extraits des registres paroissiaux). 

' A.-C. DUGAS, pire 

(1) Les Acadiens ont aussi un journal nommé l'Evangéline. 



— 70 — 

^^Par chez nous^^ 



Nous ne pouvons qu'applaudir à l'heureux mouvement des Acadiens en 
faveur d'une souscription pour élever un monument historique et religieux (je 
suppose) sur les lieux sacrés de l'ancienne église Saint-Charles, à Grand-Pré, 
Nouveile-lîcosse. 

L'artiste qui aura à créer cette pièce d'art, tiendra, sans doute, à y voir 
figurer, à côté du vieillard acadien, le sympathique auteur d'Evangéline avec son 
parchemin à la main, et le digne abbé Casgrain à l'œil scrutant les manuscrits. 
Aussi, assis à la "table ronde" il serait juste de leur associer Rameau de Saint- 
Père, cet ami sincère des Acadiens ébauchant ses volumes sur l'Acadie. 

La revue historique acadienne ne saurait s'inspirer à de meilleures 
sources pour rendre justice à la cause. 



Pendant les années qui ont suivi la publication du volume intitulé: 
"Sélections front The PubHc Documents of The Province of Nova Scotia, édité par 
T.-B. Akins (1869) l'on pouvait peut-être, avec beaucoup d'indulgence, apporter 
certaines circonstances atténuantes aux faux jugements passés par plusieurs his- 
toriens, du type d'Hannay, sur les causes du grand dérangemenL Mais aujour- 
d'hui que les rayons de lumière ont brillé sur cette question, grâce aux œuvres 
de Philippe Smith; de l'abbé Casgrain et d'Edouard Richard et de quelques 
autres, on se demande comment des écrivains fanatiques peuvent encore essayer 
de justifier la dispersion des Acadiens. M. l'abbé François Bourgeois en signale 
un, avec raison, dans les colonnes de l'Evangéline du 11 courant. 

M. Beckles Willson, un (Blokie), a livré au public en 1911 un volume 
intitulé: "Nova Scotia" dans lequel les fausses assertions sur les Acadiens pul- 
lulent. Nous reviendrons sur ce sujet. 



C'est par erreur que nous disions dans le numéro de mars que le nombre 
des Acadiens-français élus à la Législature du Nouveau-Brunswick était monté 
à dix "de deux qu'il était auparavant". 

Le résultat des élections de 1912 donnait huit représentants acadiens: 
(pour les deux partis) l'honorable Dr Landry et le Dr T.-J. Bourque (ce dernier 
est sénateur aujourd'hui) dans le comté de Kent, l'honorable D.-M. Melançon 
dans Westmorland, MM. J.-B. Haché et M.-J. Robichaud dans Gloucester et 
MM. L.-A. Dugal et J. Pelletier dans Madawaska. 



Nous ofïrons nos sincères félicitations à Monsieur Casimir Hébert qui 
vient d'être nommé consul du Pérou à Montréal. M.Hébert, vous le savez, est un 
descendant de cette "modeste lignée des aïeux acadiens" à l'hommage de laquelle 
il a écrit tout dernièrement des mots de respect filial. A cause des devoirs im- 
poses par cette nouvelle charge, le "Pays Laurentien" ne sera plus sous la direc- 
tion de M. Hébert. M. Gérard Malchelosse devient le seul propriétaire 
de cette jetme revue laurentienne. 

o 

Les journaux et les revues qui ont daigné faire un peu de réclame à "l'astre 
nouveau" sont priés d'accepter nos sentiments de vive reconnaissance. Parmi 
ces organes, l'Evangéline mérite une mention spéciale. 



Il reste encore quelques douzaines d'exemplaires du "Pays d'Evangéline" 
aux bureaux de la revue; les personnes qui désirent antidater leur naissance par 
la connaissance de l'histoire de leur pays, aimeraient peut-être de lire cette bro- 
chure si éloquemrrient appréciée de plusieurs collaborateurs de l'Evangéline et 
notamment par le digne écrivain du Devoir, monsieur Louis Dupire. 

E.A. 



L'Eglise et l'Ecole en Acadie 



Sous le Régime Français 

Le lecteur catholique ne s'étonnera pas du titre de ce modeste 
travail. Partout où nous trouvons l'éducation, non pas le simu- 
lacre de l'éducation, nous y trouvons l'Eglise. Dans les nouvelles 
paroisses acadiennes et canadiennes-françaises qui s'ouvrent encore, 
Dieu merci, à la colonisation, l'éducation accompagne la religion; 
le maître d'école suit le prêtre parce que tous les deux sont des agents 
nécessaires au bonheur de nos courageux colons. Il y a bien 
longtemps qu'un philosophe a dit : "l'éducation est le premier fon- 
dement du bonheur humain". C'est vrai, pourvu que cette édu- 
cation soit véritablement chrétienne. Aussi, l'Eglise, toujours 
soucieuse du bonheur bien entendu des peuples, a fait de l'éduca- 
tion de l'enfance une de ses principales affaires : l'histoire en fait 
foi. Au Moyen Age, époque de gloire pour l'Eglise Catholique, on 
trouve presque toujours le monastère à côté de l'église. L'un et 
l'autre s'unissent et s'entr'aident pour façonner l'âme de l'enfant à 
la vertu en même temps qu'à la connaissance des sciences divines et 
humaines. Aussi, quoiqu'en disent les ennemis du catholicisme, 
le Moyen Age n'est point l'âge obscure et sombre où l'ignorance et 
le fanatisme régnaient en maîtres; mais une époque de lumière 
bienfaisante qui éclairait les intelligences et réchauffait les cœurs. 

Ce souci de l'éducation des peuples, l'Eglise l'a eu dès le 
commencement de son existence : elle l'a toujours conservé. Au 
I7me siècle, elle le transporta de "la doulce France" en Amérique et 
lorsque la Religion du Christ vint se fixer en Acadie, l'école s'y 

implanta du même coup. 

* 
* * 

L'Histoire nous a conservé la mémoire du noble geste de 
Jacques Cartier lorsqu'en 1534 il aborda aux rives de la Baie des 
Chaleurs. En mettant le pied sur cette nouvelle terre, son premier 
soin fut d'y planter la croix avec les fleurs de lys, prenant ainsi pos- 
session du pays "pour le Christ et pour le roi". Ce fut toujours la 
même pensée qui anima la France lorsqu'elle envoya au pays d'A- 
cadie, sur les rives ensoleillées du Bassin de Port Royal, un premier 
groupe de colon. Ce groupe était accompagné du Père Flèche 



— 12 — 

envoyé par le roi pour convertir les sauvages et fonder l'Eglise 
d'Acadie. À partir de cette époque, l'enseignement du français 
alla de pair avec les travaux des missionnaires qui, au besoin se 
faisaient «ux-mêmes les maîtres d'écoles des petits Acadiens et des 
sauvages. 

"Père Félicien, en son hameau champêtre. 
Depuis longtemps déjà maître d'école et prêtre, 

est bien le type du missionnaire catholique en Acadie aux premières 
années de la colonie. 

En effet, vers 1635, le Père Capucin Joseph Tremblay, 
préfet de la mission d'Acadie, ordonnait aux six premiers de, ses 
confrères qui vinrent à Port Royal de se dévouer à l'instruction des 
enfants indigènes. Grâce à eux, on vit bientôt s'élever les murs d'un 
séminaire pour l'éducation des enfants et des jeunes gens. "Par 
ordre du Sieur d'Aulnay, rapporte un historien, on avait construit 
une sorte de monastère que l'on appelait dans le pays le séminaire 
et dans lequel on avait installé douze Récollets (1) Ceux-ci s'étaient 
obligés non-seulement à desservir la colonie française et à faire des 
missions parmi les peuplades indigènes, mais encore à recevoir, en- 
tretenir et instruire, dans leur maison, trente jeunes gens micmacs et 
abénakis". Ces saints moines s'acquittèrent bien de leurs obli- 
gations: l'un d'eux, Ignace de Paris, nous a laissé une relation inté- 
ressante de leurs travaux qui se partageaient entre le ministère re- 
ligieux et l'enseignement. 

Port Royal avait donc son collège tout comme Québec et, 
chose digne de remarque, les deux établissements- — celui des Ré- 
collets à Port Royal et des Jésuites à Québec— furent fondés la 
même année. Ainsi, l'éducation catholique et française en Acadie 
commença en même temps que dans la grande province sœur. 
Pourquoi donc fallait-il que des circonstances malheureuses vins- 
sent retarder pendant un temps trop long son développement chez 
nous ? 



(1) — M. Placide Gaudet veut que ce fussent des Capucins et non des Récollets qui s'ins- 
tallèrent dans le séminaire en question. L'Abbé H.-R. Casgrain nous dit que ce furent des Ré- 
collets. D'autres auteurs nous parlent tantôt des uns, tantôt des autres. Une chose qu'il est 
bon de rappeler c'est que l'ordre des Récollets est une branche de la famille de Saint François ou 
des Capucins et c'est peut-être pour cette raison que certains auteurs les rangent sôus un même 
patron. Toutefois nous serions heureux de publier les sources de renseignements de M. Gaudet 
ou de tout autre lecteur qui voudrait bien jeter de la lumière sur ce sujet. 

LA DIRECTION. 



— 73 — 

Ce n'est point du côté de la France que vinrent ces circons- 
tances fâcheuses. I e Cardinal de Richelieu, le grand homme d'état 
de la mère patrie d'alors, se montra toujours dévoué à l'œuvre de 
l'éducation à Port Royal tant par les encouragements qu'il donna 
que par les concessions de terrains et autres propriétés qu'il fit géné- 
reusement au 'séminaire. C'était l'époque des grandes luttes entre 
les deux gouverneurs d'Acadie, le Sieur d'Aulnay et Charles de la 
Tour. Ce dernier, plus égoiste que patriote, appela souvent à son 
secours les forces anglaises de Boston qui ne demandaient pas mieux 
que de jouer le plus fréquemment possible de mauvais tours aux 
Français. A plusieurs reprises, elles attaquèrent Port Royal et 
mirent le séminaire à deux doigts de sa perte. Les Pères Capucins 
y font allusion dans un mémoire du 20 octobre, 1643. "Les An- 
glais, disent-ils, sont venus le 6 août ac^compagnés de Monsieur de 
la Tour qui leur servait de guide, faire une descente dans l'habita- 
tion de Fort Royal. Depuis sept ans, ils ont toujours harcelé le 
Sieur d'Aulnay de sorte qu'il faut que le séminaire des sauvages soit 

aussi bien ruiné que la colonie française si notre boii roi ne 

donne des forces." Le "bon roi" en donna au moins pendant quel- 
que temps encore et la colonie continua à vivre, avec son séminaire 
durant une dizaine d'années. 



A côté de l'école des garçons d'Aulnay fonda une école de 
filles. Il en confia la direction à une femm.e d'une grande piété et 
remarquable pour son zèle, sa prudence et ses autres vertus. Mada- 
me Brice, c'était son nom, se dévoua avec grand succès à l'instruction 
des jeunes filles abénakises et françaises jusqu'au jour où elle fut 
expulsée de son école par Nicolas Denys, le créancier de d'Aulnay. 
Bientôt cependaijt, la veuve de l'ancien gouverneur fut rétablie 
dans ses biens et aussitôt elle remit à Madame Brice la direction de 
son école. Les services de cette éducatrice furent hautement ap- 
préciés par les seigneurs de la colonie qui lui en marquèrent leur 
reconnaissance par l'octroi d'une pension annuelle prélevée sur la 
vente des pelleteries. 

L'avenir semblait sourire à l'éducation en Acadie quand tout 
à coup le colonel Sedgewick, envoyé par Cromwell, le "Lord Pro- 
tector" de la nouvelle république anglaise, parut devant Port Royal, 
braqua ses canons sur le fort et fit la conquête de la place. C'était 
en 1654. 



— 74: — 

Treize ans durant, l'Acadie resta aux mains des Anglais. 
Quel fut le sort de l'enseignement du français pendant ces treize 
années, il est difficile de le savoir au juste; mais on peut s'en faire 
une idée d'après les relations des Récollets. Il avait été stipulé 
à la capitulation, que les habitants pourraient demeurer à Port 
Royal même ou dans les alentours et y pratiquer librement leur re- 
ligion; mais le P. Ignace, écrivant presqu'aussitôt après, disait : 
"I^es Anglais privèrent les habitants de tout secours spirituel en 
faisant mourir le supérieur de la mission et en chassant l'autre mis- 
sionnaire avec deux frères qui travaillaient à l'œuVre du séminaire 
des Abénakis." Ne se dirait-on pas déjà au 20me. siècle et dans 
l'Ontario ? C'est toujours la même haîne de la religion et du fran- 
çais. 

Mais si pendant ces quelques années malheureuses, l'école 
disparut de Port Royal avec la liberté religieuse, l'une et l'autre y 
revinrent avec la douce domination française. Ce fut encore, 
comme toujours, l'Eglise qui se préoccupa de l'éducation des sau- 
vages et des petits Acadiens. Le nouveau curé l'abbé Louis Petit, 
dans une lettre à son évêque. Monseigneur de Saint-Vallier, était 
heureux de lui dire qu'il avait auprès de lui un homme vertueux et 
doué d'un grand talent pour l'instruction de la jeunesse, et il ajou- 
tait : "Il fait avec beaucoup de fruit les petites écoles aux garçons." 



Jusqu'ici, nous venons de le voir, l'instruction avait été 
donnée en Acadie surtout par les soins des Récollets et du gouver- 
neur d'Aulnay dans les deux séminaires établies à Port Royal. 

A partir de 1696, l'éducation des Acadiens entra dans une pé- 
riode plus prospère. Ce fut en cette année que Monseigneur de 
Saint-Vallier, deuxième évêque de Québec, visita l'Acadie, pour la 
première fois." Il y laissa deux bons prêtres sulpiciens qui l'accom- 
pagnaient", nous dit l'abbé Gosselin. L'un de ses prêtres, l'abbé 
Geoffroy, vicaire du curé de Port Royal, fut un apôtre zélé de l'ins- 
truction primaire en Acadie. Il se faisait un devoir de visiter les 
classes, de surveiller les progrès des élèves, de donner des conseils 
pratiques pour l'enseignement. II bâtit même à ses frais des écoles 
et lés pourvut des objets indispensables aux classes. 

Le vénérable évêque de Québec ne se contenta point de fa- 
voriser l'éducation des garçons: il voulut aussi pourvoir à l'instruc- ;| 

■tl 



n 



— 75 — 

tion des filles. Dans ce but, il envoya à Port Royal, une institu- 
trice religieuse de Notre Dame. Il lui recommanda isiu-tout de 
former ses élèves à l'enseignement afin, ajoutait-il, dé propager 
l'instruction dans le pays. L'idée était fort belle et bien pratiqué. 
Pour la réaliser plus complètement, l'abbé Geoffroy voulut faire 
venir immédiatement des religieuses de France. Il s'adressa à 
l'institut des Filles de la Croix «t deux religieuses de cette congré- 
gation étaient sur le point de partir quand hélas ! les Anglais vinrent 
de nouveau déranger tous ces plans. Ces projets ne furent repris 
que onze ans plus tard quand la sœur Chauzon débarqua à Port 
Royal pour y prendre la direction d'une école. Cette religieuse si 
dévouée resta à son poste jusqu'à la conquête' définitive de l'Acadie 
et rendit de précieux services à l'enseignement. 

Pendant plus d'un siècle, les deux grandes nations européen- 
nes s'étaient disputé la possession de l'Acadie. A maintes reprises, 
l'Angleterre avait infligé à la France de sanglantes défaites au pays 
d'Amérique; mais la France aimait ses enfants du Nouveau Monde 
et par la voix des traités, elle avait toujours demandé et obtenu que 
ses fils lui fussent rendus. Après la victoire de 1710, pourtant, 
l'Angleterre ne voulut plus s'exposer à reprendre les armes contre 
une colonie qu'elle avait prise et ruinée cinq fois déjà. Par ailleurs, 
les colonies anglaises avaient commencé à faire entendre leurs mur- 
mures et leurs protestations contre la reddition si souvent répétée 
d'un pays à la conquête duquel elles avaient largement contribué 
en hommes et en armement. L'Angleterre garda donc la péninsule 
de l'Acadie et du même coup, l'instruction française, commencée 
par les premiers missionnaires, développée par les Récollets, par 
l'abbé Geoffroy et ses zélés collaborateurs, prit fin à Port Royal. 



Nous la verrons bientôt refleurir dans une autre partie de 
l'Acadie. Par le traité d'Utrecht , la France se réserva l'Ile Royale, 
aujourd'hui le Cap Breton. Elle voulait y construire une forteresse 
pour garder l'approche des côtes de la péninsule. C'est là, à Louis- 
bourg, que les religieuses de Notre-Dame iront s'établir à la prière 
de Monseigneur de Saint-Vallier. Elles seront les témoins et les 
victimes des deux sièges de Louisbourg, en 1745 et 1758, et elles 
n'abandonneront la ville qu'à la cession définitive de l'Ile Royale 
à l'Angleterre. 



76 



ly'évêque de Québec avait déjà demandé à la congrégation 
de Notre-Dame de prendre la direction des écoles de Port-Royal un 
peu de temps avant la dernière capitulation de cette place, La su- 
périeure, la' mère Charly, n'avait pas cru devoir accepter. Elle 
avait le pressentiment que la colonie passerait bieiltôt aux mains 
des Anglais et les événements ne lui donnèrent que trop raison. Mais, 
à. la fondation de Louisbourg, l'évêqiie renouvela ses instances, cette 
fois pour l'Ile Royale. 

Déjà le gouverneur et l'administrateur de l'Tle rédamaient 
l'établissement d'une école à Louisbourg, car, disaient-ils; "il y a 
dans la colonie de nombreuses jeunes filles qui sont ignorantes, faute 
d'éducatrices pour les instruire. Plusieurs d'entre elles sont obli- 
gées d'aller en France pour y recevoir l'instruction." 

Ge fut donc avec joie qu'ils vîrent arriver en mai 1727, la 
Sœur de la Conception, accompagnée de deux institutrices qu'elle 
s'était associées. En moins de six mois, elle avait déjà vingt deux 
pensionnaires et bientôt son école devint si nombreuses qu'elle et ses 
compagnes ne purent. suffire à 'tout. Elle demanda de l'aide à la 
maison-mère de sa congrégation ; mais ce secours ne lui vint pas et 
les trois maîtresses durent continuer seules leurs travaux d'ensei- 
gnement. Malgré cette difficulté, elles firent excellente besogne: 
les autorités de l'époque se plaisaient à leur en rendre témoignage 
et le roi, pour les récompenser, leur faisait donner 1500 livres an- 
nuellement pour aider à leur entretien. 

Le nombre des élèves continuait toujours à augmenter à 
l'école des bonnes religieuses et il fallut bien enfin songer à augmen- 
ter aussi le nombre des institutrices. ' Neuf ans après la fondation 
de l'école, on comptait six religieuses enseignantes dans l'établisse- 
ment. Leur dévouement ne connaissait pas de bornes: on écrivait 
fréquemment en France que les religieuses rendaient d'immenses 
services à l'instruction, malgré la grande pauvreté où elles se trou- 
vaient. Après bien des suppliques, on consentit enfin à alléger 
cette extrême misère par une allocation de 3000 livres; c'était la 
reconnaissance, un peu tardive il est vrai, du sublime dévoûment de 
ces saintes filles à l'éducation primaire. Ce fut aussi le moyen de 
rendre l'instruction plus florissante à Louisbourg. 

Cette nouvelle situation, pourtant, ne devait pas durer. Les 
Anglais regardaient d'uA œil de convoitise la belle et royale ile, et 
la ville qui en faisait le principal ornement. Les Français, de leur 



^ 



— 11 — 

côté, n'avaient jamais pardonné à l'Angleterre, le crime de leur avoir 
pris leur première colonie d'Amérique, et bientôt les deux grands 
ennemis séculaires reprirent les armes. 

Une flotte anglaise parut en 1745 devant Louisbourg, au bout 
de sept semaines de siège, la ville tomba entre leurs mains. Le 
couvent des religieuses fut partiellement détruit et elles-mêmes fu- 
rent transportées en France. 

Louisbourg et l'Ile Royale furent rendus à la France par le 
traité d'Aix la Chapelle, et aussitôt l'école de Louisbourg ouvrit de 
nouveau ses portes. Cette seconde période de séjour à Louisbourg 
fut pour les religieuses encore plus pénible que la première. Pen- 
dant les premières années, surtout, elles y vécurent dans le dénûment 
le plus complet; mais enfin, elles purent reconstruire la partie dé- 
truite de leur maison avec l'aide qu'elles reçurent de la France et 
continuer pendant une dizaine d'années leur œuvre d'enseignement. 

Mais les malheurs se précipitaient sur l'Ile Royale. En 
1758, les Anglais revinrent à Louisbourg et en firent de nouveau 
la conquête, définitive cette fois. Il est impossible de décrire ce que 
les bonnes religieuses eurent à souffrir pendant ce second siège et 
cette seconde déportation. La sœur Arnault, victime elle-même de 
ces horreurs, se sentait incapable d'en faire le récit exact. "Il 
m'est impossible, disait-elle dans une lettre à sa supérieure générale, 
de vous faire le détail des peines et des croix qu'il m'a fallu essuyer 
depuis dix huit mois. Je ne comprends pas d'où vient que Notre- 
Seigneur ne met pas fin à ma chétive vie après tant de frayeurs et de 
misères que cette guerre cruelle nous a fait expérimenter". Cette 
guerre cruelle, c'était le coup de mort porté au régime français en 
Acadie, et l'extinction, pour un temps au moins, de l'enseignement 
du français dans notre pays. A' 



Quand nous ressusciterons 



Je présuppose que notre résurrection sera glorieuse comme 
celle de notre divin Maître. Qu'il soit compris, aussi, que je ne peux 
vous dire tout ce qui se passera dans cet heureux moment, et après. 
St-Paul, qui avait beaucoup voyagé, et qui avait même été ravi 
jusqu'au troisième ciel, disait avec un ancien prophète : "Leœil 
n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et.il n'est point monté au 



— 78 — 

cœur de l'homme, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment." 
Loin de moi, donc, de prétendre vous dire tout ce que nous serons 
après notre Résurrection glorieuse. C'est un sujet sur lequel nous 
ne savons qu'assez peu de choses, et encore les limites de cet article 
ne me permettront pas de vous dire tout ce peu. Peut-être, pour- 
rons-nous continuer plus tard. 

Nous savons, d'abord, avec certitude que pour ressusciter 
nous aurons le même corps que nous avions avant la mort. Les 
corps, voyez-vous sont faits pour telle ou telle âme et les âmes pour 
tel ou tel corps. Ils se complètent l'un l'autre. Nul homme serait 
un homme si on lui enlevait, soit son âme, soit son corps. Ces 
deux choses s'appellent l'une l'autre pour former un seul tout : 
un homme. 

Mais après la Résurrection, non seulement l'homme sera 
nécessairement un composé d'une âme et d'un corps, mais son corps 
sera le même qu'il avait avant de mourir. Ce serait vraiment 
contre nature de donner à l'âme un corps qu'elle n'aurait jamais 
connu, jamais vivifié, jamais dirigé. La chose est impossible vu 
l'ordre établi par le Créateur dans la création. 

Donc il y aurait malaise et perturbation si le corps de Jacques, 
par exemple était uni à l'âme de Jean, ou l'âme de Jeanne au 
corps de Catherine. Ne craignons pas, les choses se feront avec 
plus d'ordre et plus de satisfaction pour tout le monde. 

Quant à moi, je ne voudrais pas que mon corps fût associé 
à l'âme d'un m^onsieur qui n'aurait jamais pensé comme moi, qui, 
peut-être, n'aurait jamais pensé de sa vie; qui n'aurait jamais eu 
les mêmes sentiments, les mêmes affections, bref, qui aurait animé 
un autr€ corps que le mien, et qui lui aurait imprimé une existence 
toute différente de la mienne. 

Je veux qu'après la Résurrection mon corps soit uni à l'âme 
qui fit ma vie ici-bas; à celle qui donna à mes yeux, leur couleur, à 
ma physionomie, son expression, à tout mon corps ce de particulier 
qui les distinguait des autres. 

Et les bonnes actions que j'ai faites, c'est mon âme, et non 
celle de Jean, qui les a fait faire à mes membres. C'est elle qui m'a 
dit, sous l'influence de la grâce, sans doute, mais enfin, c'est elle : 
"Ne fais pas telle ou telle chose, ce n'est pas bien; va à la messe, va 
te confesser, va communier, va visiter ce malade afin d'apporter 



i 



— 79 — 

quelque consolation à son cœur souffrant; va à l'école et au collège 
faire servir tes yeux et ton cerveau à me procurer des connaissances, 
de Dieu surtout et de sa religion." 

Sans doute, mon âme a été faible ; elle a été quelquefois trop 
indulgente pour mon corps. Je l'en blâme; mais enfin, si je fais pé- 
nitence, c'est elle, aidée de la grâce de Dieu, qui me la fait faire, et 
alors, je lui pardonne. Je ne veux pas pour cela, que mon corps 
soit uni à une autre qu'elle après la Résurrection. 

Veuillez me pardonner, monsieur le lecteur, si ayant une plus 
belle âme que la mienne, je m'obstine à refuser que mon corps lui 
soit uni. Je ne puis vouloir ce que Dieu ne veut pas, ce qui lui est 
contraire. Et d'ailleurs, si votre âme est si belle, vous ne voudrez 
pas de moi ! 

Ajoutons que nos corps ne seront pas unis aux esprits an- 
géliques. Si c'est une chose contre nature de croire à l'échange 
des corps dans l'enceinte de l'espèce humaine, à plus forte 
raison, ne peut-il se faire qu'ils soient transportés en dehors des li- 
mites de leur ordre, et unis à des êtres tout spitiruels, qui n'ont 
jamais eu ni os ni chair. Non seulement, la faute serait contre nous, 
mais encore et surtout contre les anges. Voyez- vous un ange avec 
un corps ! Quel afïublement ! Je crois bien qu'ils ne sont pas si 
avides de nouveautés ! D'autant plus qu'alors, beaucoup d'âmes 
resteraient sans corps pour compléter leur bonheur, et que les anges 
seraient en quelque sorte rabaissés en dignité, bien que les corps 
glorieusement ressuscites, soient couverts de gloire. 

C'est donc entendu : nous aurons au ciel pour compagnon, le 
corps que nous avons maintenant ici-bas. Quel que soit son état, 
l'âme sera heureuse de s'y unir. Qu'il ait été affligé de la maigreur 
ou de l'embonpoint, de la phtisie ou de la lèpre; qu'il ait été perclus, 
aveugle, ou sourd, peu importe; nous l'aurons lui-même et non pas 
un autre. Il sera changé, mais il sera toujours le même subtantielle- 
ment. Ce que Dieu a uni ne doit pas être désuni à jamais. 



A. Boudreau, pire., 

Saint- Joseph du Mcine, C-B. 



80 



Acadie et Acadiens ^^^ 



II 

Mais ce peuple si heureux chanté par Longfellow après Ray- 
nal, qu'était-il ? Que faisait-il ? et qu'est-il devenu ? Je pour- 
rais répondre avec vérité en citant la fable de La Fontaine : Le 
Loup et V Agneau, mais elle est suffisamment connue. Qu'était-il ? 
Le cardinal de Richelieu, en formant une société sous la direction 
de Isaac de Razilly, lui avait enjoint de n'envoyer en Acadie "que 
des colons français, catholiques et de mœurs irréprochables". C'est 
le gotha de nos origines et de notre noblesse, tout comme les princes 
ont le leur. Ces trois mots résument à eux seuls le caractère des 
Acadiens : catholiques, Français et de mœurs irréprochables, comme 
les anciens chevaliers, ils vont avoir trois amours dans leur cœur 
"trois amours tout mon bonheur" comme dit le refrain : Dieu, pa- 
trie, famille. 

M. Louis Petit, curé de Port-Royal et vicaire général de 
Mgr de Québec rend ce beau témoignage en faveur des Acadiens 
dans un rapport à son évêque en 1685: "On ne voit parmi eux ni 
jurements, ni débauches, ni ivrogneries. Quoiqu'à une grande dis- 
tance de l'église, ils y viennent en foule les dimanches et fréquentent 
les sacrements." 

Un siècle et demi plus tard, Mgr Walsh, archevêque d'Halifax 
appelait les Acadiens; "Ces enfants des saints exilés d'autrefois: 
rappelez-vous, leur disait-il toutes les vertus de ces chrétiens per- 
sécutés; pensez à leur foi vive, à leur patience héroïque à la bonne 
volonté avec laquelle ils ont renoncé à tout ce qu'ils avaient de plus 
cher; pensez à leur courage viril; à leur affection conjugale, à leur 
piété filiale, à leur pardon des injures et à la confiance en Celui dont 
ils invoquèrent le secours avec de saints cantiques et des ferventes 
prières." 

Mais si vanté par son curé est suspect de partialité, apportons 
d'autres témoignages: Watson, un de nos ennemis, trace ainsi 
en quelques traits bien vivants la figure de l'habitant acadièn : 

"C'est un peuple honnête, industrieux sobre et vertueux, 
ayant rarement des querelles; On n'encourageait pas les jeunes 



(1) Voir le numéro d'avril pour la première partie. 



— 81 — 

gens à se marier à moins que la jeune fille ne pût tisser une paire de 
draps et que le jeune homme ne pût faire une paire de roues." 
Le sieur de Dierville qui les visita en 1700, disait d'eux : 

Sans avoir appris de métiers, 
lis sont'en tout bons ouvriers. 

"Si des disputes s'élèvent entre eux, dit Moïse de Les Derniers en 
1755, ils soumettent leurs difficultés à leurs prêtres dont les décisions 
sont sans appel; "Le curé de la paroisse d"t Longfellow descen- 
dait la rue avec une gravité solennelle; les enfants cessaient alors 
leurs jeux et accouraient baiser la main qu'il étendait pour les bé- 
nir; à son approche les femmes et les jeunes filles se levaient pour lui 
souhaiter affectueusement la bienvenue. Peuple fort sain, vivait 
jusqu'à un grand âge." Moi qui ai consulté les vieux registres 
jaunis, j'ai souvent rencontré des décès de vieillards de 80, 90, 95 
et 100 ans. 

Vivant dans le travail et l'économie, ils étaient arrivés à une 
très grande aisance surpassant de beaucoup celle, des Canadiens. 

Leur hospitalité était et reste toujours proverbiale. "Cha- 
que demeure, dit encore Longfellow, était comme une auberge où 
tous étaient fêtés et bien accueillis, car parmi ces gens simples qui 
vivaient ensemble comme des frères, toutes choses étant en commun 
et ce oui appartenait à l'un était aussi à l'autre. Pas de serrures 
à leurs portes, ni de barreaux à leurs fenêtres. Leurs demeures 
étaient toutes grandes ouvertes, comme le jour et comme le cœur 
de leurs habitants. Là les plus riches étaient pauvres et les plus 
pauvres vivaient dans l'abondance." 

C'est bien le régime des deux amis dont parle LaFontaine 
dans ses fables. L'un ne possédait rien qui n'appartenait à 
l'autre". L'activité et le travail leur furent également chers; rien 
ne les effrayait en face de l'ouvrage. Il y avait dans ce pays, vous le 
savez bien, desterres basses et des terres hautes: les hautes plus faciles 
à défricher et à cultiver, les basses plus fertiles, mais soumises à 
l'action de la mer et par suite exigeant plus de travail et de soins. 
Il n'en fallait pas plus pour incliner leur préférence vers elles. 
Alors ils se mettent à l'œuvre pour construire des digues immenses, 
afin de disputer pied par pied les meilleures terres à la mer. Et 
c'est ainsi qu'on a pu dire des Acadiens ce que les historiens ont dit 
des Hollandais: "leur histoire est écrite sur les digues de leurs ma- 
rais." 



— 82 — 

L'abbé Casgrain, un de nos meilleurs amis (auteur de: Un 
voyage au pays d'Evangéline; une Seconde Acadie et les Sulpiciens 
en Acadie. Honneur à vous d'avoir baptisé cette succursale de 
l'Assomption du nom d'Abbé Casgrain! La reconnaissance ne 
pousse que dans le cœur bien né, (elle s'épanouit donc dans l'âme 
acadienne). L'abbé Casgrain, dis-je, fait une comparaison très 
juste et saisissante, en disant que ces digues qui suivent les sinuo- 
sités des rivières et qui bordent la mer "ressemblent à un serpent 
gigantesque couché sur l'herbe". Pour donner une idée des tra- 
vaux des Acadiens, causons un brin àç: rivières, de digues et d'a- 
boiteaux. Ce sera plus pour les étrangers que pour les Acadiens. 
Nicolas Denys, dans sa description de l' Acadie écrit: "La mer au 
moment du flux remonte très haut dans les rivières et recouvre les 
parties basses de leurs rives." 

Les nombreux engagés venus de l'Anis et de la Saintonge 
avaient, sans doute, fait la comparaison entre ces régions de l'Amé- 
rique et leurs pays de France où l'on endiguait la mer." D'Aulnay 
se mit à expérimenter sur une petite échelle et à créer des champs 
d'essai, et, à force de courage, d'énergie et de travail, il parvint à 
enclore de superbes terrains tapissés de verdure et couverts de ri- 
ches moissons. Et les pâturages où broutent maints troupeaux, 
et les moissons qui donnent le blé en abondance deviennent comme 
du temps de Sully en France, les deux nourrices de l'Acadie tout 
entière. Ainsi de proche en proche, petit à petit, les marais pris 
à la mer, s'agrandissent au point qu'à Grandpré, la patrie d'Evan- 
géline, on comptait 2,100 acres de terre ainsi mis en culture. 

L'élevage du bétail constituait aussi une des plus grandes 
richesses de l'Acadie et, dans son rapport sur l'Acadie, Winslow 
affirme que chaque habitant du pays des Mines possédait en 1755 
une moyenne de 23 bêtes à cornes, 30 moutons et 15 porcs. (250,- 
000 têtes de bétail à l'expulsion 1755). — Pour les produits de ces 
terres, on voit, par le même rapport qu'il y avait, rien qu'aux Mines, 
en 1755, 12 moulins occupés à la mouture du grain et au sciage du 
bois. On comprend aussi sans peine qu'avec une marée si furieuse, 
l'aspect des rivières de la baie Française ne soit pas agréable aux 
yeux; leur onde a toute l'apparence d'une masse épaisse de chocolat 
liquide ou d'une luisante peinture à l'huile de la même couleur. 
Deux fois par jour l'eau monte et baisse; c'est le flux et le reflux de 
la mer. Pendant six heures elle monte pour redescendre les six 



— 83 — 

heures suivantes, ayant monté ou baissé de 30 à 40 pieds. A la 
mer haute, les vaisseaux entrent à St-Jean, N.B. (à l'embouchure 
de la rivière du même nom) malgré la chute d'une cinquantaine de 
-pieds faite par le fleuve en se jetant dans la baie de Fundy, et à la 
mer basse, on ne voit plus qu'un mince et étroit filet d'eau serpen- 
ter au fond des rivières. 

Pour se faire une idée exacte des travaux énormes des Aca- 
diens, il faut savoir qu'ils avaient à obvier à deux nécessités à la 
fois: empêcher la mer d'inonder et de brûler leurs moissons par le 
sel marin, c'est la fonction de la digue; puis donner une issue à 
l'eau douce qui descend des collines; c'est le fait de l'aboiteau. 
Les digues sont des levées de terre de six à septvpieds de hauteur sur 
même largeur avec un fort talus et destinées à empêcher le salin ou 
l'eau salée de faire invasion sur les marais ensemencés ou couverts 
de prairies, tandis que les aboiteaux servent surtout à égoutter les 
terres hautes ou si on veut, à livrer passage au doucin ou l'eau douce 
vers la mer. Les digues bordent les deux côtés des rivières aussi 
loin que va la marée — dix à quinze lieues — la longueur de l'aboiteau 
dépend de la largeur du ruisseau ou du fossé qui alimente la rivière. 
Ces aboiteaux doivent être très forts pour résister au courant. 
Pour les construire, il faut de grosses poutres comme base; les in- 
terstices sont remplis de terre. Il y a un lit de fascines, un lit de 
terre et ainsi de suite jusqu'à la hauteur de la digue. Au milieu 
de l'aboiteau reposent deux grandes dalles de bois solide, de la lar- 
geur du terrassement et de deux à trois pieds de diamètre, selon le 
volume d'eau. A l'extrémité intérieure de la dalle, du côté opposé 
à la mer, sont deux portes en bois franc ou clapets suspendus et 
arrêtés par deux pièces de bois fixes qui les tiennent fermées sous la 
pression de l'eau salée, A la rigueur une seule porte suffirait, m.ais 
deux "sont plus sures, car la mer entre avec une sorte de furie et 
•son premier flot de trois à quatre pieds d'épaisseur, nommé mascaret 
ou barre, remonte la rivière à la course d'un cheval. Ces clapets, 
au contraire, s'ouvrent sous la pression de l'eau douce, quand la 
mer est basse et permettent d'égoutter les terrains élevés pendant 
le jusant c'est-à-dire "quand la mer se perd" (pour parler acadien), 
mais restent solidement fermés et adhèrent parfaitement aux 
montants à l'arrivée du mascaret furieux et terrible. 

Remarquable par son travail, l'Acadien ne l'était pas moins 
par son courage et son esprit de foi. Les historiens rapportent le 



— 84 — 

fait suivant dont l'écho retentira jusqu'à la fin des âges : Le gou- 
verneur Lawrence d'Halifax fit appeler en 1755 cent délégués de 
Port Royal et des Mines, et, contre tous comme des criminels, les 
droits de l'humanité, les met en prison, en l'île St-Georges à la 
portée d'un boulet de canon d'Halifax. Il s'y rendit lui-même 
avec tous les instruments de supplice et tout l'appareil d'un tyran 
et leur demanda s'ils persistaient dans leurs refus de prendre les 
armes contre sa Majesté le roi de France. "Oui, dit l'un d'eux 
et plus que jamais; nous avons Dieu pour nous, cela nous suffit." 
Le gouverneur tirant son épée lui dit: "Insolent ! tu mérites 
que je te passe mon épée au travers du corps." L'habitant, dans 
un geste superbe, lui présente sa poitrine en s' approchant, et 
lui dit: "Frappez, monsieur, si vous l'osez, je serai le premier 
martyr de la bande ; vous pouvez bien tuer mon corps, mais vous ne 
tuerez pas mon âme." Il connaissait son Evangile et savait le 
mettre en pratique. . Le divin Maître dit en effet: "Ne craignez 
point ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l'âme." (Math. 
X — 28.) Le gouverneur bondit sous le fouet et, hors de lui-même, 
demande aux autres s'ils partagent ce sentiment; tous d'une même 
voix s'écrient: "Oui, monsieur! oui, monsieur!" 

Les premiers chrétiens ne parlaient pas mieux, ni plus brave- 
ment. 

Quelques semaines plus tard, tous prisonniers dans l'église 
de Grandpré, ils signent une adresse à Winslow, laquelle finit par 
ces paroles si remarquables et si profondes : "Nous voulons con- 
server notre religion par laquelle nous sommes contents de sacrifier 
nos biens." 

Tels ils furent en présence des puissants du jour, tels ils furent 
en face de leurs assiégeants, car aucune ville ni au Canada, ni aux 
Etats-Unis n'eut à soutenir autant d'assauts et de sièges que Port- 
Royal qui fut enfin, après un dernier combat, cédé à l'Angleterre, 
après le traité d'Utrecht entre le roi de France Louis XIV et la 
reine Anne d'Angleterre (1713). 

En vertu de ce traité d'où commença l'affaiblissement de la 
France, les vainqueurs changent le nom de Port-Royal en celui d'An- 
napolis en l'honneur de la reine Anne d'Angleterre et celui d'Acadie 
en Nouvelle-Ecosse. Deux clauses de ce traité assuraient aux Aca- 
diens certains droits toujours méconnus et méprisés. 



— 85 — 

l.-Les sujets français auront le droit de se retirer sur les 
terres du roi de France, dans l'espace d'un an. 2. - Ceux qui vou- 
dront rester à leur poste et être sujets du roi d'Angleterre jouiront 
du libre exercice de leur religion et de leurs biens. 

Mais on refusa de les laisser partir, parce qu'on en avait 
besoin pour subsister, pour vivre et aussi pour se maintenir, surtout 
vis-à-vis des sauvages micmacs amis des Français et ennemis in- 
conciliables des Anglais. "Durant longtemps (1713-1730), dit M. 
Rameau de St-Père, incertains de leur avenir, campés plutôt qu'é- 
tablis sur leurs héritages, ils se tenaient prêts à partir, chaque année, 
après la rentrée de leurs récoltes." Mais il fallait éviter le départ 
de ces travailleurs robustes, actifs et intelligents sans lesquels la 
garnison d'Annapolis manquerait de tout. 

Quand on leur parlait de prêter serment d'allégeance, "les 
Acadiens, Français de cœur et de naissance répondaient qu'ils ne 
voulaient point être exposés à prendre les armes contre la France 
et qu'ils préféraient quitter le pays." Après maintes sollicitations, 
on parvint à les amener à prêter un serment sous condition de ne pas 
prendre les armes contre la France". Pendant vingt-cinq ans 
(1730-1755) qu'on nomme la période de neutralité, ils sont appelés 
French neutrals, Français neutres, ni Anglais, ni Français, pour 
ainsi dire, se reconnaissant sujets du roi d'Angleterre, avec l'engage- 
ment de ne prendre les armes ni contre te roi de France, ni contre 
celui d'Angleterre. 

Mais le moment arrive où les Anglais n'auront plus besoin 
des fermiers acadiens. En 1749 ils décident d'établir, dans le pays 
une forte colonie et c'est le port de Chibouctou qui attire leur at- 
tention pour y asseoir une ville qui deviendra Halifax. Au mois 
de mai, 14 navires amènent d'Angleterre 2,573 personnes, popula- 
tion de la cité nouvelle destinée à contrebalancer l'influence de 
Louisbourg. 

L'abbé A,-C, DU G AS, 



{A coniinuery 



— 86 



^^Par chez-nous^' 

Le tdonument de Grand-Pré 

La presse canadienne ne trouve d'assez bons mots pour louer la compa- 
gnie du Canadien Pacifique, qui ient de céder aux Acadiens le terrain où se 
trouvait jadis l'église Saint-Charles, de Grand-Pré, N.E., à la condition d'y voir 
ériger par ceux-ci un monument entouré d'une clôture convenable. 

Sans doute, cette compagnie accomplit un noble geste et par là, mérite 
notre reconnaissance, mais elle ne fait que mettre à exécution les arrangements 
spécifiés, de la part de celui qui lui a cédé les' titres de ce même terrain. 

C'est à M. John-Frédéric Herbin, historien et poète, dont la mère est 
(ou était) acadienne, que revient la plus grande part des félicitations déjà formu- 
lées. 

Nous tenons de sources directes que ce monsieur Herbin, résident de 
Wolfville, N.-E., avait ces titres en sa possession depuis dix ans et n'a voulu s'en 
départir qu'aux conditions signalées. 

Monsieur Herbin a déjà, d'ailleurs, donné une preuve de sa vénération 
au souvenir acadien, puisqu'il est auteur d'une histoire de Grand-Pré, écrite en 
anglais, dans laqeulle il réfute les faus.ses assertions au sujet de l'épisode de 1755 
en s'appuyant sur des documents irréfutables. 

Ce littérateur a aussi écrit un joli volume en vers intitulé : "The 
Marshlands". 

Nous sommes heureux de constater que d'aprè^ les derniers rapports 
du trésorier du comité, il y a suffisamment d'argent dans le fonds souscrit pour 
enclore le terrain en question. 

Il faut maintenant trouver une somme un peu plus considérable pour 
construire, sur ces lieux, une chapelle commémorative. 

A l'œuvre Acadiens, nous sommes capables de grandes choses si nous 
voulons donner à la patrie, le maximum de nos forces collectives. Et quel plus 
bel hommage pourrions-nous rendre à la douce mémoire de nos aïeux, confesseurs 
de la foi chrétienne, que d'élever un monument de ce genre sur les plages immorta- 
lisées par l'auteur d'Evangéline ? 

Honneur à la Société St- Jean -Baptiste de Montréal pour sa généreuse 
contribution. 

Ceux qui n'ont pas encore versé leur obole peuvent le faire en s'adressant 
au trésorier du comité ; M. Alexandre-J. Doucet, Moncton, N. B. 

A la dernière heure nous apprenons de M. Emile Miller, officier du co- 
mité central de la St- Jean-Baptiste, que le 30 mai à 8 heures du soir, l'association 
mutuelle ci-haut mentionnée donnera une séance au monument national, sous 
le nom de Soirée de Grand-Pré. Les orateurs seront: M. Victor Morin, président 
général de la Société St- Jean-Baptiste, M. l'abbé Lionel Groulx, (une conférence 
intitulée: Souvenirs de voyage en Acadie et M. Henri Bourassa, le tribun si 
chaleureusement apprécié des Acadiens et Canadiens-français. Le docteur 
Edmond-D. Aucoin remerciera les orateurs, au nom de l'Acadie. Inutile d'ajouter 
qu'il y aura là de quoi nourrir notre esprit. Cette séance est au bénéfice du mo- 
nument de Grand-Pré. 

» 

"Le Canadien et l'Acadien sont frères 

Qu'ils aient en main ou le sabre ou des verres" 

E. A. 



— 87 — 

Le vieux berger solitaire 



Au pied d'une colline, seul dans un pâturage 
Paisiblement assis à l'ombre d'un feuillage, 
Un pasteur silencieux à force de solitude, 
Observait la nature selon son habitude. 
Au doux chant de l'oiseau il prêtait attention, 
Pour le vieillard il est une distraction. 
Car il ranime en lui son regard monotone. 
Analogue aux légères brises de l'automne, 
Venant rafraîchir d'heure en heure son visage, 
Et rendant quelquefois plus léger son ouvrage. 

Dans sa contemplation, notre pauvre berger 

Sur les plaisirs du monde il semblait méditer 

Les comparant aux vents périodiques du printemps. 

Qui soufflent au-dessus des vallées et des champs 

Pour disparaître dans l'étendue infinie 

Où tout sur leur passage revient à l'inertie, 

Déjà les rayons du soleil disparaissaient. 

Derrière la haute montagne ils se cachaient. 

Annonçant à l'homme son travail terminé. 

A l'instant le troupeau est alors commandé. 

En route, favorisé par la nuit tombante. 
Et souvent harassé d'une marche fatigante, 
Iv'agneau imprudent et quelquefois téméraire, 
Oui, malgré les conseils de sa prudente mère. 
Tente toujours, mais en vain, de s'éloigner des rangs, 
N'ayant qu'un seul désir, (pouvoir courir les champs). 
Outre cette inquiétude, il fallait avancer 
Dans des sentiers étroits pour enfin arriver 
A un petit ruisseau d'une eau claire et pure 
Entouré partout d'une magnifique verdure, 
La Revue Acadienne, Vol. 1, numéro VI, 1917 



Près duquel le troupeau se gîtait pour la nuit, 

Laissant le loup errer, devant lequel tout fuit. 

Tels se passaient les jours depuis son enfance 

Du pasteur élevé dans le sud de la France. 

Pauvre toute sa vie, mais fervent chrétien 

Il était demeuré dans le plus étroit chemin. 

Mille traverses, mille peines, le troublèrent ici-bas; 

Encore, s'il pouvait éviter l'affreux pas 

Qui doit le conduire au précipice fatal. 

Non, non, il faut marcher, il faut même courir. 

Telle est la vitesse des années à venir. 

Le berger étendu sur un lit fait de paille 

Sa tête appuyée contre une muraille. 

Récitait en chantant la belle prière 

Qu'il avait apprise sur les genoux de sa mère. 

Mais hélas ! combien triste avait été son sort ? 

Déjà se présentait à lui l'ombre de la mort. 

Aussitôt son front se couvrit de sueurs froides: 

L'horreur troubla son esprit, ses membres devinrent raides. 

Il se console pourtant, parce qu'il espère 

Avoir la récompense promise sur cette terre. 

Le sourire aux lèvres et sans aucun secours, 

Ses yeux levés au ciel se fermèrent pour toujours. 

De rares personnes vinrent prier sur sa tombe 

Qui paraissait être ignorée du monde. 

Quelques semaines à peine suivirent son trépas, 

Lorsque de longues herbes recouvrèrent là-bas 

La modeste croix qu'il fit avant de mourir 

Et dont il emporta le meilleur souvenir. 



Dr. Armand HEBERT. 



— 89 



Feu Mgr Marcel-François Richard 

L'apôtre de VAcadie et le Père de la Fête Nationale des Acadiens. 



Il n'est pas nécessaire de présenter à la génération acadienne 
d'aujourd'hui feu Mgr M. -F. Richard d'illustre mémoire, ni d'énu- 
mérer ses œuvres, ni de vous parler de ses grandes qualités de cœur 
et d'intelligence; hier encore vous aimiez à écouter sa parole venant 
d'un cœur d'apôtre et à prendre part à ses fêtes oii toujours sa mère 
patrie, notre chère Acadie était chômée où le culte de notre mère 
du ciel, la patronne de notre pays était encouragé. J'écris ces notes 
dans la jeune" Revue Acadienne"pour faire passer à la postérité l'exem- 
ple d'un de nos patriotes des plus dévoués et des plus distingués et 
d'un prêtre acadien sans peur et sans reproche. J'écris aussi pour 
mon édification car c'est un plaisir pour moi de parler de celui qui 
fut mon premier curé, mon guide plus tard et mon inspiration à la 
vie sacerdotale. 

Le Père Richard, comme j'ai appris à le nommer, avant 
d'être reclamé par l' Acadie, appartient à ma paroisse natale de Saint- 
Louis, Kent, N.B. oii il vit le jour le 9 avril 1847. Il fut un des 
premiers fils de fermiers du comté qui, j'allais dire, osa avoir des 
prétentions à la prêtrise, car ce n'était pas une entreprise facile pour 
un de nos habitants de ce temps-là de tenir un garçon au collège pour 
lui faire compléter un cour classique. Depuis, une quinzaine ont suivi 
son exemple, donnant à saint Louis de Kent l'honneur d'être une des 
premières paroisses acadiennes pour les vocations religieuses. Ce 
n'est pas prétendre entrer dans les décrets de Dieu de dire que 
feu Mgr Richard reçu sa large part de récompense pour le beau ré- 
sultat. Son exemple, sa prédication et ses œuvres y ont largement 
contribué. Il recevait l'onction sacrée à l'âge de 23 ans en juillet 
1870, et il lui fut donné comme premier champ de labeur, la paroisse 
même de son enfance et les villages des environs.' Une visite dans 
ces parages vous convaincra que les seize ans qu'il y passa furent bien 
employés. Dans mes visites au pays natal, je me suis souvent pro- 
mené à la grotte de Lourdes, sur le pont, en face du vieux collège 
Saint-Louis, maintenant disparu, et tout en me reposant au pied du 
calvaire dominant la côte de la rivière, je laissais ma pensée m'em- 
porter à toutes sortes de lêveiies; je contemplais l'œuvie qui resta 
toujours cher au cœur du défunt premier prélat domestique acadien. 
Sur le sommet de la colline, au bout du village, c'est l'église qui fait 



— 90 — 

honneur aux paroissiens et qui passe encore pour une des belles 
églises des provinces maritimes ; en face, un couvent devenu célèbre 
par une phalange de religieuses dévouées, d'institutrices distinguées 
et d' Acadiennes de première éducation, dispersées par toute la pro- 
vince. Vous descendrez ensuite le chemin du roi, vos regards 
apercevront le calvaire, un chef-d'œuvre à arracher des larmes et à 






MGR MARCEL-FRANÇOIS RICHARD, P.D. 



toucher les cœurs les plus endurcis. Le chemin de la procession 
vous conduit, en traçant la lettre M, vers le rivage où vous y con- 
templez une grotte de Lourdes en Acadie, pas aussi élaborée que 
celle de France, mais aussi chère aux paroissiens de Saint-Louis. 
C'est là qu'ont lieu les processions du Saint-Sacrement à la Fête 
Dieu et à la fête de Sainte-Anne, c'est là aussi que souvent un grand 



— 91 — 

nombre va chaque année dire une prière à la patronne de l' Acadie. 
En jetant vos regards de l'autre côté de la rivière, autrefois vous y 
voyiez le collège Saint-Louis. Je l'ai vu dans ses ruines; j'ai foulé 
des pieds l'herbe qui couvrait la cours des jeux que personne au 
retour des vacances revenait piétonner. Le vieux bâtiment a été 
rasé, il n'y reste plus qu'un petit coin du vieux cimetière de la pa- 
roisse pour marquer l'endroit. Plusieurs qui liront mes notes 
pourraient chanter la complainte de leur première Aima Mater qui 
n'existe plus . Mais au lieu de plaintes, pourquoi ne pas perpétuer 
la mémoire du fondateur de toutes ces belles choses en élevant un 
monument, une statue Mgr Richard qui compléterait les beautés 
paroissiales sur cette belle colline du village Saint-Louis ? Voilà 
la résidence du curé en 1886. Ses missions au nombre de neuf sont 
devenues presqu'autant de paroisses avec leur curé résident et 
plusieurs ont encore la même église bâtie sous la direction du pre- 
mier curé M. F. Richard. 

Les grands hommes surtout ont leurs dures épreuves et la 
grande épreuve du Père Richard fut son départ de son cher Saint- 
Louis. D'autant plus qu'il reçut l'ordre d'aller tout recommencer 
son travail à vingt milles dans les bois avec une poignée de nouveaux 
colons. Son obéissance et sa résignation lui ont valu un succès 
phénoménal, car Rogersville est devenu un autre Saint-Louis. Le 
curé actuel peut dire qu'il a une des principales paroisses du diocèse 
et des communautés religieuses à l'imitation du défunt curé, y ont 
fondé des maisons destinées à devenir célèbres. C'est là aussi que 
reposent les restes mortels du prélat domestique acadien sous le 
monument de l'Assomption, œuvre qui couronna sa vie et qui est 
devenu un lieu de pèlerinages acadiens. 

Les voyageurs en Acadie et vous les enfants du pays, descen- 
dez à Rogersville; découvrez-vous en face du monument de l'Assomp 
tion et saluez feu Mgr M. -F. Richard, l'apôtre de l' Acadie, l'homme 
qui s'est dévoué toute sa vie à l'avancement moral, social, intellec- 
tuel, matériel et spirituel de ses compatriotes avec un zèle et un 
dévouement au-dessus de tout éloge. Ce fut lui qui, par son élo- 
quence, gagna à l' Acadie sa fête nationale. Il fut aussi un vail- 
lant apôtre de la tempérance, im prêtre zélé, un patriote dans la 
force du mot. Il alla représenter l' Acadie aux noces d'or de Pie 
IX et y retourna deux fois dans les dernières années de sa vie pour 
plaider la cause acadienne en faveur d'un évêque de notre nationa- 



— 92 — 

lité. N'ai-je pas raison de dire qu'un monument, statue Richard 
serait la marque de reconnaissance que toute l'Acadie lui doit ? 

C'est à Mgr Richard que je dois mon entrée au diocèse de 
Saint-Paul Minnesota. Arrivé à la fin de mes études classiques, 
comme le font encore les jeunes ecclésiastiques aujourd'hui, je me 
présentais à Chatham au père spirituel du diocèse sans trop de suc- 
cès, car les fonds personnels étaient limités et ceux du diocèse dans 
le temps l'étaient encore davantage, parait-il. Le curé actuel de 
Fox Creek, mon ancien professeur, comprit alors la justesse de ma 
réponse quand il me rencontra tout essouflé sur mon vélocipède et 
qu'il me demanda : "où vas-tu donc comme ça ?" et moi de ré- 
pondre: "Je cherche un évêque. le curé de Rogersville à qui j'al- 
lais faire part de ma mission manquée me suggéra d'entrée au sémi- 
naire de vSaint-Paul. Cet été là deux religieuses dont l'une était 
la sœur de Mgr Richard et provinciale des Sœurs Saint-Joseph du 
Minnesota visitaient les provinces maritimes à la recherche de can- 
didate pour leur ordre. Mgr Richard se trouva sur le même train 
qu'elles, lorsque la provinciale fit la remarque à sa compagne: 
"n'est-ce pas que ce curé ressemble à notre archevêque" ? et le curé 
ayant l'oreille attentive à la conversation des religieuses étrangères 
entendit la remarque; il fit leur connaissance et après avoir fait de 
grandes louanges de ce qu'il avait lu et entendu des grands gestes 
du célèbre prélat am.éricain, il leur donna des informations et des 
renseignements qui furent probablement la raison pour laquelle leur 
visite leur gagna seize postulantes et chaque année depuis ce temps-là 
de nouvelles demandes n'ont cessé d'augmenter les rangs de l'ordre 
qui a prodigieusement grandi avec le diocèse. L'archevêque de Saint- 
Paul, ayant sans doute pris connaissance de cet incident écrivait 
plus tard une lettre de remerciements au curé de Rogersville, l'in- 
vitant à venir travailler dans son grand et nouveau diocèse de l'ouest 
américain. Mgr. Richard eût donc l'occasion de me présenter à 
sa place; je suppose qu'il se trouvait, lui, trop âgé pour se séparer de 
sa chère Acadie. Une cordiale invitation ne tarda pas à venir en 
réponse à mes démarches pour entrer au séminaire du diocèse que 
je sers depuis quinze ans 

Je fus en effet frappé de la ressemblance de ces deux grands 
hommes tant au physique qu'aux idées larges et élevées qui sont 
d'ailleurs en rapport avec de grands et généreux cœurs. Deux 
hommes que j'ai admirés dans ma vie, celui qui préside aux destinés 



n 



— 93 — 

du diocèse auquel j'ai l'honneur d'appartenir en échange à celui de 
ma naissance et de mon premier curé, feu Mgr Marcel -F. Richard, 
P.D., l'apôtre de l'Acadie. 

D. RICHARD, pire 

Minneapolis. 



La population de la Nouvelle-Ecosse 



En préparant le tableau synoptique suivant sur la popula- 
tion de la Nouvelle-Ecosse, j'ai assigné à chacun des dix-huit comtés 
son nombre d'habitants, bien que le rapport du dernier recensement 
répartisse le chiffre de la population entre les dix-huit collèges élec- 
toraux. La carte des circonscriptions, révisée en 1901, réunit en un 
seul les comtés de Shelburne et Queen's et divisa le comté de Cap- 
Breton en parties sud et nord pour annexer la dernière au comté de 
Victoria. 

En 1914, on effectua un nouveau remaniement de la carte 
électorale, toujours dans le but d'une représentation plus équilibrée 
à la Chambre des Communes, ce qui nécessita dans la Nouvelle- 
Ecosse, la diminution des sièges de dix-huit à seize. Après chaque 
dénombrement décennal, on procède ainsi aux changem.ents né- 
cessaires dans la délimitation des comtés. On élimina donc deux 
circonscriptions en unissant Antigonish à Guysborough, Annapolis 
à Digby, moins la municipalité de Clare que l'on a ajoutée à Yar- 
mouth, et en joignant Richmond à Cap-Breton-Sud. Cette der- 
nière division ainsi agrandie aura droit à deux représentants, comme 
le comté et la ville d'Halifax. On trouvera dans le deuxième partie 
de mon tableau tous les comtés réunis, d'après la loi de 1914. 

Dans les rapports des recensements, les Acadiens ne sont pas 
assortis séparément. La colonne des citoyens "d'origine française" 
est tout ce que nous avons pour nous guider. Quant à la popula- 



— 94 — 

tion du Nouveau-Brunswick et de l'Ile du Prince-Edouard, nous 
pouvons sûrement compter comme autant d'Acadiens toutes les 
personnes inscrites dans cette colonne. Mais à la Nouvelle-Ecosse, 
il y a dans le comté de Lunenburg un bon nombre de descendants 
de Huguenots et de Suisses, tous luthériens, je crois. Ils s'en 
trouvent aussi dans les comtés d'Halifax, Annapolis, Queen's et 
Shelburne. 

Sur 1.880 personnes d'origine française, dans le comté de 
Lunenburg, j'en ai gardé 170 pour nous. Je ne pense pas que j'exa- 
gère, ni au détriment des autres d'origine française ni des catholi^ 
ques d'autres langues qui se trouveraient encore trois fois plus nom- 
breux que les Acadiens : il y a 507 catholiques dans le comté. 

Afin de s'assurer du nombre exact d'Acadiens dans ces com- 
tés, il faudrait consulter les listes conservées au bureau des statis- 
tiques, au ministère du Commerce. Je n'ai pas cru nécessaire de 
pousser jusque là mes Recherches, le nombre d'habitants d'origine 
française — Acadiens et autres— dans les comtés d' Annapolis, Shel- 
burne et Queen's étant si relativement minime, qu'un triage plus 
méticuleux ne changerait que légèrement le chiffre total. D'un 
autre côté, il n'y a probablement pas plus de personnes d'origine 
suisse ou huguenote parmi celles d'origine française enregistrées 
dans ces trois comtés et même dans Halifax, qu'il se trouve d'Aca- 
diens aux noms traduits en anglais, classifiés conséquemment parmi 
les habitants de langue anglaise. 

D'après le recensement de 1901, il y avait environ 43.000 
Acadiens dans la Nouvelle-Ecosse. En 1911, il y en avait plus de 
50.000. Les Acadiens de cette province sont évidemment moins 
prolifiques que leurs frères du Nouveau-Brunswick. Ils forment 
actuellement environ un dixième de la population. Lors du pro- 
chain dénombrement, en 1921, ils atteindront vraisemblablement 
59.000 sur une population totale d'à peu près 527.000, soit plus 
de 11 pour cent. 

La dernière révision de la carte électorale de la Nouvelle- 
Ecosse nous donne une circonscription où les Acadiens sont en ma- 
jorité: Yarmouth-Clare. Ils forment 54 pour cent de la popula- 
tion. Nos compatriotes de cette province peuvent donc espérer 
d'être représentés à la Chambre des Communes par un des leurs. 

D.-T. ROBICHAUD. 



— 95 — 







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— 96 — 
La cloche de Grand-Pré 



LEGENDE ACADIENNE 

Pendant une de nos promenades du soir, aux alentours de 
Grand-Pré, nous arrivâmes près d'un nombre de cavaux, à demi 
remplis de terre et de débris et dont les côtés étaient couverts d'ar- 
bustes et d'herbes sauvages. Ces excavations se rencontrent de 
distance en distance sur le littoral des rivières Canard et Cornwalis 
ainsi que dans la vallée de Gaspareau, et indiquent les caves sur les- 
quelles se dressaient les chaumières de paisibles Acadiens, qui furent 
brûlées par ordre du Colonel Winslow. 

Les ombres de la brunante annonçaient déjà leur arrivée et 
faisaient entrevoir des feuillages spectrales à travers un groupe de 
"willows" français qui avaient été emportés de France il y a déjà 
plus d'un siècle et qui balançaient encore tristement leurs quelques 
branches restantes au dessus des hutes dépouillées de la main qui 
les avait plantés. 

Impossible de dire ici le nom et le nombre des enfants qui 
ont joué sous leurs ombrages et quel a été leur sort. Mais ce que 
nous savons c'est que la vertu, le contentement et le bonheur fa- 
milial existaient dans ces demeures acadiennes, et que les plus dou- 
ces espérances ont été étouffées dans le cœur de milliers de person- 
nes, et cela dans l'espace d'un matin. 

Je ne m'étais pas apperçu de l'absence de Pierre, quand tout 
à coup, j'entends sa voix m'appelant dans un champ avoisinant. 
En me dirigeant vers lui, je l'apperçois oii il était à observer religi- 
eusement des restants de maçonnage au milieu des trèfles ver- 
doyants. 

— Quelque relique acadienne, me dis-je en moi-même, 
anxieux de savoir quel nouveau roman allait se dérouler. 

— Voici, dit-il, voici l'endroit où se trouvaient l'église de 
Grand-Pré, dans laquelle les Français furent emprisonnés et con- 
damnés au cruel sort du bannissement. 

Après mûre observation, je constatai que nous étions en face 
d'un petit rectangle marqué par une légère élévation de terre des 
quatre côtés et qui évidemment avait été le site d'une construction 
quelconque. 

Ne voulant manifester aucun doute au sujet de l'exactitude 
de l'information reçue, je demande avec curiosité : "ai-je compris 



— 97 — 

que le site de l'église était au bout du rang de willows, là-bas, où 
l'on voit cette souche brûlée ?" 

— Je sais, dit Pierre, que d'aucuns indiquent ce lieu comme 
étant le vrai mais voyez qu'ils se trompent. Mon grand-père qui 
s'était enfui dans les bois et qui n'a pas quitté le pays, nous a 
assuré que c'était bien ici l'emplacement de l'église. Il aimait à 
raconter qu'avant l'arrivée des anglais, la cloche fut enterrée dans 
une cave bien maçonnée et recouverte de terre. Cette cave fut 
divisée en deux parties; dans l'une on plaça la cloche et dans l'autre 
les ornements de l'église. Vous savez qu'alors les temps étaient 
inquiétants et la plupart des gens avait caché leur argent. 

Mon grand-père nous a souvent dit que depuis un certain 
temps des bruits étranges se faisaient entendre dans les airs et que 
des visions extraordinaires remplissaient le ciel pendant la nuit, 
de sorte que tout annonçait de grands malheurs. 

— Alors la cloche est encore enterrée ici, lui dis-je. 

— O ! là vous vous trompez, répliqua Pierre. Quelques- 
uns pensent que la cloche et les trésors de l'église ont été déterrés 
et emportés par les voleurs. Il y a déjà plusieurs années, une étran- 
ge goélette fut observée dans le Bassin des Mines, lorsque vers mi- 
nuit un groupe d'hommes descendit dans un canot pour at- 
terrir. 

Dès avant l'aurore une terrible tempête s'éleva et le matin 
suivant la goélette était disparue. Durant la nuit, avec les mur- 
mures des vagues et le sifflement de la tempête, plusieurs crurent 
entendre le son d'une cloche plantive, mais aucun soupçon n'avait 
encore envahi les esprits, quand par hasard, on s'apperçut que la 
terre avait été fouillée; et à côté de l'endroit gisait une pièce de bois, 
telle: celles qui supportent d'habitude les cloches des grandes tours. 

Dans ces circonstances, ils furent induits tout naturellement 
à penser que des voleurs avaient trouvé l'endroit où était la cave 
et avaient emporté ce qu'ils désiraient. — Mais les étrangers perdi- 
rent probablement la vie dans la tempête, car la carcasse d'un na- 
vire fut trouvée par des pêcheurs au pied du Cap-Blomidon. Vous 
voyez, ils ne pouvaient emporter la cloche et la robe noire du prêtre 
avec les ornements de l'église, c'est-à-dire ceux qui n'en avaient 
aucun droit, et la nature a sévi pour punir ces actes sacrilèges. 

—Alors la cloche est dans le Bassin des Mines, ajoutai-je. 

— Mon grand-père était un de ceux qui ne croyaient pas à 
cette histoire; il prétendait que le contenu de la cave avait été mis 



— 98 — 

à bord d'un vaisseau à destination des rives de Gaspé, où il devait 
orné une petite chapelle d'un village acadien, établi par un groupe 
de réfugiés. Mais le vaisseau dû périr près des côtes de Gaspé, 
faisant sombrer, avec lui dans l'abîme, le malheureux équipage. 

On dit, que le capitaine et l'équipage s'étaient emparés de 
ces trésors et les avaient divisés entre-eux, mais qu'il ne leur fut pas 
permis d'atterrir avec leur bien mal acquis. On dit aussi qu'au- 
jourd'hui encore, pendant la tempête, des sons lugubres se font en- 
tendre dans le golfe Saint-Laurent. 

— Et vous croyez réellement ce que vous me dites ? lui de- 
mandai-] e. 

— C'est ce que d'autres m'ont- dit : répondit-il, et je n'ai au- 
cune raison pour ne pas le croire. 

— Avez-vous jamais entendu parler du capitaine Pierey qui 
fut pris dans tme semblable tempête dans le golfe Saint-Laurent, et 
qui ne retournerait pas sur la mer pour tout au monde ? Eh bien ! 
peut-être aimeriez-vous à entendre raconter l'histoire ? me demanda 
Pierre. 

— Mais certainement, lui répondis-je, assoyons-nous sous ce 
feuillage et couvrons-nous de ce manteau; nous attendrons pour re- 
tourner au clair de la lune. 

P. -H. SMITH. 

Traduit de l'anglais par E.-D. AUCOIN. 



Acadie et Acadiens 



III 

Alors, la sagesse abandonne ceux qui ne craignent plus et le 
gouverneur Cornwallis demande aux Acadiens le serment absolu 
et sans réserve. A leurs yeux, la chose semblait trop grave pour 
s'y résoudre sur le champ. Après quelque temps, Lawrence leur 
dit qu'ils n'avaient plus qu'à se soumettre. Le serment n'était 
qu'un masque trompeur cachant la cruelle réalité: "ils sont condam- 
nés, dans un avenir plus ou moins rapproché, à être arrachés de 
leurs demeures et envoyés en exil" selon la parole même du juge 
Morris. 

La scène de l'expulsion va commencer; le drame, après une 
longue mise en scène, va s'accomplir, mais à l'aide des documents, 

* Voir les numéros d'avril et de mai pour les deux premières parties. 



— 99 — 

il est certain que la déportation telle qu'opérée, n'est pas l'œuvre de 
l'Angleterre, que celle-ci ne porte pasenface de l'univers, cette ineffa- 
ble flétrissure, et si un vrai représentant du cabinet de Londres eût 
été à Halifax, ce crime de lèse-civilisation n'eût pas été perpétré. (1) 

Le mot d'ordre vient directement de Boston et c'est le gou- 
verneur Shirley qui l'a transmis à Lawrence, gouverneur d'Halifax. 
Ce plan diabolique a donc germé dans le cerveau de deux anglo- 
américains Morris et Winslow, natifs tous deux du Massachusetts. 

Nous touchons au grand dérangement. 

Le 2 septembre 1755, Winslow un des officiers de l'armée, 
commandant aux Mines, ordonna aux chefs de famille de venir dans 
l'église de Grandpré et d'y amener leurs jeunes fils âgés de dix ans 
et plus. Je ne parle que des Mines. 

Ainsi pour les deux paroisses de vSaint- Charles et de vSaint- 
Joseph, il y eut 418 personnes rassemblées à l'église de Grandpré. 

Pas de meilleur endroit qu'une église pour saisir des Acadiens 
en masse, ni de meilleures armes que la trahison contre les trop 
naïfs et trop crédules victimes de la déportation. Ce Winslow oc- 
cupait le presbytère de Grandpré; tous les missionnaires — person- 
nages gênants pour le complot — avaient été saisis, le mois précédent, 
mis sur des vaisseaux et envoyés en Angleterre, puis en France. 

Un étrange éclair de joie brilla sur son visage à la vue de 
cette belle capture de 418 personnes à lui seul, pendant que d'autres 
opéraient de la même manière et à la même heure dans tous les vil- 
lages acadiens. Il s'avança et fit à ses victimes ce discours stupé- 
fiant : "Vos terres, vos maisons et vos troupeaux sont confisqués 
au nom de la couronne. (Le bétail estimé à 2.000.000 de piastres 
et dont se préoccupe fort Lawrence ne reparait plus nulle part; il 
n'en est plus question; ce serait miracle que le revenu en fut tom- 
bé en dehors des goussets de Lawrence et de ses copains.) "Vous 
serez transportés hors de la province, sur des navires de l'Etat. 
Dès maintenant vous êtes des prisonniers." 

Cette révélation glace les prisonniers de terreur et d'effroi; 
ils ne peuvent en croire leurs oreilles ; ne sont-ils pas plutôt vic- 
times d'un cauchemar affreux ? 

Sans plus tarder, les anciens dressent, dans l'église même, 
une requête où brille au premier chef l'amour de la religion et de la 
patrie. C'est ici qu'apparaît comme une perle la phrase déjà citée: 

(1) Quand on parcourt certains documents, l'Angleterre semble blâmable d'avûir toléré 
ainsi de tels barbares pour la représenter. C'est en tout cas à elle qu'incombe le devoir de faire 
des réparations; il n'est jamais trop tard de bien faire. LA DIRECTION. 



— 100 — 

"Nous disirons pratiquer notre religion pour la conservation de la- 
quelle nous sommes contents de sacrifier tous nos biens." 

Ces nobles sentiments naissent d'eux-mêmes de la source 
de leurs cœurs ulcérés. Ils ne viennent pas de leurs prêtres qui 
déjà gémissent dans les chaines. 

Les navires dont on leur a parlé arrivent, bientôt vont mouiller 
à l'entrée de la rivière Gaspereauàunmille de Grandpré. On veUt y 
faire monter d'abord 150 jeunes gens auxquels on doit joindre 100 
hommes mariés. Mais ces jeunes gens refusent de partir sans leurs 
familles. Alors se déroule une scène de sauvageriç indigne d'un 
peuple civilisé. Winslow saisit un adolescent et le lance de l'avant 
vers les transports, à la pointe des baïonnettes. Tel on saisit un 
agneau par la laine ou les pattes pour le traîner en avant du troupeau 
afin d'inciter les autres à suivre et à courir à la mort. 

Ce trajet de l'église à l'embouchure de la Gaspereau fut 
épouvantable: A la voix de ces jeunes gens se mêlent les prières, 
les cantiques et les cris déchirants de leurs mères, et de leurs tendres 
sœurs accourues pour les embrasser au passage, au cas où ils ne 
pourront les accompagner ou les arracher à l'exil. 

Le jour de l'embarquement, on arrive de partout; toutes les 
avenues fournissent leur contingent: femmes, vieillards débiles, 
enfants malades et infirmes, tous arrivent pêle-mêle et, bon gré, mal 
gré, s'embarquent de même. Rien que dans une paroisse, soixante 
femmes sont séparées de leurs maris. Et cette scène de Grandpré 
se déroule en même temps à Port-Royal, à Pipiguit et à Beaubassin. 

Les vaisseaux lèvent l'ancre, ils partent, mais le cœur des 
exilés ne saigne pas encore assez au gré de leurs persécuteurs; il leur 
faut encore voir brûler leurs maisons et leurs églises, car le feu allu- 
mé par des mains criminelles se promène en conquérant le long des 
rivières et bala3^e en un clin d'œil les maisons, les dépendances au 
nombre de 698 et les belles églises paroissiales de St-Charles et de 
St-Joseph. Les passagers, parqués comme des sardines, sont di- 
rigés dans la Nouvelle- Angleterre, en Pennsylvanie, au Maryland, 
à la Virginie, à la Louisiane, en Angleterre et d'autres en France et 
partout, à part de la France, ils souffrent de toutes sortes d'injustices. 

Malgré les appels les plus respectueux et les plus déchirants, 
on ne permet aux exilés de la Nouvelle-Angleterre de partir pour le 
Canada qu'après le traité de Paris en 1763, par lequel le Canada fut 
cédé à l'Angleterre, ce qui fait douze années d'exil le plus dur et le 
plus rigoureux. 



4 



— 101 — 

Longfellow avait cent fois raison d'écrire dans Evangéline: 
"Les chaumières dévastées ont disparu et leurs habitants sont partis 
pour toujours, dispersés comme la poussière et les feuilles quand les 
violentes rafales d'octobre les saisissent et les font tourbillonner dans 
l'air et pleuvoir au loin sur l'ocîin. Du joli village de Grandpré, 
il ne reste plus que le souvenii. 

Une partie de cette propnécie ne s'est pas réalisée: "leurs ha- 
bitants sont partis pour toujours". Une autre prévision plus la- 
mentable encore n'eut pas plus son effet: "Le peuple acadien, écri- 
vait-on en 1762, n'existe plus; son souvenir même est presqu'ef- 
facé." 

Non, la bonne Providence n'a pas voulu la destruction et 
l'effacement de ce peuple et aujourd'hui, les'.Acadiens forment une 
nation de 500,000 âmes réparties dans toutes les provinces Mariti- 
mes. A la baie Ste-Marie, à Memramcook, à Caraquet, ils ont 
des collèges; ils sont dans la province de Québec, à Montréal, dans 
le district de Joliette, des Trois-Rivières, de Saint- Jean, de Nicolet, 
à la baie des Chaleurs, à la I,ouisiane et aux Etats-Unis. Partout 
ce peuple est vivace comme le saule, symbole de sa nationalité et 
comme lui, plein de sève, de verdeur et de rameaux. 

Oui, ce petit peuple si courageux et si digne s'est relevé et 
s'afiîrme comme peuple, ayant sa fête nationale, son drapeau, son 
hymne propre, sa société de l'Assomption et ses assises solennelles. 
La première de ces. conventions eut lieu à Memramcook en 1881; 
il appartenait bien à cette paroisse de 4,000 âmes, le centre et le 
cœur de l'Acadie, de recevoir ses enfants. On y décida de choisir 
une fête nationale et d'élire im saint sous le patronage duquel le 
peuple tout entier voulut se placer. La fête nationale fut fixée au 
15 août et la bonne sainte Vierge, dans son Assomption, devint la 
patronne du peuple acadien. Pour drapeau, il adopta le tricolore 
français, avec l'étoile de Marie placée sur le bleu et ces mots : 
Stella Maris "Etoile de la Mer" et pour chant patriotique, la plain- 
tive élégie de Gérin-Lajoie : 

Un Acadien errant. 
Banni de ses foyers. 
Parcourait en pleurant. 
Les pays étrangers, (bis) 
Pour air national la mélodie du chant grégorien de VAve 
Maris Stella. Heureux peuple d'avoir un tel pavillon et un si bel 
air national. 

Je finis, chers compatriotes, en vous remerciant de votre at- 
tention et en vous conjurant d'aimer bien et de chérir votre patrie 



— 102 — 

et votre langue. M. J.-A. Richard, curé de Verdun, ici présent, 
vous en donne un exemple entraînant. On raconte que, ces jours 
derniers, sur le front, un sergent français mourut en disant : "Pour 
Dieu, pour la France et de bon cœur" ! Que ce soit aussi notre de- 
vise : "Pour Dieu, pour le Canada et l'Acadie et de bon cœur!" 
17 novembre 1915. A.-C. DUGAS, pire. 



^^Par chez nous 



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La soirée de Grand-Pré, organisée par la Société Saint-Jean-Baptiste, le 
30 mai dernier, au monument national, a été un grand succès. MM. Victor 
Morin, président général, et l'abbé Lionel Groulx, dans un style d'une haute 
portée littéraire, ont raconté les malheureuses péripéties du peuple martyre et 
ont su en tirer de sublimes leçons de patriotisme et de grandeur d'âme. 

M. Laurendeau fit couler des larmes avec son chant si approprié : 
Noël des enfants qui n'ont pas de maison. 

Le modeste directeur de la "Revue Acadienne," voulut rendre aux ora- 
teurs et à la Société Saint-Jean-Baptiste, les hommages du peuple acadien, et selon 
les paroles de M. Louis Dupire ; "Il a indiqué la réorganisation de la nation 
"acadienne, sa descente du calvaire jusqu'à la vallée de paix et de vie ; et il n'a 
"pas eu un mot de rancune pour les boureaux. "Il a rappelé l'oubli dont la pro- 
"vince de Québec avait été coupable envers les Acadiens et les injustes soupçons 
"qu'elle avait même nourris à leur endroit jusqu'à la naissance de Jacques et 
"Marie, la touchante idylle de M. Napoléon Botirassa jusqu'aux œuvres de M. 
"l'abbé Casgrain, le vengeur de l'Acadie qui a perdu la vue à fouiller les textes 
"justificateurs. M. Napoléon Bourassa et M. l'abbé Casgrain ont laissé des con- 
"tinuateurs dit-il en nommant M. Henri Bourassa et M. l'abbé Groulx, et dans la 
"vaste enceinte déferlent pendant une minute, des vagues d'applaudissements." 

Vint ensuite l'orateur si impatiemment attendu. M. Henri Bourassa. 
C'est cette fois tout l'auditoire qui se lève avec des cris de délire pour acclamer le 
célèbre tribun. 

M. Henri Bourassa, avec l'éloquence qu'on lui connaît, fait à la lumière 
de l'histoire, la philosophie des tristes événements de 1755 et démasque les re- 
présentants de la "race supérieure" qui avaient l'amour des "terres toutes faites". 

Il nous fait plaisir d'annoncer que l'allocution de M. Victor Morin sera 
publiée dans le Petit Canadien et que la conférence de M. l'abbé Groulx paraîtra 
en brochure prochainement. 

Nous tâcherons de reproduire les belles paroles de M. Henri Bourassa 
dans un numéro subséquent de la revue. Le résultat de cette soirée au point de 
vue financier, a aussi été un succès. La somme de cinq cents dollars ($500.00) 
a été transmise au secrétaire du comité : M. Alexandre-J. Doucet. 

Encore une fois, honneur et félicitations à la Société Saint -Jean-Baptiste 
de Montréal. 

Les journaux ont annoncé la nomination (probable) de M. A.-E. Arse- 
nault au poste de premier ministre de l'Ile du Prince-Edouard. Puisse la chose 
devenir une réalité à la grande joie du peuple acadien. 
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Les Assomptionnistes de Montréal, viennent d'organiser une succursale 
de dames de la Société Mutuelle l'Assomption, à laquelle ils ont donné le nom de 
Jacques et Marie pour perpétuer chez les Acadiens la mémoire de feu Napoléon 
Bourassa. 

La patrie canadienne vient de subir une perte réelle par la mort d'un de 
ses meilleurs artistes, d'origine acadienne; M. Philippe Hébert. M. Hébert 
laisse par tout le Canada, des œuvres d'art de grande valeur et d'un caractère 
national. 

Pour de bonnes raisons, notre correspondant d'Arichat a remis à l'au- 
tomne, la publication de son travail historique. E. A. 



il 



Des vocables Algonquins, Caraibes, etc., qui sont 
entrés dans la langue. 

Par M. Le sénateur P. Poirier.* 
(Lu à la séance de mai 1916). 

Les mots sauvages qui sont entrés dans le vocabulaire des 
Français d'Amérique, Canadiens, Acadiens et Louisiannais, sont 
peu nombreux. On peut même aller jusqu'à dire que la langue des 
aborigènes n'a exercé aucune influence sur celles des européens. 

Ceci peut paraître étrange, quand on considère que la Grèce 
conquise et soumise, sut imposer la sienne aux Romains victorieux, 
et que les Francs, maîtres de la Gaule, laissèrent leur parler tudesque 
de l'autre côté des Vosges, pour prendre celui des Celtro-romains 
qu'ils avaient vaincus. 

A quoi faut-il attribuer le phénomène de ces conditions ren- 
versées ? Pourquoi rencontre-t-on si peu de mots hurons et al- 
gonquins dans le parler des Canadiens et si peu de mots abénaquis 
et micmacs dans le parler acadien ? 

L'absence presque totale de mariages entre les Europénes 
et les Américains n'en donne pas toute l'explication. 

Il faut en chercher la cause surtout dans l'infériorité politique, 
sociale et humaine des aborigènes, au temps des grandes découvertes 
et des non moins grandes usurpations. Alexandre VI av^ait donné 
dans la limite de certaines latitudes, le territoire des infidèles d'A- 
mérique en apanage exclusif aux Espagnole et aux Portugais, sous 
peine d'excommunication majeure contre tous ceux qui entrepren- 
draient sur leurs droits. François 1er, qui n'avait, comme il dit, 
relevé aucune clause du testament d'Adam qui autorisât ce partage, 
s'était, nonobstant la bulle papale, et à l'instar d'autres princes 
chrétiens, rué à la curée. Aux yeux des "conquistadores" d'Es- 
pagne, un infidèle était quelque chose comme un animal sauvage, 
ou un peu moins ;(1) aux yeux des Anglais, le détenteur d'un sol 
dont il convenait de le déposséder, et, aux yeux des Français, un 
frère à convertir au chrétianisme, de qui l'on commençait par 
prendre les domaines, sans même, comme le faisaient quelquefois 



* Mémoires de la Société Royale du Canada, Série III, Vol. X. 

(1) Vers le même temps, un paysan français qui tuait un faucon royal était pendu; un hobe- 
reau de noblesse qui assassinait un paysan s'en tirait généralement en payant une amende de 12 
sous parisis, et, le plus souvent, en ne payant rien du tout, s'il était bien à la cour. 

La Revue Acadienne, Vol. 1, numéro VII, 1917 



— 104 — 

les Anglais, obtenir de force et de ruse son consentefnent au moyen 
de traités "chiffons de papier.' 

Fait curieux et apparemment unique dans la chronique de 
l'évolution des langues : ni le français, ni l'anglais, n'ont de leur 
côté non plus, exercé d'influence, ni laissé de traces perceptibles 
dans le parler des aborigènes soumis à leur domination. La langue 
des vainqueurs et celle des vaincus sont venus en contact, sans 
jamais déteindre l'une sur l'autre, sans jamais pratiquer d'échange, 
sans jamais se mêler. Les ondes ont coulé parallèlement, ou en un 
sens opposé, sans se confondre. Ondes troubles comme celles du 
Meschacébé, du côté français, parce qu'elles charriaient encore les 
débris des -langues latine, celtique, et tudesque, dont elles avaient 
été confusém-ent formxes ; ondes limpides et toutes chargées d'é- 
tincelles de vie, du côté de l'algonquin, parcequ'elles étaient plus 
rapprochées de leur source divine, le Verbe qui créa la lumière. 

Il est maintenant à la connaissance des linguistes que le parler 
algonquin, que nous affections de mépriser, est l'un des plus mer- 
veilleux qui soient au monde. Sa puissance d'agglutination jointe 
à la mobilité de ses verbes, dont la conjugaison semble illimitée, (1) en 
fait un organisme vivant qui se suffit à lui-même, grâce à sa force 
créatrice. 

Au substantif s'ajoutent les form.es du dimunitif , du dubitatif, 
du détérioratif, du locatif, de l'augm.entatif, etc. 

Le verbe huron a des flexions, des modes, des états, des mou- 
vements, des repos, des distinctions, des nuances, insoupçonnées des 
langues savantes qui se parlent aujourd'hui, et inconnue aux langues 
classiques de l'antiquité. Le duel, par exemple, dont il ne reste plus 
que des fragments dans le grec, y suit tous les temps et modes du 
verbe ; il existe même là où on ne le retrouve plus en sanscrit. 

La consonne et la voyelle retrouvent leur raison d'être, la 
première représentant l'idée abstraite, la seconde le fait concret. 
De leur combinaison, comme de l'union de deux hypostase, sort un 
concept nouveau, procédant, et distinct en même temps, de l'un et de 
l'autre. 

Au lieu du masculin, du féminin et du neutre, illogiquement 
confondus dans les langues où ces trois genres existent, c'est l'animé 
et l'inanimé, en abénaquis. La pensée se reflète dans le verbe, pal. 



(1) Rand dit quelque part qu'il a trouvé jusqu'à mille modifications à la forme d'un seul 
verbe micmac. 



— 105 — 

pable, si l'on peut dire, et agissante, comme une image se meut sur 
un écran de vues animées^ C'est, au propre comme au figuré, une 
langue vivante, 

Comment, par exemple, expliquer que cette langue, qui n'a 
pas de littérature écrite, s'élève dans les harangues de ses ambassa- 
deurs, imparfaitement traduites, à des hauteurs aue n'atteignent 
pas toujours les tribuns de Rom-e et d'Ottawa ? 

C'est que le "beau langage" chez les Abénaquis et les autres 
tribus algcnquines était, à sa manière, l'objet d'une culture peut- 
être égale à celle que l'en trouvait dans les écoles d'Athènes et d'A- 
lexandrie. Il y avait des vocables propres aux diverses conditions, 
élevées, basses ou moyennes, de la vie. Les fem^mes et les enfants 
n'avaient pas licence de faire usage de certaines expressions nobles, 
réservées aux chefs et aux guerriers. Les indigènes du Canada et 
de l'Acadie, au temps de Champlain, professaient pour leur langue 
le respect qu'avaient les Hébreux pour l'Arche d'Alliance. 

Or, qu'est-il resté dans le vocabulaire français de cette langue 
qui paraît être antérieure à l'indo-européen, dont le grec, le latin, 
l'allemand, le slave et le celtique, sent sorties ? Quelques mots 
usuels, réputés bas, la plupart ; mais rien se rapportant aux concep- 
tions de l'âme et de l'esprit. 

Essayons de dresser une liste, qui sera nécessairement in- 
complète, des mots sauvages de toutes tribus, qui sont entrés, non 
pas seulement dans le vocabulaire acadien, mais aussi dans celui des 
Canadiens et même des Français de France. 

Abenakis : 

Tribu de la famille des Algonquins. "Ce nom vient de Ahana 
ki, terre du Levant, nom que les Algonquins donnaient au pays des 
Canibas et des autres sauvages de l'Acadie. De là, les Français 
appelèrent ces Sauvages "Aber.aqiiais", ce qui veut dire : ceux de la 
terre du Levant. Ce nom désigna, d'abord, tous les Sauvages de 
l'Acadie, mais plus tard, il fut plus particulièrement donné à ceux 
de la rivière Kénébec, parce que c'était le pays des Canibas, ancêtres 
des Abenakis du Canada." La Vérité, Québec. 

Le radical semble être wâhon, lumière, blancheur, et àki, 
pays, contrée terre ; d'où wâbcn-àki. 

Acajou : 

Bois rougeâtre employé dans l'ébénisterie. C'est le Swietenis 
mahogani de l'Amérique du Sud. Les Acadiens disent plutôt ma 



— 106 — 

hogané, mot formé de l'anglais, mahogany, et tiré d'un radical sau- 
vage. 
Algonquin : 

Grande tribu indienne amie des Français. 

D'après Hewitt le radical de ce mot serait algoomeaking : à 
l'endroit où l'on harponne l'anguille, le poisson. 
Alpaga : 

"Nom vulgaire d'un ruminant sans cornes (auchenia paco), 
qui habite l'Amérique du Sud." Littré. 
Alpaga : 

"Etoffe de laine faite avec le poil de l'alpaca" Littré. Les 
Aacadiens et les Canadiens appellent cette étoffé alpaca. 
Ananas : 

Fruit délicieux, appelé nanas par les Péruviens. Le premier 
écrivain français qui en fasse mention est, je crois, André Thevenet, 
un moine, qui écrivait en 1555. 

C'est le pine-apple des Anglais, le ananassa sativa des bo- 
tanistes. Ceux que nous servons à table nous viennent de la Flo- 
ride et des Antilles. 
Aragan : 

"Panier d'écorce de bouleau solidement liée, à l'usage des 
cuisinières." N. K. Dionne. 
Apichimon : 

Mot qu'on trouve dans Rageot "Avec un apichimcn de 8 
Castors ;" (A. D. 1691), et aussi dans Bougainville. 

Equipement d'hiver consistant en peaux, raquettes, traî- 
neau, collier de portage, mitaines, etc. D'après Jacques Viger (1810 
Grabat, morceau d'étoffe, etc. Mot tiré de la langue des Outaouias; 
inconnu dans les provinces maritim.es. 
Atoca : 

Canneberge, airelle à baies, macrocarpus oxycocciis. Atoca 
ou attaca est un mot incas introduit dans la langue, je crois, par 
Chateaubriand. Ce mot n'est pas connu en Acadie, ni le mot airelle 
à baie : c' est pomme-de-pré que nous disons. Uatocatier est l'arbuste 
qui produit Vatocà. 

Achigan : 

Le small hlack bass des Anglais, le micropterus des naturalistes. 
C'est un poisson d'eau douce. Celui de l'océan, le microptertis sal- 
moïdes, je crois, est appelé bar par les Acadiens. 




— 107 — 

BaYD ARQUE : 

Embarcation des Esquimaux, "faite de peaux de veaux ma- 
rins réunis par des coutures plates, exécutés avec des nerfs de ces 
animaux." (Bonnefoux et Paris, Dict.) 

Elles sont percées de trous où s'ajuste le pêcheur, ficelé lui- 
même à la barque, devenue ainsi insubmersible. On s'en sert pour 
toutes chasses et pêches, même celle de la baleine. 

Le baydarque me paraît être un autre mot pour désigner le 
kayac des Esquimaux. 

Babiche : 

"Lanière très étroite, taillée dans un cuir ordinaire, ou la peau 
d'anguille, et destiné à faire une couture grossière." L'Abbé H. R. 
Casgrain. 

"Les Sauvages disent : sisihab, une corde ; sisihahish, une 
petite corde. L'accent est sur la syllabe kah, et nos trappeurs ont 
laissé tomber les protoniques." Père R. P. Z. Laçasse, O.M.I. 

Mot en usage dans le pays de Québec. L'Escarbot, dans son 
Histoire de la Nouvelle-France, parle de l'ababich. 
Batiscan : 

Nom d'une rivière du pays de Québec. Mot tiré de la langue 
algonquine. 

Est devenu un juron euphémique dans la bouche des Cana- 
diens-Français : 

M'en aller ? Batiscan ! On ne me déloge pas de cette façon. P. 
Lemay, Picounoc le Maudit. 

Boucane, Boucaner, Boucanerie ;î 

Boucane : Synonime de fumée ; la boucane m'étouffe ; faire 
de la boucane peur chasser les maringouins. 

Boucaner a déplacé, en Acadie, et remplacé à toutes fins 
lumer et enfumer ; nous disons boucaner de la viande ; du poisson 
boucané. 

L'Académie n'admet pas encore boucane ; mais elle a boucan, 
boucaner et boucanier. De boucaniers, fornabs dont la mer des An- 
tilles fut longtemps infestée, les Anglais ont fait buccanneers. 

Aux vocables reçus à l'Académie, les grands dictionnaires 
ajoutent boucanage et boucanière, mots inconnus en Acadie, aussi 
bien que boucan. 

(A suivre) 



— 108 — 

Sentiments de reconnaissance 



Allocution prononcée à la Soirée de Grand-Pré le 30 mai dernier par 
le docteur Edmond-D. Aucoin. 

Monsieur le Président, 

Mesdames, Messieuis. 

"Qu'il fait bon d'être Aacadien en pareilles circonstances" 
s'écriait un témoin des fêtes grandioses du sacre de Mgr Le Blanc, 
premier évêque acadien. 

Je ne saurais trouver de plus douces paroles pour vous com- 
muniquer les sentiments évoqués dans mon âme au récit si fidèle 
des mœurs et coutumes acadiennes, dcnné avec tant de beauté lit- 
téraire par notre distingué conférencier : M. l'abbé Lionel Groulx. 

Ces paroles dénotent chez moi des sentiments d'orgueil ou 
de fierté nationale, d'ailleurs bien légitimes, et peut-être m'inspire- 
ront-elles des expressions à peu près convenables pour accomplir 
la tâche que j'ai assumée : celle de rendre aux Canadiens-français, 
en général, et à la Société Saint-Jean-Baptiste en particulier pour 
son noble geste, les hommages du peuple acadien. 

Si pendant des années, les deux peuples français d'Amérique, 
je les nomme ainsi, ont vécu séparément, s'ignorant l'un l'autre, à 
un tel point de se croire hais réciproquement, les temps sont changés 
depuis quelques décades, et aujourd'hui, grâce aux relations qui 
deviennent de plus en plus intimes, dire d'un Acadien qu'il appar- 
tient à une race inférieure, c'est faire bouillir le sang dans les 
veines du Canadien-français. 

Quand on ccnnait les circonstances, plutôt cuand en ccnnait 
son histoire, il est facile de s'expliquer comment les Canadiens ont 
eu des idées erronnées au sujet de leurs frères d'Acadie. Les Aca- 
diens eux-mêmes, de la génération qui a remplacé celle si cruelle- 
ment éprouvée par le Grand Dérangement, les Acadiens eux-mêmes, 
dis-je, accusaient leurs pères d'avoir trahi l'Angleterre après avoir 
déshonoré la France. 

Mgr Plessis, d'illustre mémoire, dans son journal de ses vi- 
sites pastorales en 1815 et 1816, écrivait, après avoir été informé 
par plusieurs octogénaires induits eux-mêmes en erreur par leurs en- 
nemis, que les Acadiens avaient servi d'espions à une expédition 
canadienne, et que l'Angleterre s'était vue forcée de sévir sur ces 
mauvais sujets. 



— 109 — 

Les Acadiens qui faisaient de tels récits étaient peu instruits, 
et eussent-ils été mieux renseignés, ils n'auraient eu accès à aucune 
archive publique pour prouver leurs assertions. 

On était encore dans le vague au sujet des vraies causes de 
l'expulsion des Acadiens, quand un homme de lettres célèbre, de la 
province de Québec, au cœur sympathique aux misères humaines, 
ayant puisé dans l'histoire impartiale de M. Haliburton, et de 
celle de M. Rameaux, donna au pubhcen 1884 un volume des plus 
touchants intitulé : Jacques et Marie. J'ai nommé M. Napoléon 
Bourassa, père de notre orateur moderne, M. H. Bourassa. (Appî.) 

Ce roman, d'un style alerte, en plus d'exciter la sympathie 
des Canadiens pour le peuple martyre, eut l'heureux effet de toucher 
la curiosité des chercheurs et c'est quelques années plus tard en 
1888 que M. l'abbé Casgrain venait faire briller des rayons de lu- 
mière sur le sujet avec son "pèlerinage aux pays d'Evangéline." 

Les noms de M. Napoléon Bourassa et de l'abbé Casgrain 
sont à jamais gravés dans le coeur des Acadiens. M. l'abbé Cas- 
grain ne s'est pas contenté de ce premier volume sur l'Acadie, il a 
scruté les manuscrits jusqu'à y perdre l'usage de ses yeux. 

Ces deux grandes figures de l'histoire de la littérature cana- 
dienne-française sont disparues ; elles nous ont laissé deux dignes 
descendants, dont l'un est un rameau du même tronc, M. H. Bou- 
rassa, l'autre un membre de la mêm.e famille sacerdotale, M. l'abbé 
Lionel Groulx. Les premiers nous ont enseigné notre histoire, 
les seconds veulent en plus nous l'a faire aimer. (Appl.) 

Oui, ces deux grands talents méritent notre reconnaissance 
pour leur appui à notre cause, mais aussi méritent-ils notre admira- 
tion pour leur lutte en faveur de l'action française en Amérique en 
générale, car quelque soit le coin de terre où respirent des êtres fran- 
çais, depuis les rives de l'Acadie jusqu'à l'extrême ouest du Canada, 
et depuis le Saint-Laurent jusqu'à la Nouvelle Angleterre, ces deux 
vaillants lutteurs ne cessent de prêcher de tout côté l'amour au pa- 
trimoine des aïeux. 

Je m'en voudrais, en parlant des principaux bienfaiteurs de 
la cause acadienne de ne pas associer à ces deux noms, celui si doux 
de M. Guy Vanier. 

Mais que dis-je ! C'est tout un peuple qu'il me faut remercier. 

Si aujourd'hui, vous nous faites l'honneur d'aller puiser des 
leçons de patriotisme et de grandeur d'âme, aux foyers des anciens 
Acadiens, laissez-moi vous dire que d'un autre côté, nous des pro- 



— 110 — 

vinces-maritimes, nous suivons la marche rapide des progrès ma- 
tériels et intellectuels de la province de Québec. 

C'est pour imiter les Canadiens-français qu'en 1903, nous 
organisions la société mutuelle l'Assomption, c'est à l'instar de nos 
voisins de Québec, qu'à tous les ans nous célébrons notre fête na- 
tionale le 15 d'aôut et que des congrès pédagogiques ont leurs assises 
annuellement. C'est aussi à l'exemple des bons journaux comme le 
Devoir que l'Evangéline, journal national des Acadiens prêche 
l'union des forces acadiennes et le retour à la terre. Et c'est pour 
suivre la trace du grand nombre de revues de tous genres dans cette 
province, que vient de naître la Revue Acadienne qui veut "nous 
raconter l'histoire des aïeux et les nobles ambitions de la génération 
présente." 

Tout ceci est l'effet de l'enseignement donné par nos collèges 
classiques et notre Séminaire, car le grand nombre des hommes d'ac- 
tions de chez nous sont des membres du clergé. 

On nous parle souvent des dispositions religieuses du peuple 
acadien. Il est difficile de se trouver en pays plus religieux qu'en 
celui du Canada, puisque M. l'abbé l'Archevêque, Canadien-français 
actuellement curé dans une paroisse du Nouveau Brunswick a écrit 
il y a quelques années; "le voyageur de l'Intercolonial Railway n'a 
qu'à nommer les gares échelonnées entre St-Philippe ( ?) et St- 
Alexis ( ?) pour réciter les litanies des Saints". 

Les Acadiens n'ont pu jusqu'ici, afficher ainsi leur croyance, 
mais sachez bien que leurs sentiments religieux n'ont sont pas moins 
profondément enracinés dans leurs cœurs. Ce petit incident entre 
mille autres vous le prouvera : j'étais arrivé un jour aux Iles de la 
Madeleine, qui font partie de la Province de Québec et qui sont 
peuplées d' Acadiens, pour organiser la société l'Assomption. J'en 
étais à ma première visite chez un marchand du Havre Aubert oti 
je faisais de la propagande en faveur de notre société l'Assomption, 
lorsque une vieille dame dans les quatre-vingts ans, après avoir en- 
tendu le mot d'Assomption à plusieurs reprises se lève et m'offre 
une pièce de vingt-cinq sous en ajoutant : "Tenez vous ferez prier 
pour vos pauvres malades." Peut-être m'avait elle pris pour un 
aumônier d'une asile de la terre ferme. (Rires) 

La société l'Assomption, toute l'Acadie ne jure que par ces 
mots. Réunis scus la bannière de Marie notre patronne, nos jeunes 
gens poursuivent le travail que la jeunesse d'ici accomplit dans les 
rangs de rA.C.J.C, de la Saint- Jean-Baptiste, des Artisans et de 



-^ 111 — 

plusieurs autres, et c'est ce qui explique le peu d'empressement 
chez plusieurs à s'affilier à rA.C.J.C. 

C'est ainsi que chaque succursale se transforme tantôt en 
bibliothèque paroissiale, tantôt en cercle littéraire et quand le besoin 
s'en fait sentir en une vraie communauté d'idées pour le bien gé- 
néral de la petite patrie, tel : l'érection du monument de Grand-Pré. 

Cette société ressemble de beaucoup à celle des Artisans 
C.-F. avec cette clause spéciale de la caisse scolaire. 

Elle est la première que je sache à'avoir inauguré une bourse sco- 
laire au dépend de laquelle plus de 60 jeunes gens sont tenus au col- 
lège pour y compléter un cours classique. 

C'est un excellent 'moyen, inspiré par la Providence, de faire 
instruire les jeunes Acadiens qui n'ont jmais connus les loisirs de la 
fortune. 

Après un admirable fonctionnement de cette société, chez les 
hommes, nos grands chefs se sont rappelés ces belles paroles de M. 
Fontaine : "Quand la France médite quelque chose de grand et de du- 
rable, elle a toujours trouvé quelques femmes pour l'encourager et 
la réconforter." 

C'est, cette fois, pour imiter les actions de notre mère Patrie 
que les femmes acadiennes s'enrôlent aujourd'hui avec les mêmes 
droits que les hommes, sous la bannière de l'Assomption pour ré- 
chauffer les cœurs généreux et rendre plus puissant le bouclier de la 
défense nationale. 

Passons maintenant du général au particulier et disons un 
mot de la petite colonie acadienne de Montréal. 

Nous n'en connaissons pas encore le nombre exact, les uns 
disent 200 familles, les autres 300 et au-delà. 

Quel qu'en soit le nombre, il est certain que nous formons un 
joli-groupe et malgré notre éloignement de la petite patrie, c'e nest 
pas trop nous vanter de dire que nous ne sommes pas moins patriotes 
que nos frères des provinces maritimes. 

Ici ccmme ailleurs, les Acadiens vivaient voisins dans la 
métropole, sans se connaître lorsqu'en 1911 un jeune étudiant de 
Laval, épris de nostalgie du pays natal fonda une succursale de la 
société l'Asscmption, à laquelle il donna le nom d'abbé Casgrain, 
vous savez en quel honneur, avec l'abbé Richard, curé de Verdun 
comme champlain. Et c'est depuis cette date que réunis sous le 
même étendard nous nous efforçons, par nos œuvres de proclamer 
au grand jour la survivance acadienne. 



— 112 



Nous tenons des assemblées mensuelles et à chaque réunion 
nous recrutons de nouvelles adhérences. 

C'est sur l'inspiration d'un de nos membres, M. J.-M. 
Richard, aidés des succursales sœurs que nous avons payé un lit 
à l'hôpital Canadien de Paris. A tous les ans comme vous le savez 
nous faisons un euchre au bénéiice de quelques bonnes œuvres, le 
dernier pour la reconstruction du collège de Caraquet. 

A chaque année aussi le bon curé de Verdun, qui aime à se 
dire Acadien, nous ouvre grandes les portes de son église et de son 
presbytère pour nous faire célébrer la fête nationale. 

Et aussi comme nos compatriotes de là-bas, nous aimons 
nos femmes et nos fiancées et nous voulons les réunir pour nous se- 
conder dans notre bon combat; c'est dimanche prochain que nous 
installons une succursale de dames acadiennes à Montréal et comme 
j'ai mon mot à dire dans cette affaire ayant été nommé organisateur 
officiel pour la circonstance, je dois faire mon possible pour faire 
baptiser cette nouvelle succursale du nom de Jacques et Marie. * 

Comme autrefois les deux grands hommes de lettres canadiens 
dont elles rappellent les souvenirs combattaient pour Dieu et la pa- 
trie, ainsi ces deux succursales sœurs travailleront pour perpétuer 
la mémoire des braves descendants français. 

Mais je devais dire un simple merci; mes quelques remarques 
prennent déjà les proportions d'un discours. 

Honneur, donc, à la Société Saint-Jean-Baptiste, et à son 
digne président. Mille remerciements aux deux orateurs distin- 
gués et à l'auditoire; et nos cœurs aux Canadiens-français. 



REGRET 



27 avril 1917 
Monsieur, 

Je puis enfin dépouiller mon volumineux courrier, 
dans le train qui m'emmène aux Etats. J'y trouve votre demande 
d'un article pour la revue Acadienne. Malgré la vive joie que 
j'aurais à donner à vos compatriotes cette marque de ma sympathie, 
le manque de loisirs ne me permettra pas, d'ici bien longtemps, d'ac- 
céder à votre désir. Veuillez m'excuser de si mal répondre à votre 
espoir et agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments respectu- 
eux. Uahhé THELLIER de PONCHEVILLE. 

* Le nom de Jacques et Marie, a été adopté à l'unanimité, et c'est par ces mots que l'on dési- 
gne la sucursale des femmes acadiennes de Montréal. 



— 113 — 

La Survivance française 

Compte-rendu du discours de M. Henri Bourassa à la Soirée de 
Grand-Pré par M. Louis Dupire. 

Le directeur du Devoir est accueilli par de longues salves d'ap" 
plaudissements qui ne se calment un peu que pour reprendre avec 
une vigueur plus grande. Il lui faut attendre quelques minutes 
pour pouvoir enfin prendre la parole. — C'est ici une soirée de fa- 
mille, dit-il en débutant. J'y suis, pour ma part, non pas à titre 
d'homme public diversem.ent apprécié (rires et applaudissements), 
mais à titre de frère presque jumeau de Jacoues et Marie. Puis, 
il évoque quelques souvenirs du foyer familial, où l'on discutait 
aux côtés de son père, l'auteur du roman acadien, l'avenir de notre 
nationalité, quelques souvenirs également de son propre pèlerinage 
au pays de Grand-Pré. 

De tous ces souvenirs s'est faite chez lui la conviction tou- 
jours plus nette de la nécessité d'étudier notre histoire, de nous ef- 
forcer d'en comprendre toutes les salutaires leçors afin de lier le 
passé au présent et de prolonger dans l'avenir l'action féconde Me 
notre race. (Applaudissem.ents). 

Permettez-moi, continue-t-il, de vous redire, sinon le texte 
du moins la substance des réflexions qu'inspirait à l'auteur de Jac- 
ques et Marie le spectacle de ces luttes. — N'allons pas y puiser, disait- 
il, une pensée de haine, mais une ferm.e résolution d'action et de 
constance. (Applaudissements). 

Et lions, ce soir, au souvenir de nos frères acadiens celui de la 
troisième France qu'élaborent, par-delà la ligne 45ièm.e, les divers 
groupes franco-américains. En ce scir où nous célébrons la survi- 
vance du plus petit et du plus noble de nos groupes, l'occasion est 
excellente de nous demander par quelle méthode, avec quel objet, 
les divers groupes français du Canada, des Etats-Unis et de l'Europe 
doivent se connaître et s'entendre. 

Avouons-le hautem.ent: la province de Québec a commis en- 
vers les groupes français de l'Acadie, des Etats-Unis et des provinces 
de l'Ouest, les mêmes erreurs et l'oubli même que nous reprochons 
à la France envers nous. Et rappelons-nous que, si la France res- 
te à jamais le foyer intellectuel et moral qui éclatera tous les grou- 
pes français du monde, la leçon de trois siècles démontre que la pro- 
vince de Québec reste le principal, pour ne pas dire le seul point 
d'appui, de toute lutte pour la civilisation françsise en Amérique. 



-^114 — 

A la France, .dont nous sommes £ers, dont nous admirons 
l'héroïsme immortel, demandons le rayonnement de sa haute civi- 
lisation; mais rappelons-nous qu'à nous de Québec incombent le 
droit et le devoir, pour humbles et modestes que soient nos ressources 
d'apporter tout notre effort au maintien sur le sol d'Amérique de la 
civilisation française, telle que l'ont pu modifier le sol, les conditions 
politiques, l'éloignement du foyer ancestral. 

Nous avons parfois reproché aux Acadiens leur particularis- 
me: c'était une erreur. Ils ont fait, avec leurs méthodes, une lutte 
que nous n'aurions pu faire. Que chaque groupe accepte résolu- 
ment les conditions que la Providence lui a faites et accomplisse 
sa mission particulière. Que les Franco- Américains, comm.e les 
Acadiens et nous soient, du point de vue politique, résolument du 
pays auquel ils appartiennent. 

Pour nous, enfonçons dans la terre canadienne des racines de 
plus en plus profondes, cramponnons-nous au sol, afin d'être en de- 
meure de crier à tout venant : Nous sommes ici chez nous ! (Lon- 
gues acclamations). 

Les Acadiens étaient chez eux aussi. Mais ils avaient com- 
mis l'erreur d'être, en mêm^e temps que des idéalistes supérieurs, 
des hommes trop pratiques. Ils avaient trop de belles terres, de 
trop beaux bestiaux. On vous a dit l'effroyable déportation, l'in- 
fernale machination, la plus tragique peut-être qui ait jamais été 
tentée contre un peuple: les familles dispersées, jetées aux quatre 
coins du continent nord-américain. Cette race disséminée, dislo- 
quée, réduite en poussière, pourrait-on dire, a cependant trouvé le 
moyen de se ramasser elle-même, de se refaire une patrie — et sans 
jamais songer à voler personne (Applaudissements). 

La grande leçon de l'Acadie, c'est celle de la survivance, de 
la force féconde du droit et de la justice (Longues acclamations.) 

Revenant aux conditions de l'alliance entre les groupes fran- 
çais, l'orateur dit qu'il importe d'abord de bien comprendre et de 
bien définir leurs devoirs respectifs, afin qu'il n'y ait entre eux ni 
malentendu ni querelle. 

Il rend hommage à l'héroïsme de la France d'Europe, dont le 
devoir essentiel est la défense de son sol et de sa vie. Il dit que, po- 
litiquement, les Franco-Américains se doivent aux Etats-Unis, 
comme le devoir des Canadiens est de défendre le Canada. (Longues 
acclamations). 




— 115-^ 

Ceci dit, et très nettement les Français du monde entier ont 
le devoir de communier dans un même idéal et de défendre, par tous 
les moyens d'action légitime, par tous ceux qui s'accordent avec 
leurs devoirs envers leurs patries respectives, le patrimoine intellec- 
tuel et moral qui leur est commun (Applaudissements). 

Il me serait facile de faire bouillir votre vieux sang français, 
en irritant ce soir de trop légitimes souffrances. Je n'ai pas le goût, 
de cette popularité facile. Je préfère vous demander de voir, dans 
l'Anglais, un excellent exemple à admirer et à imiter. 

On a dit que l'Angleterre fut grande surtout par la force des 
armes et la science politique. Ce n'est pas là le secret de sa gran- 
deur essentielle. Ce secret réside dans l'admirable esprit de corps 
des Anglais, dans leur merveilleux amour de la race, dans cet ins- 
tinct de solidarité si puissant que les Anglais n'ont même pas besoin 
de l'invoquer pour agir d'accord. 

Sachons reconnaître les grandes qualités des Anglais; sachons 
les imiter dans ce qu'ils ont de bon pour grandir comme eux — pour 

leur tenir tête au besoin. (Applaudissements). 

* 
* * 

S'il n'y avait eu dans ce pays tant de lâcheté, d'avachisse- 
ment, de tromperie, je suis de ceux qui croient que la coexistence sur 
ce sol des Anglais et des Français aurait été .une excellente chose 
pour les deux groupes. Le jour oii nous aurons repris pleine cons- 
cience de nous-mêmes, où fiers et dignes, nous nous tiendrons debout 
devant les Anglais, prêts à leur tendre une main loyale, prêts à coo- 
pérer avec eux pour la grandeur de la patrie commune, respectueux 
de nous-mêmes et d'autrui, mais exigeant pareillement pour nous 
le respect d'autrui, à partir de ce moment, — à partir de ce mom-cnt 
seulement — régnera chez nous l'union, la vraie liberté (Applaudisse- 
ments). 

Si nous voulons reprendre le terrain que nous avons perdus 
par notre faute, par notre légèreté, par notre faiblesse, par notre pro- 
vincialisme, par notre esprit de parti, sachons nous extérioriser. 
Sachons mesurer l'étendue de nos droits et de nos devoirs et appor- 
ter aux minorités canadiennes, à tous les groupes français d'Améri- 
que, l'appui que nous leur devons. Là comme toujours qui donne 
s'enrichit (Applaudissements). 

Si un souffle de fierté passe aujourd'hui sur notre race et se- 
coue notre apathie, c'est qu'enfin nous avons tendu aux Frànco- 
Ontariens une main que nous n'avions pas su donner aux autres mi- 
norités persécutées (Applaudissements). 



— 116 — 

L'initiative prise par la Société St-Jean-Baptiste est grande 
et touchante par scn objet immédiat, par le pieux désir d'ériger à 
Grand-Pré un sanctuaire ccmmcmcratif ; mais elle est plus grande et 
plus féconde encore par sa valeur emblémiatique. Elle témoigne eue 
nous avons enf n pris conscience de nos droits et de nos devoirs, que 
nous sommes un peuple majeur et que nous savons regarder au-delà 
des frontières de notre province (Applaudissements). Nous ne 
cherchons pas dans l'évocation de ces souvenirs un ferment de haine 
mais une leçon de courage et d'énergie, la leçcn du coude à coude et 
de la constance (Applaudissements). 

* * 

De ouoi dem.ain sera-t-il fait ? Que sortira-t-il de cette ef- 
froyable mêlée où chancellent les trcnes ? Cù sera demain la mo- 
narchie anglaise ? Où serons- nous nous-mcmes ? 

Sous la tempête et dans l'incertitude du lendemain, restons 
ce que nous étions et ce qve nous scmmes: de fidèles su'ets du Roi 
(Applaudissements), alors même que tant des siens et certains de ses 
aviseurs même paraissent conspirer sa perte ; restons ce oue notre 
histoire nous a faits, restons de notre sol, de notre idéal; attachons- 
nous à notre foi (Longs applaudissements). 

Gardcns le patrimoine béni constitué par les larmes de nos 
mères, le sang de nos pères, les sueurs des paysans dont le nom mê- 
îne a disparu, puisque le temps, dans nos vieux cimetières, a déjà 
abattu la croix de bois cù s'inscrivait leur nom, mcdeste devant les 
hom.mes, mais si grand devant Dieu (Acclamations); gardons-le, 
ce patrimoine, au prix de tous les sacrifices. . . (Longues acclama- 
tions). Gardons-le, et l'heure ne tardera pas cù ceux-là même qui 
nous insultent aujourd'hui nous remercieront d'avoir sauvegardé 
pour eux comme pour nous, l'élément le plus précieux qui nous per- 
mettra à tous de maitenir en Amérique une civilisation supérieur-e 
(Vifs applaudissemiCnts). 

Restons Canadiens, restons catholiques, sans fanatisme, 
sans fausse honte. Le catholicisme exclut le fanatisme; le patriotis- 
me exclut l'étroitesse d'esprit. L'un et l'autre fortifient les âmes, 
les élèvent vers les sphères supérieures. 

Restons fidèles à nous-mêmes : une fois de plus nous serons 
les conservateurs de la nationalité canadienne, les plus efficaces 
mainteneurs de ce qu'il y a de meilleur dans le patrimoine canadien 
tout entier — le britannique comme le frança's. 

Une nouvelle ovation salue les dernières paroles de l'orateur 
et la foule se disperse aux accents de l'hymne national. 



— 117 — 

APPROBATION DE NOTRE FETE NATIONALE PAR 

NN. SS. LES EVEQUES DES PROVINCES MARITIMES. 
A Monseigneur L'Archevêque et nos Seigneurs les Eveques 

DE LA Province Ecclésiastique D'Halifax 

Mes Seigneurs, — 

A la ccnvention nationale des Acadiens tenue à Mem- 
ramcook le 23 juillet 1881, la question d'une fête nationale fut pro- 
posée à la considération d'une commission spéciale et de la conven- 
tion dont le résultat fut le choix de la fête de l'Assomption de la 
Ste-Vierge comme fête patronale des Acadiens. 

Les motifs qui nous engagèrent à nous choisir une fête par- 
ticuHère, c'est afin d'encourager le peuple acadien à marcher dans 
les voies du véritable progrès et de le mainteir dans l'esprit de Foi 
et dans l'attachement à la religion de ses pères. Or, il a semblé aux 
délégués de cette convention que nul choix ne serait aussi acceptable 
et aussi populaire que celui de la fête de l'Assomption. 

Cette fête rappelle aux Acadiens leur commune origine et 
en même temps les fait entrer dans les vues des pères du premier 
concile d'Halifax, oui à cette occasion choisirent la Vierge Immaculée 
comme la patronne de cette Province Ecclésiastique dont nous fdr- 
mons partie. 

Ce choix étant fait, j'eus l'honneur de propeser une réso- 
lution à l'ordre de soumettre humblem.ent notre choix à Nos Sei- 
gneurs les Evêques peur en recevoir l'approbation et la bénédiction. 
Cette résolution ayant été adoptée à l'unanimité, comme moteur 
de cette résolution, je profite de la réunicn de Ncs Seigneurs les 
Evêques dans cette partie de l'Acadie qui porte le beau nom de 
Marie pour soumettre à vos pieds les vœux de vos enfants acadiens 
qui désirent mettre leurs intérêts nationaux et religieux sous le 
puissant patronage de Marie et s'enrôler sous sa bannière maternel- 
le. J'ai l'honneur d'être de vos Grandeurs, Messeigneurs, 
Votre très humble et reconnaissant serviteur, 

M. -F. Richard, ptre. 

- St. Bernard, Baie Ste-Marie, le 16 Septembre, 1881. 
La pétition ci-dessus est par la présente approuvée 
t Michl Hannan Abp. of Halifax. 
t J. Sweeney, Bp. of St. John, N.-B. 
t P. Mcintyre Ev. de Charlottetcwn 
t J. Rogers Ev. de Chatham. 
t J. Cameron, Ev. d'Arichat. 



— 118 — 

^^Par chez nous^^ 



L'honorable A.-E. Arsenault est officiellement entré à la charge de 
premier ministre de l'Ile du Prince Edouard. Son expérience et ses bonnes dis- 
positions vont lui permettre de rendre d'imminents services à son pays. Longue 
vie et félicitations à Monsieur le Premier Ministre. 

o 

La rumeur court qu'un Acadien de la congrégation des Eudistes, devra 
prochainement remplacer feu Mgr Gustave Blanche comme évéque du Labrador. 

Fasse le ciel que cette bénédiction soit accordée au peuple qui a gardé, 
à travers les âges, un si profond respect des ministres du Seigneur! 




LE VILLAGE ACTUEL DE GRAND-PrÉ, OÙ DOIT ÊTRE ÉRIGÉ UN 
MONUMENT COMMÉMORATIF. 

UNE ACADIEN NE ERRANTE 

On trouve, dans le cahier de visite de Mgr Plessis, la note suivante : 
"Chose remarquable. J'ai rencontré à Chétican, île du Cap-Breton, au mois 
de juillet 1812, Jeanne Dugast, âgée de 80 ans, veuve de Pierre Bois, lorsqu'elle 
m'a dit être née à Louisbourg, avoir été de là à l'Acadie, au lieu nommé le Grand- 
Pré, (Horton) puis être revenue au Cap-Breton, puis avoir demeurée à l'isle 
Saint-Jean, ensuite à Remshic en Acadie, puis encore au Cap-Breton, de là encore 
à Remshic, de là à Ristigouche, de Ristigouche à Halifax, de là à Arichat, puis 
aux îles de la Madeleine, puis à Cascapédia, et de Cascapédia à Chétican, et ne 
s'être jamais couchée sans souper." 

o 

La Revue Acadienne offre ses sincères sympathies à son dévoué colla- 
borateur d'Ottawa, M. D.-T. Robichaud qui a eu la douleur de perdre son vieux 
père tout dernièrement. E. A. 



Evangéline 



Pieuse Evangéline ! au ciel tu les contemples 
Les enfants de Grand-Pré, les bannis d'autrefois 
S'assemblant aujourd'hui, dans les murs de leurs temples 
Pour célébrer leur fête, à l'ombre de la croix. 
Non comme au temps jadis, mais joyeux, l'âme gaie, 
Tu les vois traversant les ondes de la baie 
Passer près de Grand-Pré, cingler le Blomédon. 
Ils arrivent d'au loin, l'espoir dans leur poitrine 
Pour voir les vieux foyers, réimprimer leur nom 
Au sol d'Evangéline. 

Au jour du grand exode, ils étaient seize mille, 
Ils se sont décuplés depuis un siècle et tiers : 
La paix règne aujourd'hui, l'Anglais n'est plus hostile. 
Nous avons enterré, pardonné volontiers 
Les torts d'un autre siècle ; et remplis d'énergie 
Nous avons fait surgir la seconde patrie 
Qui grandit et prospère ! Ah ' c'est que rien n'abat 
Le courage acadien ! C'est que rien n'extermine 
Ceux qui se sont voués à payer le rachat 
Du sol d'Evangéline. 

Au temple du Seigneur, commencera la fête, 
Car nous avons gardé la piété des vieux jours : 
Rien n'a pu la ravir, l'exil ni la conquête. 
Au sein de la tourmente, elle obtint les secours 
Oui calmèrent nos cœurs. Oh ! superbe héritage. 
Tu bri'les à nos fronts. Oui ! nous tenons au cœur 
Le respect des aïeux et la sainte doctrine 
Transmise à leurs enfants, dans toute sa ferveur. 
La foi d'Evangéline ! 

Plus de pleurs ni de deuils, ni de longues alarmes ; 
Ces heures ne sont plus, nous vivons dans la paix. 
Sans épier le soldat, ni craindre les gendarmes. 
Nous pouvons réunir demain notre congrès 
Délibérer ensemble et dire à notre race 
Qu'elle doit s'élever et prendre enfin sa place 
Au rang qui lui est dû . . . Nos institutions 
Notre langue et nos droits, legs de notre origine 
Nous serons garantis par nos conventions 
Au sol d'Evangéline ! 

Et toi, belle martyre, enfant de l'Acadie 
Que l'exil transplanta dans un monde étranger, 
■ Tu souris aujourd'hui dans la sainte patrie ! 
— Ce n'est donc plus, dis-tu, mon peuple naufragé 
Disséminé partout aux quatre vents du monde 
Ce sont les descendants de la race féconde 
Qui sut se relever. Ce sont les Gabriels 
Echappés de l'exil, de l'antique ruine 
Qui viennent visiter en ces jours solennels 
Le sord'Evangéline. 

Ph.-F. BOURGEOIS, pire. 
]La Revue Açadlenne, Vol. I, numéro. VIII, 1917 



— 120 — 

Au berceau d*Evangéline 



Première Ecole et premier ecouer. 

Les premières familles qui émigrèrent en Acadie furent ame- 
nées en 1632 par le vice-roi Razilly. Madame de Poutrincourt 
avait bien rejoint son mari à Port-Royal, avec ses enfants, en 1617, 
mais ils restèrent à peine quelques mois. Au moment où ils se pré- 
paraient à y retourner, en 1615, Poutrincourt fut appelé à comman- 
der la milice royale que Louis XIII opposait au prince de Conti. 
Le premier seigneur de la Nouvelle-France tomba bravement, on le 
sait, au siège de Méry-sur-Seine. Les Français qui restaient grou- 
pés autour de son fils Biencourt étaient célibataires ou ne contrac- 
taient que des alliances plus ou moins régulières avec les squaws du 
pays. C'est l'honneur du chevalier Isaac de Razilly d'avoir fourni 
à la colonie le fondement nécessaire et stable des premiers foyers. 

Au nombre des premiers colons se trouvait un nommé Pierre 
Martin, accompagné de sa femme Catherine Vigneau, et d'un jeune 
garçon répondant au nom de Pierre, comme le père. Peu après leur 
installation en Acadie, il naquit aux époux un second fils qui fut 
nommé Matthieu. Matthieu Martin est le premier enfant né en 
Acadie de parents fiançais : il est donc le premier Acadien. Et 
comme il fréquenta les écoles de son temps, il peut à bon droit être 
regardé comme le doyen des écoliers de l' Acadie. 

Dans le recensement de 1671, Matthieu Martin, alors âgé de 
36 ans, est porté comme tisserand. Ce métier honnête et paisible 
était son plus sûr gagne-pain. 

Matthieu pourtant avait d'autres ressources, et il savait ma- 
nier autre chose que la navette, puisqu'il fut chargé souvent des in- 
térêts financiers des traiteurs européens, ce qui n'allait pas sans des 
opérations complexes et de multiples écritures. Matthieu était 
actif et intelligent, et, de plus, il avait eu des maîtres qui, de bonne 
heure, avaient déposé en son esprit la base des connaissances utiles: 
"Tout en apprenant son métier de tisserant, dit Rameau, il (Martin) 
sut acquérir à l'école des Pères Récollets (lisez Capucins) (1) une 
certaine instruction rudimentaire." 

* * 

Les Capucins, en effet, furent les premiers maîtres d'école des 
Acadiens. En s'embarquant à Sainte-Anne-d'Auray, en 1632, ils 

(1) Cette confusion entre deux familles religieuses distinctes est l'une des quelques erreurs 
qui déparent un peu l'ouvrage, d'ailleurs si érudit et si conciencieux de Rameau de Saint- Père: 
Une Colonie féodole en Amérique. 



— 121 — 

emportaient, du Père Joseph du Tremblay, Préfet Général des Mis- 
sions, des ordres précis et formels concernant l'instruction des en- 
fants, tant français que sauvages. Les missionnaires n'attendirent 
point les constructions définitives pour enseigner aux petits Micmacs 
les rudiments de la foi chrétienne et aux pei:its Français les éléments 
des lettres ainsi que le catéchisme. Dès 1634, le gouverneur Ra- 
zilly, dans un mémoire adressé à Richelieu, mentionnait favorable- 
ment les Capucins "lesquels, dit-il, nous ont si bien conduits que, 
par la grâce de Dieu, le vice ne règne point en cette habitation; et 
depuis que j'y suis, je n'ai pas trouvé lieu de châtiment : la charité 
et l'amitié y sont sans contrainte ils (les Sauvages) se soumet- 
taient à toutes les lois divines et humaines qu'on voulait leur im- 
poser, reconnaissant Sa Majesté Très-Chrétienne pour le Roi." 

Il n'est pas fait mention expresse d'école dans ce document. 
Si les ambitions et les projets purent être hardis, dès la première 
heure, l'exécution, subordonnée aux ressources du moment, eut à 
s'inspirer d'une sage prudence. Voici comme je me figure les pre- 
mières opérations de la naissante Académie, soit à Port-Royal, soit 
à la Hève, que les premiers missionnaires appelaient Port Sainte- 
Marie. 

Non loin de la modeste habitation en pièces équarries, à 
l'orée du bois,, le missionnaire est assis sur un banc de sapin. Der- 
rière, c'est la forêt où le chant varié des oiseaux se marie au bruit sec 
de la hache. En face, les eaux de l'Atlantique jouent sur la molle 
grève de la baie ou remontent à grande allure la rivière du Dauphin. 
Autour de la Robe Brune, une douzaine de têtes cuivrées font effort 
pour être attentives. D'un geste large et plusieurs fois répété, le 
maître trace sur lui, lentement un grand signe de croix. Les yeux 
pétillants suivent les mouvements que, l'une après l'autre, les pe- 
tites mains vont s'essayer à reproduire. Parfois il faudra que le 
Père dirige lui-même les bras trop inhabiles des élèves. On parle 
du Grand Esprit qui, lui, ne veut point de mal aux Sauvages — 
comme le Manitou de leurs Pères— qui envoie au contraire, à leur 
avantage, le caribou dans la forêt, le castor dans les rivières, et, 
dans le Grand lac salé, le poisson qui rôtira à la flamme du wigwam. 

Une autre fois, c'est le tour des petits Français. Même décor 
et même théâtre. S'il pleut ou s'il fait froid, on ira s'asseoir sur le 
banc de la rustique chapelle ou le plancher de la maison. Dans le 
langage de leur mère, les enfants des colons écoutent la doctrine, les 
dogmes si consolants de la religion dont la connaissance sera leur 



122 



plus sûr capital en ce monde si plein d'inconnu. Une image, un 
jeton pieux récompenseront les plus attentifs et les plus savants. 
Après la leçon de catéchisme, on installe un grand tableau où des 
leçons graduées initieront les jeunes élèves aux mystères de l'alpha- 
bet, de la lecture et des quatre règles. On s'exercera ensuite au 
chant, liturgiques ou populaires, qui, le dimanche suivant, entre les 
murs de la petite église, uniront les voix et les cœurs et réjoliiront 
les anges. 




Ce n'est pas toujours le prêtre qui donne ces leçons. Les 
missionnaires doivent se multiplier, en quelque sorte, pour répondre 
à tous les besoins. Quelquefois, appelés au loin de plusieurs côtés 
à la fois, ils laissent la mission sans prêtre pour quelques jours. 
Mais l'instruction des enfants n'est pas délaissée pour cela. Pour 
rappeler au missionnaire absent, il y a les frères convers, ces précieux 
auxiliaires qui joindront aux occupations quotidiennes de leur charge 
les fonctions de catéchistes et de maîtres d'école. Ils s'en acquittent 
parfois avec des résultats surprenants. L'un d'eux, frère Elzéar 
de Saint-Florentin, animé d'un grand zèle et possédant bien la 
langue indigène, fut l'instrument d'un grand nombre de conversions. 

Lorsque le jeune Martin fut en âge de fréquenter les écoles, 
les choses étaient déjà sur un bon pied à Port-Royal. Quarante fa- 
milles nouvelles étaient venues en 1640, d'autres avaient suivi, 
tandis que les religieux voyaient aussi grossir leur nombre. On 
avait construit en conséquence. L'église n'était point riche, mais 
grande et massive, faite de bonne charpente. Tout près du fort, 
sur ces champs communs qu'en réservait aux utilités publiques, il y 
avait, non pas une, mais deux écoles ou séminaires, formant une cor- 
poration légale. L'administration financière était aux mains d'un 
curateur, et la direction était confiée aux missionnaires. Dans l'une 
des écoles, les Capucins devaient entretenir et élever tren'te petits 
Sauvages, ils instruisaient aussi les enfants des colons, dont quelques- 
uns à titre de pensionnaires, tandis que les autres, la leçon terminée, 
descendaient le chemin du cap et retournaient à leur famille. Dans 
l'autre séminaire, une noble et digne femme, madame de Brice, éle- 
vait les jeunes filles de la colonie, y compris celles du gouverneur, 
dans les principes de la religion et les usages de France, et dirigeait 
les petites sauvagesses vers la civilisation et le baptême. Le di- 
manche, tout ce monde se rendait à l'église, suivant une manoeuvrç 
quasi-militaire : 



— 123 — 

"Le seigneur arrivait de son côté, sortant du manoir avec sa 
femme ainsi que ses nombreux enfants, dont l'aîné, Joseph, avait 
quatorze ans en 1650 ; et les Capucins, qui au nombre de douze te- 
naient le séminaire des Sauvages formaient cortège. Avec leur 
trente pensionnaires, et avec les enfants du pays qu'ils tenaient en 
l'école, ils arrivaient en rang prendre place en l'église." (1) 

Revenons à Matthieu Martin. Ses aptitudes, avons-nous 
dit, étaient variées. Pourtant ses inclinations le portait à l'existen- 
ce paisible du cultivateur. Dans les excursions qu'il fit à diverses 
reprises, comme mandataire des trafiquants de peaux, il remarqua, 
au fond du bassin des Mines, une anse encore inhabité qui lui parut 
la base possible d'une excellente exploitation agricole. Entre temps 
il faisait son apprentissage de colon. Dès 1671, tout en vivant de 
son métier, il gardait 4 bêtes à cornes, 3 moutons ; en 1679, conjoin- 
tement avec son père, il achetait du sieur Le Borgne de Belle Isle 
une partie de la seigneurie de Port-Royal, autrefois exploitée par 
d'Aunay. Il la fit valoir vingt ans durant tout en jetant des yeux 
d'envie vers la seigneurie projetée. 

Oui appuya ces ambitions ? Je ne sais. Mais un matin 
le modeste censitaire de la veille se lève seigneur authentique. Au 
nom du Roi, le marquis de Denonville, gouverneur de Québec, con- 
cédait à Matthieu Martin "à titre de fief, seigneur et justice, avec 
droit de traite, de chasse et de pêche," le bien dit Qué-Cobequid. 

Le fief avait 4 lieues de front sur la baie des Mines et deux 
lieues de profondeur. L'acte d'investiture constate que le sieur 
Matthieu Martin appartient à l'une des plus anciennes familles 
d'Acadie, y étant le premier-né. C'est mxême à ce dernier titre, vrai- 
semblablement, que le ci-devant vilain dut sa seigneurie et ses titres 
de noblesse. Car la particule suivit les privilèges et l'ancien ar- 
tisan devint le "sieur Martin, seigneur de Saint-Matthieu," ou, pour 
le citer lui-même, "le tisserand par le grâce de Dieu devint gentil- 
homme par la bonté du Roi." 

Ce gentilhomme fut le modèle des seigneurs terriens. Sous 
le couvert de ses privilèges, il eût pu, comxm.e tant d'autres, installer 
au milieu de ses terres l'un de ces cabarets sauvages, source de profits 
aussi faciles que peu honnêtes. Il n'en fît rien. Comme les fon- 
dateurs de Port-Royal, il se consacra — c'était, d'ailleurs, une con- 
dition expresse de son titre — au défrichement et au peuplement de 

(1) Rameau, citant le^Père Ignace de Senlie. 



— 124 — 

la seigneurie. La chose n'alla pas sans obstacles parmi lesquels les 
menées des rivaux mécontents ne furent pas les moindres. Au bout 
de dix ans, le nouveau seigneur n'avait encore que trois censitaires. 
En 1714, on comptait à Cobequid 23 familles et 175 âmes. A cette 
date, le gentilhomme avait 79 ans, vivant dans son rustique manoir, 
au rriilieu de ses censitaires. Il voulut y mourir, fidèle jusqu'au 
bout à cette terre qu'il avait tant aimée. Il s'y éteignit en effet, vé- 
néré de tous, laissant à la colonie un noble et salutaire exemple. 



Tel fut le premier des Acadiens. Il fait honneur à son sang 
et au milieu où il vécut. Et puisqu'il fut écolier, j'ajoute qu'il ho- 
nore ses maîtres. Les hommes de sa trempe furent nombreux en 
Acadie, c'est pour cela que l'arbuste, dépouillé jadis et même déra- 
ciné, pousse aujourd'hui de si vigoureux rameaux. Je doute que 
le sieur de Saint-Matthieu, dans ses plus beaux rêves, ait entrevu les 
réalités qui éclataient au grand jour, lors des récentes fêtes de Mem- 
ramcook. Il y a loin, certes, des humbles murs — depuis longtemps 
disparus — où se passèrent ses heures d'école aux splendeurs univer- 
sitaires du collège Saint-Joseph ! Pourtant, l' Acadie, fidèle au 
passé, n'oublie pas son berceau. Ses beaux collèges de Saint-Joseph, 
de Sainte-Anne et du Sacré-Cœur, et ses florissantes académies pro- 
jettent leur éclat sur les modestes écoles du début. Et lorsque les 
maîtres d'aujourd'hui cherchent dans l'histoire la trace de leur de- 
vanciers, ils doivent remonter aux Capucins du séminaire de Port- 



Royal. 



C. 



L' Histoire acadienne 



Les nations qui n'ont pas d'histoire, 
ou mieux, qui ont un passé coupable 
cherchent naturellement à l'oublier et 
^ voudraient même l'effacer; mais nous 
qui avons une histoire glorieuse, nous 
remontons à ses sources avec orgueil. 
Mgr Langevin. 

La conférence que M. l'abbé Groulx prononçait au Monument 
national, dans la soirée du 30 mai, au profit de V œuvre de Grand-Pré, 
vient d'être mise en brochure sous le titre c/' Histoire acadienne. Le 
sympathique professeur qui honore la chaire d'histoire de notre univer- 
'sité a raconté, dans ces pages empreintes d'une parfaite maîtrise de son 
art et d'un vif sentiment de la patrie, l'épisode caractéristique de toute 
la vie du peuple acadien : le drame de sa sauvage dispersion. 

* Cet article, écrit par un Capucin d'Ottawa il y a quelque temps et qui nous arrive d'un 
ami, d'Espagne, répond admirablement à la note de la Direction, page 72 du numéro 5 de la revue. 



— 125 — 

C'est de l'église de Grand-Pré que tant d'Acadiens partirent pour 
l'exil. Or, le site vient d'en être cédé aux descendants des bannis de 
1755, qui se proposent d'y ériger un sanctuaire commémoratif. Et la 
Société Saint- Jean-Baptiste de Montréal a voulu éditer cette conférence 
d'abord pour rendre hommage au talent du conférencier. D'autres 
motifs ont cependant induit notre grande société nationale à faire lire 
ces pages d'histoire qui valent bien d'être apprises. C'est avant tout la 
leçon de fidélité que comporte le passé acadien. Puis ce sont les raisons 
d'espérer en nous-mêmes que l'on puise dans la situation actuelle de la 
nationalité acadienne. 

Cette leçon de fidélité nous permet de nous rendre compte que si 
r Acadien a triomphé de ses malheurs, c'est parce qu'il n'a jamais signé 
de capitulation morale, et que l'attachement à sa foi, à sa langue, à son 
sol, fut plus fort que les malheurs qui en ont fait pourtant le peuple 
martyr du nouveau-monde. En supprimant les victimes, le spolia- 
teur croyait avoir caché son forfait. Tout semblait fini avec elles. Mais ■ 
l'attrait d'une vie créatrice de beaux foyers, gardienne jalouse des ro- 
bustes traditions perpétuées par la langue et la foi des ancêtres, eut cette 
miraculeuse puissance de ramener un peuple des ^portes du tombeau. 
La force qu'il puisait d'un passé de vertus domestiques lui a donc permis 
de survivre à ses infortunes. 

Et des motifs d'espérer. Cent soixante-deux ans après l'inhu- 
maine dispersion du peuple qui devait disparaître, croyait-on, dans les 
flots de r Atlantique et dans le flot anglo-saxon de l'Amérique, il y a 
plus que jamais des Acadiens. Ils opèrent depuis tin bon demi-siècle 
leur renaissance sociale. Elle se traduit par l'expansion agricole et la 
fondation de collèges classiques. Les Acadiens ont donc voulu se 
rendre maîtres du sol et se donner une classe dirigeante. Sans être la 
majorité dans la province où ils se trouvent cependant en plus grand 
nombre, et sans compter encore de considérables fortunes, leur vitalité 
éclate et ils affermissent leur situation d'après un plan concerté. On 
peut dire qu'ils ont véritablement reconstitué leur nationalité. 

A nous de race française et de foi catholique, — l'une va mal sans 
l'autre, — il n'est pas permis d'ignorer une histoire qui présente des 
leçons probantes et des motifs d'espérer comme ceux que nous offre celle 
de ce peuple frère. Il faut qu'elle se connaisse mieux, la famille fran- 
çaise de trois millions d'individus qui occupe le coin de ce continent. 
Cela permettra de renforcer l'imbrisable chaîne de foyers où se vit une 
même foi, où résonnent les mêmes syllabes, et qui va depuis Memram- 
cook jusqu'au cœur de l'Ontario. Emile MILLER. 



— 126 — 
La Cloche de Louisbourg 

Cette vieille cloche d'église 
Qu'une gloire en larmes encor 
Blasonnc, brode et fleurdelisé, 
Rutile à nos yeux comme l'or. 

On lit le nom de la marraine, 
En traits fleuronnés, sur l'airain. 
Un nom de sainte, un nom de reine, 
Et puis le prénom du parrain 

C'est une pieuse relique : 
On peut la baiser à genoux ; 
Elle est française et catholique 
Comme les cloches de chez nous. 

Jadis, ses pures sonneries 
Ont mené les processions, 
Les cortèges, les théories 
Des premières communions. 

Bien des fois, pendant la nuitée. 
Par les grands coups de vent d'avril. 
Elle a signalé la jetée 
Aux pauvres pécheurs en péril. 

A présent, le soir, sur les vagues. 
Le marin, qui rôde par là 
Croit ouïr des carillons vagues 
Tinter l'Ave Maris Stella. 

Elle fut bénite. Elle est ointe. 
Souvent, dans l'antique beffroi, 
Aux l'étes-Dieu, sa voix s'est jointe 
Au canon des vaisseaux du Roy. 

Les boulets l'ont égratignée. 
Mais ces balafres et ces chocs 
L^ont à jamais damasquinée 
Comnie l'acier des vieux estocs. 

Oh ! c'était le cœur de la France 
Qui battait à grands coups alors 
Dans la triomphale cadence 
Du grave bronze aux longs accords. 

O cloche, c'est l'écho, sonore, 
Des sombres âges glorieux, 
Qui soupire et sanglote encore 
Dans ton silence harmonieux. 

En nos cœurs tes branles magiques. 

Dolents et rêveurs, font vibrer 

Des souvenances nostalgiques 

Douces à nous faire pleurer. Nérée BEA UCHEMIN^ 



— 127 — 

La vieille cloche de Louisbourg 



A mon ami, Emile Coderre. 

Louisbourg fut, on le sait, une des plus importantes posses- 
sions des Français en Amérique. I,e traité d'Utrecht, par lequel la 
France céda à l'Angleterre la baie d'Hudson et le territoire adjacent 
la Nouvelle-Ecosse (Acadie) et Terreneuve, conservait le Cap-Breton 
à la mère-patrie. Les pêcheurs français, de Plaisance, par une clau- 
se du traité, devaient évacuer l'île de Terreneuve. Ils se fixèrent 
en groupes à l'Isle-Royale, et y établirent plusieurs postes. 

La fondation de Louisbourg, auparavant appelé Port-aux- 
Anglais, date de 1713, et la construction du fort, de 1720. Agréa- 
blement situé à tous les points de vue, et propre à devenir une sta- 
tion navale de premier ordre, Louisbourg serait devenu une forteres- 
se imprenable si Bigot et ses complices avaient employé conscien- 
cieusement les trente millions fournis par le gouvernement français 
pour la construction des fortifications. Malheureusement, la mau- 
vaise administration générale contribua à la perte de Louisbourg. 

Attaqué à l'improviste par la forte escadre de Pepperel, en 
1745, Louisbourg dût capituler le 17 juin, après un siège de quarante- 
neuf jours. Cependant, le traité d'Aix-la-Chapelle, signé le 18 
octobre 1748, restitua de nouveau l'Isle-Royale à la France, en 
échange de Madras. 

Après avoir traversé des temps d'épreuves et subi des pri- 
vations sans nombre, Louisbourg tomba définitivement, le 27 juillet 
1758, aux mains des troupes anglaises, commandées par Amherst, 
Boscawen et Wolfe. Après la reddition de la place, la garnison 
française fut transportée en Angleterre, et le reste de la population, 
réduite de moitié, abandonna en partie Louisbourg dont toutes les 
maisons avaient été endommagées par un long et désastreux siège. 
Aujourd'hui cette ancienne forteresse n'est plus qu'un amas de 
ruines que le temps a à peine conservées. 

La vieille église française de Louisbourg, appelée Ste-Claire, 
subit, malheureusement, les avaries de la canonnade, étant située à 
côté des bastions et de la citadelle. Ses deux clochers s'étaient ef- 
fondrés sous l'effort du bombardement. La cloche, par un heureux 
hasard, fut transportée, deux ans plus tard, à Halifax oij elle servit 
pendant un demi-siècle, à un pasteur anglican, pour convoquer ses 
fidèles aux cérémonies de leur culte. 



— 128 — 

En 1895, Françoise (Mme Robertine Barry), alors atta- 
chée à la rédaction [de La Patrie, à Montréal, descendit à Ha- 
lifax, après avoir fait un touchant pèlerinage patriotique aux ruines 
de Louisbourg, et apprit que la vieille cloche de la chapelle con- 
ventuelle était à vendre. Elle résolut aussitôt de l'acheter. La 
souscription publique qu'elle organisa à cet effet, en janvier 1896, 
réussit plein ement pour permettre l'achat de cette cloche qui fut ex- 
pédiée à la métropole canadienne au mois de mars suivant. Elle 




La cloche de Louisbourg 



est allée enrichir le musée du château de Ramzay, dont l'inaugura- 
tion officielle eut lieu au mois d'avril 1896. Montréal peut donc se 
vanter de posséder aujourd'hui une des plus anciennes reliques de 
la domination française en Amérique. 

Sur cette cloche acadienne est gravée une croix portant cette 
inscription: "Bazin m'a fait." Elle pesait trente livres, le battant 
compris. L'acte de son baptême en date du 19 février 1724, se 
trouve dans les registres de l'état civil de la paroisse de Louis- 
bourg, Isle-Royale, conservés aux archives coloniales de France. 



— 129 — 

Le parrain et la marraine de la dite cloche ont été "le sieur et 
honorable homme Joseph Lartigue, marchand bourgeois du lieu et 
conseiller au Conseil Supérieur de Louisbourg, et Mademoiselle 
Marie-Jeanne Lamoureux de Rochefort, lesquels lui ont donné les 
noms de Marie-Joseph. 

Voici la liste des souscripteurs qui ont contribué au rachat 
de la vieille cloche de Louisbourg : S. H. le maire de Montréal, 
M. le supérieur de St-Sulpice, les juges Baby, Taschereau, Jette 
et Pagnuelo, A. Eleczkowski, Honoré Beaugrand, directeur de La 
Patrie, lieut-col. G. -A. Hughes, le sénateur L.-G. David, A.-L. 
de Martigny, le capt. L.-D. Vhartrand, C. Deroust, E.-J. Barbeau, 
Raymond Préfontaine, H.-B. Rainville, F.-X. Choquet, Godfroy- 
Langlois, Dr. J.-A. Rodier Victor Geoflfrion, Llusmer Lanctot, 
Henri Archambault, L.-J. Forget, Dr. J.-W. Mount, Edmond 
Hardy, Dr. L.-D. Dignault, A. Marcotte, T. Beaugrand, A. -A. 
Normandin, J.-M.-A. Denault, Amédée Bouchard, Raoul Rinfret, 
Thos. Brossoit, N. de Beaujeu, Henri Lecomte, J.-J. Barry, Jas. 
Cochrane, Gonzalve Désaulniers, Antoine Lafleur, Zéphirin Hébert, 
J.-R. Thibaudeau, Alphonse Racine, Achille Bergevin, Chas. Lan- 
glois, A. -A. Thibaudeau, l'échevin Dupré, J. Herdt, J.-A. Drouin, 
F. de Sales Bastien, Jos. Lamarche, Solomon Roy, G. Marsolais, 
Mme M. Honan, Dr. E.-P. Lachapelie, H. Lemieux, Roméo Pré- 
vost, Raoul Dandurand, J.-D. Leduc, le professeur Fortier, Olivier 
Faucher, J.-M. Fortier, C.-A. Géoffrion, J. Arnaud, R. Beullac, 
Françoise (Mme Robertine Barry). Gérard MALCHELOSSE, 

de la Société historique de Montréal. 



LA CORVEE ! 



Connaissez-vous une coutume des campagnes canadiennes qui soit plus 
pittoresque que celle-là, qui peint mieux l'âme de nos gens ? Avant que nos 
chères traditions nationales soiçnc disparues la Corvée vient d'être décrite et ra- 
contée par la plume aidée du pinceau. 

Les littérateurs canadiens- français, répondant à l'invitation que leur 
adressait l'an dernier la grande Société nationale du Canada-français, la Saint- 
Jean-Baptiste de Montréal, ont traité en seize contes les sujets les plus divers au- 
tour de la corvée : abattage de l'orme, levage de la grange, plumage des oies, éplu- 
chette du blé-d'Inde, charroyage de l'érable, fenaison, renchaussement du cimetière 
piqûre de couvre-pieds, etc. Toutes les formes de corvées ont été abordées par les 
auteurs. Il faut lire ce livre admirable où revit l'âme de nos aïeux du Québec. 



La Corvée est un superve volume de 10" x 63^", de 240 pages, enrichi de 
plus de 30 gravures intercalées dans le texte. E. A, 



— 130 — 
Les vocables Algonquins, etc 



Boucane, Boucaner, Boucanerie (suite) 

Furetière prétend que c'est un mot caraïbe. Ce qui porte à 
le croire, c'est qu'on le trouve dans Lescarbot, historiographe de 
Port-Royal d'Acadie, qui écrit vers 1612 : "Les BrésilHens" ont 
toujours sur le boucan (c'est une grille de bois assez haute bâtie sur 
quatre fourches) quelques venaison ou poisson, ou chair d'homme." 
Et ailleurs, parlant des Micmacs, il nous dit qu'ils mangent "du 
poisson boucané, c'est-à-dire rôti." 

Dierreville (p. 84), qui parcourait l'Acadie vers 1700, nous 
apprend qu'on y fait boucaner le gibier pour le mieux conserver. 
Cacao : 

Sorte d'amande, qui forme la base du chocolat. Mot d'ori- 
gine indienne. 
Cacaoui, Harelda glacialis : 

Canard sauvage, mot d'origine abénaquise. Bien connu en 
Acadie et dans tout le bas du fleuve Saint-Laurent. 

Aussi Kacanouic et Kacarlic (Leach) espèce de canard sau- 
vage. "Les chasseurs lui ont donné lé nom de Kakawi à cause du 
cri qu'il fait entendre, lorsqu'il se lève. (De Puggalon) 
Caïman : 

Crocodile de la Floride. Chateaubriand en fait mention 
dans son voyage d'Amérique. 
Canaoua : 

"Terme dérisoire, ou de mépris, appliqué aux sauvages par 
les blancs. Ce mot était d'un usage très répandu, au siècle dernier. 

On disait aussi canaouache. 

Les Canouas vont t'écorcher comme une anguille. 

De Gaspé, Anciens Canadiens, II, 135. Sylva Clapin, Dic- 
ionnaire Canadien-Français. 
Canisto : 

Ce mot, courant dans le parler acadien, me parait d'origine 
indienne. 

Le canisto* ou canisieau est un soulier mou, c'est-à-dire non 
tanné, fait avec le jarret de la patte de derrière de l'orignal, le poil 
en dehors. Le genou de la bête correspond au talon de l'omme. 

La différence entre un canisto et un soulier mou, c'est que 
celui-ci n'a pas de jambière. 

* Note de la Rédaction: Au Cap-Breton, on dit carislo. 



— 131 — 

Canot : 

Mot d'origine allemande, selon les uns, d'origine sauvage, 
selon les autres. Brachet le fait venir de cane, qui viendrait lui- 
même de l'allemand kakn, bateau. Tout est possible en étymologie. 
D'un autre côté, le grand chroniqueur espagnol, Pierre Martyr écrit: 

"Illa in terram, suis lintribus, quas canoas, vocant, exude- 
runt." Colomb fait usage de ce mot dans la relation de ses voyages. 
Le canot acadien, communément appelé canot d'écorce, ou canot 
sauvage, est un bateau léger et élégant, formé d'un squelette en 
menues planchettes de frêne recouvertes d'écroces de bouleau, ou 
mashkoui. 

A Canot se rattache canotier, canotage, cannotter. 

"Comme il (Pierre Gambie) retournait à la Caroline conduit 
dans un canoa (petit bateau tout d'une pièce) par deux Sauvages." 

Lescarbot, Hist. de la Nouvelle-France, Vo.l p. 8S. 

"Les Armouchiquois , Virginiens, Floridiens, et Bré- 
siliens font une autre façon de canots (ou canoas). 

"Car n'ayant ni haches ni couteaux, ils brûlent un grand ar- 
bre bien droit par le pié, et le font tomber, puis prennent la longueur 
qu'ils désirent, et se servent de feu au lieu de scie, grattant le bois 
brûlé avec des pierres, et pour le creusement du vaisseau, ils font en- 
core de même." 

Idem, Tome III, p. 75. 

Cette dernière embarcation est plutôt la pirogue. 

De canot vient le mot canotée, ce qu'un canot peut porter. 
Canaouiche ou Canawish : 

Mot tiré de la langue indienne et qui dans la bouche des cou- 
reurs-de-bois canadiens signifie camarade. 

Carcajou : 

Blaireau du Labrador : incles Labradorica. Chateaubriand 
le définit une espèce de tigre ou de grand chat. On dit aussi kin- 
kajou. 

On en trouve une intéressante description dans l'Histoire 
Naturelle de Henri de Puyjalon. 

"Ce sont dit-il, les Sauvages qui l'ont nommé Kar-ka-joo; 
mais ils le désignent le plus souvent sous le nom de qua-que-sut, "le 
diable des bois." Cette épithète lui conveint à tous égards. 

Caribou : renne du Canada. 

Il y a deux espèces de caribou, le caribou des bois, tarandus 
rangifer (Gray) et le caribou des plaines, tarandus arctitus ; celui-ci 



— 132 — 

beaucoup plus petit que l'autre. Chateaubriand emploie ce mot 
dans le Génie du Christianisme, ce qui fait qu'il a passé dans le dic- 
tionnaire de l'Académie. 

Cazagot : 

Espèce de panier, attaché au dos, dans lequel la femme mon- 
tagnaise porte son enfant. Ce mot est entré dans les lettres canadien- 
nes. Correspond à la nagane des Algonquins, mot en usage en Aca- 
die et en bas de Québec. 

Catamarans : 

Bac improvisé. Le mot ne s'est pas généralisé ; les Acadiens 
disent de préférence un gandeleau. 

Chichi QUE : 

Corne remplie de pois, qui produit un bruit de crécelle, lors- 
qu'on l'agite. 

Ce mot d'origine iroquoise, n'est en usage que parmi les 
Canadiens. 
Cezan : 

Mot apparemment d'origine sauvage — -"Dessus de souliers 
appelés, mocassins :" j'ai taillé mon cézan de soulier trop petit. 

Peut-être y a-t-il des rapports entre cézan et mogasin". 
James Geddes, jr. 
CayE : 

"En anglais key. Dans certaines parties des Indes occiden- 
tales, on donne le nom de cayes à des bancs dont le sommet est plat, 
assez étendu, peu éloigné du niveau de la mer, et qui sont formés de 
sable mou, de vase, de coraux ou de madrépores." {Dict. de Bonne- 
foux et —Paris.) 

La caye correspond à la basse des eaux de l'Acadie. 
Chiben, Chibequi : 

Topinambour. Ce mot semble venir de l'algonquin. Em- 
ployé surtout dans la Gaspésie. 
Chichiquois : 

Instrument de musique, espèce de crécelle — "Cet instru- 
ment, fait de bois, de peau desséchée ou de corne, se compose d'un 
manche et d'une portion creuse, remplie de petit osselets, de petits 
cailloux, ou de plomb à tirer." J. C. Taché. 

Paraît venir de chichi gouane serpent à sonnettes. 
CouBRi : 

Le plus petit et le plus joli des oiseaux. C'est le nom que lui 
donnaient les Caraïbes. 



— 133 — 

Condor : 

Le plus grand et le plus puissant des oiseaux. Son nom nous 
vient des Incas. 
DoDicHE : 

"En sauvage, dodish ou todish, désigne toute espèce de jupons 
pour les enfants. C'est un mot qu'on entend cent fois par jour sous 
la tente." Mot inconnu à l'est de Québec. Père Laçasse, O.M.I. 
DoRiE, Dore : 

"Probablement d'origine indienne ; nom donné dans les Indes 
occidentales et aux alentours de golfe du Mexique, au canot que l'on 
fabrique tout simplement en creusant une grosse bûche." James 
Geddes, Jr. 
EsuRGNis : 

C'est le wamptin, autre sauvage, des Anglais. Grains de 
porcelaine dont les aborigènes faisaient des chapelets. 

Lors chascune dicelles donna audict cappitaine ung collier 
d'esurgny. Jacques Cartier, Bref récit p. J^Jf. 

FouENE : 

Mot apparemment abénaquis en usage par les pêcheurs des 
rives du Saint-Laurent. Correspond à nigog, autre mot indien, 
employé universellement par les Acadiens. 
GasperEau ou Caspareau : 

Poisson migrateur, très semblable au hareng ordinaire. Les 
ichthyologistes — puisqu'il faut les appeler par leur nom — lui don- 
nent celui de clupea vernalis ou de clupea serraia. Les Anglais les 
appellent alewives ou allwives, et, quelquefois, comme nous, gaspa- 
reau. 

Ce poisson remonte les rivières après que le hareng, clupea 
harangus, a passé ; mais il précède invariablement la gatte, ou alose. 

Son habitat est l'Atlantique. Des mouvées -(bancs) consi- 
dérables en ont été vues, cependant, en ces dernières années, dans 
le lac Ontario, sans que les savants puissent s'expliquer ce phénomène 

U allwives des Anglais më parait être l'alose des Français, mal 
prononcé. 

"Après la plie vient le gasparot." Dierreville, p. 59. 

P. POIRIER 

{A continuer) 



134 — 



^^Par chez nous^^ 



Les échos de la célébration de la fête nationale des Acadiens nous arrivenl 
de tous côtés pour s'associer à ceux des manifestations religieuses et patriotiques 
de nos compatriotes de la métropole, qui sont encore d'une suave fraîcheur dans 
nos cerveaux. 

Plus que jamais, les deux groupes français au Canada se sont tendus des 
mains fraternelles, en évoquant les souvenirs d'un passé glorieux, où tous deux ont 
su puiser un réconfortant espoir de survivance nationale. 

Trois délégués de la province de Québec, MM. Hervé Roch, avocat, Joseph 
Hurtubise et C.-E. Gravel sont allés fêter l'Assomption à Tracadic, Nouveau- 
Brunswick, et si nous jugeons de leur réception, là-bas, d'après les sympathiques 
paroles de M. Hervé Roch, l'Acadie est encore la "loyale sentinelle" des droits 
du français aux provinces maritimes. 

Les Acadiens de Montréal, eux aussi, ont célébré avec éclat, la fête pa- 
tronale du peuple martyr. Cette fête était organisée par les succursales Abbé 
Casgrain et Jacques et Marie de la Société l'Assomption. Plus de cent cinquante 
personnes, bannières et drapeaux déployés, ont défilé dans les rues de Montréal 
pour se rendre à l'église de Verdim où la messe fut célébrée par M. l'abbé J.-A. 
Richard, curé. C'est le R. P. Modeste Champoux, Eudiste, qui donna le sermon 
de circonstance. Les membres des deux succursales ci-haut mentionnées, ont pré- 
senté deux riches cadeaux à leur dévoué chaplain, M. l'abbé J.-A. Richard. 
La communion en corps a été un spectacle imposant. 

Le soir à huit heures, il y eut grande réunion patriotique sous la prési- 
dence de M. le docteur C.-E. Gaudet, à la salle de l'Union St-Joseph de St-Henri, 
1882, rue Notre-Dame ouest. Les personnes suivantes ont porté la parole : 
MM. les abbés J.-A. Richard et De la Garde de Nash Creek, N. B., MM. le 
docteur C.-E. Gaudet, D.-P. Cormier, J.-M. Richard, le docteur E.-D. Aucoin, 
Amédée-L. Aucoin, le notaire H. -H. Lippe, le R. P. Modeste Champoux et 
E.-L. Aucoin. Un chœur de chant organisé par la succursale Jacques et Marie, 
exécuta un programme de chants nationaux des plus goûtés. 

Des dépêches de fraternelles amitiés furent envoyées à Mgr. E. LeBlanc, 
à la société l'Assomption, à la société St-Jean-Baptiste de Montréal, à l'A.C.J.C. 
*et à la Garde Benoit XV. On trouvera un compte rendu détaillé de cette fête 
dans le Canada du 24 août. 



Les choses de l'Acadie intéressent de plus en plus la jeunesse canadienne- 
française. Le R'. P. Em. Georges, directeur du cercle Garcia Moreno, répondant 
à une gracieuse invitation, donnait dans l'après-midi du 19 août, au cercle Pie X 
de rA.C.J.C., une conférence sur l'Acadie. L'auditoire ne ménagea pas les ap- 
plaudissements aux paroles si sympathiques du champion de la cause acadienne à 
la Baie Sainte-Marie. 



Nous attirons l'attention de nos lecteurs sur la nouvelle brochure de 
M. l'abbé Lionel Groulx : VJIistoire acadienne, dont M. Emile Miller fait : avec 
tant d'à propos, l'appréciation dans ce numéro Tous les Assomptionnistes, pour 
ne pas dire tous les Acadiens, devraient se procurer cette plaquette qui se vend 11 
sous franco aux bureaux de la revue. 



La Revue Acadienne est née pour vivre, et afîn de lui permettre de réa- 
liser cette légitime aspiration, son directeur donnera le 26 septeôibre prochain, 
une soirée musicale et littéraire au monument National, sous les auspices de la 
société St-Jean-Baptiste, de Montréal. 

'^ E. A. 




Les Eudistes au Canada 



(NOTE). — Qu'on nous permette de citer en note ce qui originairement 
devait être l'Avant Propos du travail dont nous commençons aujourd'hui la 
publication dans la "Revue Acadienne" 

Ce travail était destiné à paraître sous forme de brochure. Le manus- 
crit original en disparut dans le désastreux incendie du collège de Bathurst 
(Mars 1917), où il attendait le moment d'être livré à l'inipression. Cette 
pénible circonstance après nous avoir mis dans la nécessité de reconstituer l'ori- 
ginal disparu, en retarde maintenant indéfiniment la publication. Nous sommes 
donc heureux d'en offrir la primeur aux lecteurs de la "Revue Acadienne". Les 
lignes suivantes lui serviront avantageusement d'introduction. 



Avant-propos 



Ce livre est un écho. 

L'écho des. fêtes jubilaires célébrées, l'année dernière au collège 
Ste-Anne. L'écho aussi des vingt cinq années d'aposiplat que celles-ci 
commémoraient avec tant de solennité. 

Puisse-t-il donc être un écho fidèle ! C'est l'unique ambition 
de son auteur ; c'est aussi son unique désir. 

Sa fidélité toutefois aura des limites : d'oii son titre "A tra- 
vers vingt cinq années d'apostolat." 

Ces limites sont celles que lui imposent les circonstances de 
temps et de personnes au milieu desquelles il a été écrit : il sera donc, 
tout en restant véridique, forcément incomplet .non ista mea culpa .... 
sed temporum, serions nous tentés de redire après Cicéron. 

Ce livre, ou du moins un travail similaire, était réclamé de di- 
fférents côtés. Son téméraire auteur a peut-être été présomptueux en 
prêtant l'oreille à V "exoriare aliquis" prononcé tout haut, autour de 
lui, par les voix autorisées de ses supérieurs, et murmuré tout bas, 
par tous les amis 'de nos œuvres. Quoiqu'il en soit, il n'a pris la 
plume que pour obéir aux uns et être agréable aux autres .'puisse sa 
bonne volonté lui valoir l'indulgence de tous ! 

Il ne lui reste maintenant qu'un devoir bien agréable à remplir : 
celui de remercier de grand cœur tous ceux qui par leurs notes, leurs 
renseignements, leurs explications lui ont été d'un si grand secours 
pour une œuvre toute de documentation comme la sienne. Celle-ci 
en tire toute sa valeur ; aussi n'est-il que juste d'en attribuer le mérite 
à tous ses aimables collaborateurs bénévoles. 
Collège Ste-Anne, 18 janvier 1917. 

Aux premières vêpres de la fête de la Ste-Famille. 

Em. GEORGES, ptrec.j.m. 
La Revue Acadienne, Vol. I, numéro. IX, 1917. 



— 136 — 

A travers vingt-cinq années d'apostolat 

LES EUDISTES AU CANADA. 
1896—1916 



Chapitre Liminaire. 

Coup d' œil d'ensemble. Les Eudistes et le Canada au 
XV Ile siècle ; — au XV II le siècle — Leur introduction définitive au 
XIXe : développements successifs. 



Ceux qui font l'histoire et ceux qui entreprennent de l'écrire 
ne sont pas dans la même situation : alors que d'ordinaire, le plan 
mystérieux qu'ils réalisent, sans trop le savoir, ppur le compte de 
la Providence, jéchappe aux premiers, les seconds, mieux placés et 
tenant en mains le fil des événements, en saisissent sinon l'ensemble 
au moins des détails précieux qui leur permettent d'introduire dans 
leur ouvrage "phis de lumière'' en y faisant à Dieu ''une place plus 
large" (Barbey d'Aurevilly). 

Il est assez facile de faire bénéficier de ce surcroît de lu- 
mière, cette histoire de vingt cinq années d'apostolat dont nous 
offrons au public, le récit : le Canada et la Congrégation des Eu- 
distes étaient encore, tous deux, au berceau, que, déjà. Dieu avait 
établi entre le saint fondateur de l'Eglise canadienne et le pieux 
instituteur de notre société, des relations,dcnt le caractère provi- 
dentiel s'impose à quiconque les considère attentivement. 

Les faits sont connus; ils valent bien qu'on les rappelle au 
moins brièvement ; ne sont-ils pas le digne prélude du fécond 
apostolat, que deux siècles plus tard, la Congrégation de Jésus et 
Marie, définitivement établie sur la terre canadienne, devait y 
exercer. 



Le Bienheureux Jean Eudes et le Vénérable de Montmo- 
rency Laval, premier évêque de Québec, étaient Normands tous 
les deux ; de communes amitiés les mirent de bonne heure en rapport 
l'un avec l'autre.- On sait la pieuse influence exercée par le P. 
Eudes sur la société naissante des ''Bons Aniis" , instituée et prési- 
dée par M. Boudon, le futur archidiacre d'Evreux. Or précisé- 
ment, François de Montmorency, plus connu alors sous le nom 
d'abbé de Montigny, fréquentait cette société dont il était l'im des 
membres les plus fervents. 



— 137 — 

Plus tard, une fois prêtre, à 1^ suite des difficultés que sus- 
cita le projet de sa nomination au vicariat apostolique du Tonkin, 
François de Laval alla s'enfermer à Caen, près de M. de Bernières, 
dans la solitude de l'Ermitage. "C'est là surtout qu'il connut le 
P. Eudes, admira son zèle et sa sainteté, se lia avec lui d'une étroite 
et respectueuse amitié ; là qu'il puisa, dans ses entretiens et dans 
ceux de M. de Bernières, sa vénération pour la sœur Marie des 
Vallées ; là qu'il développa et renouvela sa tendre dévotion pour 
les S. S. Cœurs" (Boulay: Vie du B. J. Eudes: Tome III p. 158). 

Serait-il téméraire de supposer que les deux amis durent se 
rencontrer aussi aux réunions de la fameuse Compagnie du St Sa- 
crement, laquelle avait à Caen une filiale, dont M. de Bernières 
avait été le promoteur ? Quoiqu'il en soit de cette supposition, des 
circonstances ménagées par la Providence qui voulait par eux, faire 
un jour, de grandes choses, devait, à plusieurs reprises, rapprocher 
ces deux nobles cœurs, si bien faits pour se comprendre et s'aimer. 
C'est ainsi que, à scn arrivée à Québec, M^gr de Laval trouva une 
âme d'élite qui dut souvent lui rappeler le souvenir du P. Eudes : 
je veux parler de la célèbre Catherine de St-Augustin, religieuse de 
l'Hôtel Dieu, l'une des gloires de la Nouvelle France, au XVIIe 
siècle. 

Le P. Eudes avait rencontré celle-ci, pendant la fameuse 
mission qu'il prêcha en 1643, à.St -Sauveur le V^icomte : elle n'avait 
alors que onze ans et donnait déjà des signes d'une éminente per- 
fection. Le P. Eudes lui prédit sa vocation religieuse et le P. 
Raguenau, qui rapporte ce fait, ajoute ''que ce fut sans doute par 
l'entremise de Marie des \ allées, à qui on l'avait recommandée." 
"Il est difficile, remarque à ce sujet le P. Hudon S. J. de qui nous 
empruntons ces détails, de ne pas voir encore l'action de Vénérable 
'dans le triple vœu que Mademioselle de Longpré fit en scn particulier, 
'à cette époque : de prendre la Ste Vierge pour sa mère, de ne jamais 
'commettre aucun péché mortel, et de vivre en perpétuelle chasteté ; 
'c'est bien ce que professait le tiers-ordre que le V. P. Eudes institua 
'peu après" (Hudon : Vie de la Mère Marguerite de St-Augustin 
page 14.) 

L'année suivante, 1644, Catherine de Longpré, qui reçut en 
religion le nom de Catherine de St-Augustin, suivait à Baveux, 
chez les Hospitalières de la Miséricorde de Jésus, sa sœur ainée 
que le souffle de la grâce poussait, elle aussi, vers la vie religieuse ; 



138 



c'est de là que, en 1648, elle partit pour l'Hôtel Dieu de Québec, 
où, en 1659, Mgr de Laval devait la rejoindre. 

Des. documents contemporains nous permettent de retracer 
la sainte liaison oui s'établit aussitôt entre ces deux âm.es d'élite : 
"J'ai entendu de Mgr noire prélat, écrivait, le 17 septembre 1670, 
"la vénérable Mère Marie de l'Incarnation, supérieure des Ursu- 
"lines de Québec, j'ai entendu 'de Mgr notre prélat, que cette bonne 
''Mère, (Catherine de St Augustin) était l'âme la plus sainte qu'il 
"eut connue." "Il en pouvait parler en connaissance de cause, 
"ajoute-t-elle, car c'est lui qui la dirigeait." (Lettres de la Mère 
"Marie de l'Incarnation : Lettre CCIX. Edition Richandeau) 

On comprendra mieux, après ce rapide exposé des relations 
qui unirent deux des plus éminents personnages des premiers 
temps de la colonisation française au Canada, au Bienheureux 
Jean Eudes, que la chère dévotion, dont celui-ci s'était constitué 
l'ardent et infatigable apôtre, ait été accueillie, dans la Nouvelle 
France, avec une ferveur toujours croissante ; aucun autre pays ne 
partage avec le Canada français, l'honneur d'avoir été consacré, 
dès sa naissance, pour ainsi dire, aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie. 

Depuis longtemps déjà, nous l'avons vu, le vicaire aposto- 
lique de la Nouvelle France était gagné à cette aimable dévotion ; 
en 1662, lors de soii premier voyage en France, il signa, à Paris, 
le 23 décembre, une approbation du livre que le P. Eudes avait 
composé pour répandre la dévotion au Saint Cœur de Marie, et 
qui contenait l'office et la messe du 8 février. 

Le bon Dieu lui réservait la joie de voir, avant de mourir, 
s'établir à Québec, les deux fêtes que son saint ami avait instituées 
en l'honneur des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie. 

Le branle en fut donné par les Hospitalières de l'Hôtel 
Dieu, qui avaient appris de la Mère Catherine de Saint-Augustin, 
à honorer le Saint Cœur de Marie. Au lendemain de cette "grande 
journée" que le catholicisme compte dans les fastes militaires du 
Nouveau Monde, quand Phipps dut honteusement lever le siège 
de Québec (1690), c'est au P. Eudes que, après en avoir obtenu 
l'autorisation de leur évêque, ces bonnes religieuses empruntèrent 
l'hymne d'action de grâces qui monta vers Marie en reconnaissance 
du bienfait dont elle venait de combler son peuple menacé dans sa 
foi et dans son existence. 

'Pour immortaliser la victoire, dont nous sommes redevables 
"à la Reine du Ciel, écrit Mgr de St-Valier, dans le mandement 




— 139 — 

"célèbre, où il fait droit à la requête des Hospitalières, après avoir 
"vu et examiné l'office du Saint Cœur de Marie, composé par le 
"P. Eudes, dont la mémoire est en bénédiction, nous permettons. . . 
"de chanter l'un et l'autre les 1er juillet.. . . 

Deux ans plus tard, en 1700, les Ursulines de Québec célé- 
braient publiquement la fête du Cœur de Jésus : la messe dont on 
se servit pour la circonstance est, pour une bonne moitié au moins, 
empruntée à celle du P. Eudes. 

La vive amitié que Mgr de Laval avait vouée au P. Eudes, 
il la reporta, après la mort de celui-ci, sur sa famille religieuse. 

Nous en avons une preuve bien touchante dans l'union spi- 
rituelle qu'il projeta d'établir entre le Séminaire de Québec et la 
Congrégation de Jésus et Marie. 

Voici en quels termes il s'en exprime dans une lettre qu'il 
adressa en 1681, au successeur du P. Eudes, le P. Blouet de Camilly, 
à l'occasion de l'hommage que celui-ci lui avait fait du livre du Bien- 
heureux sur le "Cœur Admirable". 

"J'ai reçu le livre que vous m'avez envoyé du Cœur de la 
"Très Sainte Vierge, comme une marque de votre affection. 
"C'est un présent qui m'est fort agréable, tant à raison du sujet 
"qui y est traité, que de la personne qui l'a composé, dont nous 
"honorons la mémoire. J'espère que ce Cœur admirable dont 
"le propre est d'unir en soi tous les cœurs, sera le lien des 
"nôtres d'une manière particulière, et notre séminaire n'aura pas 
"de plus grande joie que de se voir uni à votre Congrégation, qui 
"est toute à Jésus et à Marie, que nous faisons profession d'honorer 
"sous le titre de la Ste Famille, à qui nous avons dédié ce séminaire. 
"Et comme en vertu de cette union, vous participerez à tout le 
"bien qui s'y fait, nous attendons de votre Congrégation, la même 
"grâce et que vous n'oublierez pas de prier pour cette église naissante 
"qu'il a plu à Notre Seigneur de nous confier, afin qu'elle aille 
"toujours croissant jusque dans sa perfection. C'est ce que j'a- 
"ttends de vous, vous assurant que je suis in Christo. . . 

" f François, évêque de Québec" 
Monseigneur de Laval et la Mère Catherine de St-Augustin 
n'étaient pas les seuls amis et admirateurs que le P. Eudes comptait 
alors parmi les fondateurs de la Nouvelle colonie. On conserve 
deux lettres fort significatives à ce sujet, qui lui furent adressées, 
vers la même époque, par un pieux Jésuite, bien connu pour ses lon- 
gues années d'évangélisation parmi les peuplades huronnes : le vé- 



— 140 — 

néré P. Chaumonot. Dans la première de ces lettres, datée du 14 
octobre 1660, le zélé missionnaire suppliait le P. Eudes de lui com- 
muniquer quelque chose de son amour pour la Très Sainte Vierge. 

" . . . . Oserais-je vous demander pour l'amour de Marie, Mère 
"Vierge, que vous aimez tant, de me procurer l'avantage d'être 
"admis comme le dernier de vos conserviteurs, ou si vous aim.ez 
"mieux, comme le plus petit de vcs cadets, à l'adoption de cette 
"Mère de Miséricorde. Si vous mourez avant moi, auriez-vous la 
"bonté de me résigner ou laisser en héritage, autant qu'il sera en 
"votre pouvoir, une partie de la dévotion que vous avez pour Elle, 
"afin que vous continuiez, même après votre mort, de l'honorer 
"sur terre en ma personne, etc. . ." 

On devine quelle dût être la réponse du Bienheureux par 
l'accusé de réception que lui en fit, le 27 septembre 1661, le "P. Chau- 
monot, alors à Montréal, où l'avait envoyé Monseigneur de lavai. 

"M en Révérend Père," 

"Quand le plus grand monarque m'aurait adopté pour son 
'fils, dans le but de lui succéder dans tous ses Etats, je n'aurais pas 
'eu la millième partie de joie que j'ai reçue de la promesse que 
'votre Révérence me fait de me résigner tout ce .que le bon Jésus 
'vous a donné de dévotion, de vénération et de zèle pour la gloire 
'de sa très aimable et admirable Mère. Unde hoc mihi, lazaro 
'mendicanti f Unde hoc mihi rustico et terrae fiUo ? sinon de l'im- 
'mense bonté de cette Mère de miséricorde, qui se plait à faire 
'les plus grandes faveurs aux plus indignes"., etc.... 

C'est ainsi aue les saints savent s'aimer en Dieu et pour 
Dieu : l'égoïsme desséchant qui ravage si souvent nos cœurs, nous 
empêche de goûter les ardents transports qui anim^ent les leurs ; 
ne leur refusons pas au moins, si nous ne nous sentons pas le courage 
de les imiter, le tribut de notre plus profonde admiration. 

R.P. Em. GEORGES, pire c.j.m. 
(à continuer.) 



In Memoriam 

L'Acadie vient de perdre un de ses grands patriotes dans la 
personne de l'honorable A.-D. Richard de Dorchester N. B. 

L'honorable M. Richard avait fait ses études aux Collèges 
St-Joseph et St-Dunstan et pendant sa longue carrière politique il 
a rendu d'appréciables services à son pays. 

LA REDACTION 



— 141 — 

Les vocables Algonquins, etc. 



(Suite) 
Gatte : 

Ce mot, le seul en usage parmi les Acadiens pour désigner 
l'alose, est-il d'origine Scandinave ou indienne ? Jacques-Cartier, 
1er Voyage, nous dit que morue dans le language des Sauvages de la 
Baie-des-Chaleurs s'appelle Gadagoursère. 

Le radical gada correspond bien hr gatte, le c/ et le ^ se permu- 
tant en français dans un grand nombre de mots. 

Mais gatte peut aussi venir de jatte, en bas latin gabata, en 
passant parle picard, voire par le normand. 

En dehors de l'Acadie, je ne trouve nulle part le mot gatte 
employée pour alose. Roberval dans son voyage au Canada, 1542, 
emploie le mot alose, dans la liste du poisson qu'il dresse (p. 94) ; 
Champlain, et Dierreville (p. 59) disent également aloze. 

Le nom scientifique du caplan est gadiis minutes: petite gade 
ou gatte. Les principales espèces de la famille des gades sont la 
morue, le merlan et la barbotte ou gade-lotte. Etymologiquement, 
gade et gatte c'est tout un. 

Pourquoi les savants désignent-ils sous le nom de clupea me- 
diocris la gatte de la baie de Fundy, supérieure, peut-être, en saveur 
à toute autre alose connue ? Le qualificatif médiocre pourrait 
tout au plus s'appliquer à la gatte de la Baie-des-Chaleurs et du 
Golfe Saint-Laurent. 
GoD : 

Pingouin commun, Valca des savants. Origine inconnue. 

GOURGANE : 

Fève ordinaire. Dans la marine française, ce sont des fèves 
sèches, dont il est fait une assez grande consommation. 

Ce mot d'origine inconnue me semble venir de l'Amérique, 
où la culture de la patate, du maïs, de la fève, était connue et pra- 
tiquée aux temps des premières découvertes. 

Dans la province de Québec gourgané se dit aussi pour bajoue 
fumée. 

Hamac : 

Ce vocable peut se réclamer d'une double origine. Comme 
terme de marine, signifiant un lit fait d'une toile tendue et suspendue 
on pourrait, presque a priori, lui attribuer un radical basque. 



— 142 — 

Mais ce mot existait également chez les aborigènes d'Améri- 
que, avec la signification de filet suspendu entre deux arbres et 
servant également de lit. Colomb, dans la relation qu'il nous a 
laissée de son premier voyage, rapporte qu'un "grand nombre de 
sauvages se rendirent à son vaisseau pour y faire échange de leton 
et de hamacas, ou filet sur lesquels ils dorment." 

Le phénomène de cette coincidence est pour le moins curieux. 
Hacmatak: 

Mot universellement employé par les Anglais des provinces 
maritimes pour désigner le larix aniericana, ou Juniper wood. — Les 
Acadiens disent plutôt du violon. 

HadEc: 

Aigrefin ou égrefin, aussi aiglefin. Sorte de morue dési- 
gnée dans la langue des savants par le mot melanogranus aeglefinus. 
Kn ancien français, hadot ou hadou. Les pêcheurs d'Ecosse en ont 
fait haddie d'oii \efinn que l'on nous sert à déjeuner, dans les hôtels 
américains et canadiens. Nous avons pris le mot directement des 
Anglais; mais le radical pourrait bien être indien. Aux savants 
à éclaircir. 

Une légende s'attache à ce poisson, l'un des plus excellents 
des eaux de l'Atlantique. Les pécheurs disent que les mouchetures 
noires qu'ils portent sont l'empreinte qui lui fut imprimée par le 
pouce et le doigt de saint Pierre, lorsque l'apôtre tira de sa gueule 
la pièce de monnaie qui servit à payer le tribut. Jolie légende: 
mais le hadec ne se rencontre que dans les eaux de l'Atlantique. 

Coïncidence assez curieuse: halec, en latin, désigne un 
poisson salé, dont on ne connaît pas exactement la nature. 

(A continuer) P. POIRIER 



A la baie Sainte-Marie, N. E. 



Au plus fort des chaleurs de l'été, qu'il est bon de faire un 
tour sur les plages de la baie Sainte-Marie ! Comme il est facile 
de comprendre pourquoi des exilés, fatigués des persécuteurs en 
terre étrangère, aspirant au repos parfait, se sont arrêtés là ! 
La forêt les entourait de toutes parts; elle leur donnait le bois de 
leurs maisons, l'aliment de leurs feux. La plage rocheuse n'attirait 
pas les vaisseaux étrangers, et les sapins cachaient les humbles de- 
meures aux flibustiers voisins. 



— 143 — 

Là enfin, ils ont pu dormir en paix, sur le soir de leur vie, 
ces chers exilés acadiens; en rêvant des fermes prospères et de la 
vallée fertile, à coté de la mer berceuse. Quel changement depuis 
lors ! Des prairies, des champs nouveaux s'ouvrent chaque année 
aux besoins grandissants ; la forêt a reculé; les pointes rocailleuses 
ont perdu leur tapis de mousse et se sont couverts de fleurs; les 
quais nombreux retentissent du bruit des hach-es et des marteaux. 
Jamais les Acadiens n'ont bâti à la fois tant de jolis navires. C'est 
qu'ils se sont souvenus que leurs ancêtres, étaient en grande partie 
des artisans de la Saintonge, et qu'ils ont reçu de leurs pères un 
talent naturel pour toutes les constructions en bois. Des socié- 
tés se sont formées, c'est un progrès. Peut-être en voyant s'élever 
et prospérer des sociétés de beurreries, sous l'jmpulsion énergique 
de leurs pasteurs, les Acadiens ont-ils oublié leur défiance instinctive 
et leur individualisme français! 

Se grouper, s'associer, voilà les bases de ce renouveau, de ce 
progrès matériel où ils sont entrés bien timidement; l'association 
des intelligences et des cœurs suivra, et leur donnera l'impression 
de vivre une vie spécialement française dans la nation canadienne! 
Pourquoi faut-il que les partis politiques essaient là encore de diviser 
quand on ne devrait songer qu'à la petite patrie! Le journal, la 
revue patriote indépendante aurait vite fait de fondre ces âmes, 
de leur inculquer le respect d'un passé si glorieux et si triste, l'amour 
du présent si plein de promesses, avec le désir de faire mieux encore. 
L'argent n'a jamais été si abondant sur la côte; que signifie la vie 
chère quand la terre et la mer, la nature et l'industrie, offrent au 
prix de si peu d'efforts, les choses essentielles à la vie ! La conscrip- 
tion, si elle est appliquée, donnera-t-elle à l'Acadie, l'orgueil légitime 
de montrer ce que peuvent faire en régiments distincts, ses soldats 
dispersés dans les troupes anglaises! Elle affirmerait sans nul 
doute, que les Français de la Nouvelle-Ecosse n'ont pas dégénéré. 
La conscription des Etats-Unis a déjà donné l'heureux résultat de 
faire revenir au pays des familles volontairement exilées. La 
guerre aura donc rendu des âmes pour celles qui se sont sacrifiées. 
On ne peut sans tristesse constater que ces milliers d' Acadiens qui 
vivent aux Etats-Unis auraient suffi depuis longtemps à transformer 
le pays et d'y faire pencher la balance en faveur de l'élément français. 
Espérons que de grands industriels apparaîtront, qui retiendront 
au pays cette masse flottante ou plutôt que l'amour de la terre natale 
renaîtra au cœur de ces déracinés qui vont user sans profit leur 



— 144 — 

jeunesse et leur santé dans les usines américaines. En attendant 
ce jour, lointain peut-être, travaillons à donner à cette masse le 
ferment qui la fera bouillonner, travaillons par le journal, les sociétés 
et les revues. Un groupe d'anciens élèves du collège Ste-Anne a 
déjà soulevé la masse Montréalaise avec une audace digne des 
grands succès. Il faudrait infuser par toute l'Acadie cette sève 
généreuse, cette confiance en l'avenir. 

Lisez donc vos journaux et vos revues, Acadiens, écoutez 
la grande voix qui vous sonne la marche en avant. Les Canadiens 
vous tendent la main, serrez-là, on n'est jamais trop fort contre les 
persécuteurs. Quand vous serez un groupe conscient de sa dignité, 
à juste titre fier de son passé, on s'honorera d'être de vos amis, 
mais votre passé, il faudrait l'apprendre par cœur, c'est le mot, et à 
genoux, et pour l'apprendre il faut encourager de vos souscriptions, 
ceux qui ont dans l'âme la flamme de savoir et le souci de leur mission . 
Courage et persévérence, et l'Acadie connaîtra de nouveau les beaux 
jours où ses navires fendaient les flots de la baie de Fundy, où ses 
colons découpaient sur la forêt vierge un des plus beaux domaines 
de la France au-delà de l'Océan. 

UN VOYAGEUR. 



Partialité en histoire 



Des différents genres de composition en prose, le genre his- 
torique est sans contredit celui qui a été l'objet des plus sévères 
critiques. En plus des défauts de composition, comme le style, 
la correction, la clarté et la concision qui sont communs à tous les 
autres genres, l'histoire ^a eu à subir des défauts moraux, parmi les- 
quels le plus commun, le plus grave et le plus injuste est la partialité. 
La partialité est la vérité déguisée ou cachée. En d'autres termes 
c'est le défaut par lequel l'historien connaissant la vérité n'a pas 
le courage ni la volonté de l'avouer. En face de deux partis ou de 
deux nations en guerre par exemple, il favorise l'un au détriment 
de l'autre. Il semble faire fi des droits de la vérité qui est pourtant 
la qualité essentielle et première de l'histoire; aussi ne se soucie-t-il 
très peu de l'importance des faits qui vont à l'encontre de ses opi- 
nions. 

Cette injustice est vieille comme l'histoire elle-même et 
nombre d'historiens, même parmi les plus célèbres, y ont péché. 
Les recherches historiques comme l'expérience, souvent révélatrice 



— 145 — 

des secrets les plus cachés, nous ont démontré, depuis longtemps 
déjà, que le nombre d'historiens auxquels nous pouvons attribuer 
la qualité d'impartialité ou de probité d'une manière absolue et 
complète, est malheureusement bien minime, si minime qu'il 
y en a très peu que nous puissions lire avec une entière confiance. 



La partialité trouve ses victimes quelquefois parmi ceux 
chez qui, certaines Qualités, propres à découvrir la vérité font 
défauts. Une imagination trop développée, une sensibilité trop 
vive ou une étude trop peu approfondie des faits antérieurs condui- 
sent plusieurs historiens dans l'erreur. Alors ils ne sont pas toujours 
conscients des fautes qu'ils commettent, mais faut-il pour cela les 
exhonorer de tout blâme ? Non, car l'insuffisance d'étude dans 
les recherches et la critique des faits, commue l'imprudence et la légè- 
reté, même en matières historiques, doit être condamnée. Mais 
en général, les plus à craindre, les plus à détester et les plus à décrier 
ne sont pas ces derniers. Non, ce sont les préjudiciés, les malicieux, 
les fanatiqvies et ceux qui n'ont ni le courage ni la volonté de dire 
la vérité quand ils la connaissent. Ce sont certes, les plus coupables 
et bien peu d'entre eux ont pu résister à la tentation de favoriser 
leurs amis au détriment de leurs adversaires. Ils deviennent 
experts en inventions. Sans scrupule aucun, ils taisent le bien qu'il y a, 
qu'il y aurait à dire sur leurs adversaires eu bien s'ils en parlent, 
ils ont soin de ne pas trop s'étendre. Précaution avant tout n'est- 
ce pas quand il faut cacher la vérité! Ils insistent plutôt sur le 
mal qu'ont commis ou n'ont pas commis leurs ennemis, n'oubliant 
jamais d'en exagérer la gravité car il faut appuyer et exagérer 
pour convaincre. S'agit-il au contraire de leur compatriotes, de 
leurs amis ou de leur parti ils n'en disent que du bien. Ils consen- 
tent parfois à leur attribuer certaines fautes, mais ils n'oublient 
pas de fournir de faux motifs pour les excuser et les blanchir au be- 
soin. 

Ces déguiseurs de la vérité nous les rencontrons partout: 
chez tous les peuples et depuis le règne de l'histoire, les siècles 
ont eu à lutter contre leur influence néfaste. Nous les rencontrons 
partout disons-nous, oui, car tenant à étaler leur science trompeuse 
ou à défendre les erreurs dont ils sont les auteurs, quand ils se voient 
critiquer, ils exercent leurs mauvaises plumes dans les journaux, 
revues, annales, chroniques et jusque dans les romans même. 



— 146 



Pour dénicher ces mauvaises plumes point n'est besoin 
d'aller au-delà des mers et parcourir les pays étrangers, car nous, 
Acadiens, nous avons dans le récit de notre propre histoire, l'ex- 
emple bien fondé de ce que peut inventer un historien partial et 
préjudicié. En eflFet, de tous les historiens de langue anglaise 
qui ont écrit sur notre compte, quelques-uns seulement ont eu le 
courage de dire la vérité, de défendre notre cause, de condamné 
les auteurs du crime de 1755. I^e premier de ces hommes, a 
l'esprit éclairé, au cœur noble, à la conscience droite et amoureux 
de la vérité est M. T. Haliburton. Nous n'avons pas ici à faire 
l'éloge de cet historien imminent, mais notons que nous avons pour 
lui le plus grand, estime et la plus grande des reconnaissances. Il 
est regrettable que nous ne puissions témoigner les mêmes gages 
de reconnaissance à tous les historiens de même nationalité, mais 
en tout esprit de justice il faut donner à chacun ce qui lui appar- 
tient. 

Sauf Haliburton donc, et quelques disciples, tel P. Smith 
et Savary, tous ont chercher à cacher la vérité en ce qui nous con- 
cerne. En théorie, tous n'approuvent pas la conduite des Lawrence 
et des Winslow, mais en pratique ils se font leur avocat et, d'un 
ton qui brave tout scrupule et qui les tnènent à une hardiesse éjrontée, 
ils nous les présentent innocents et victimes de faux jugements. 
Ces auteurs du crime de 1755, d'après leur récits, ont été les ins- 
truments fidèles du roi. L'initiative de cette déportation odieuse 
et sans parallèle dans l'histoire des peuples aurait été prise en 
Angleterre. O ironie et mensonge! Pourquoi ne pas avouer que 
par le traité d'Utrecht et par un décret postérieur de la reine Anne 
les Acadiens étaient libre de rester chez eux à l'état de neutres, 
avec le droit explicite de vendre leur biens et d'aller ailleurs s'il le 
désiraient ? En dépit de ce décret formel, Winslow dans l'église 
de Grand-Pré, ose proclamer aux Acadiens faits prisonniers, ces 
mots: "J'ai reçu de son Excellence le gouverneur Lawrence les 
instructions du roi, que j'ai entre les mains. C'est par ses ordres 
que je vous déclare et que je vous fait tous prisonniers du roi 

Cette pièce d'éloquence perfide était l'œuvre de Lawrence 
et de ses complices encouragés par le gouverneur Shirley de Mas- 
sachusetts. 

Devant un petit peuple paisible et ignorant, peuple 
qu'on avait dépouillé de tout arme et de tout moyen de 
défense, il était facile de cacher la vérité, de poser en innocents 



— 147 — 

et de proclamer qu'on obéissait aux ordres du roi. Dans ces 
circonstances, il' fallait être diplomate dans l'exécution d'un complot 
qui est passé pour le plus imfâme que l'histoire connaisse. 

De cette même diplomatie la plupart des historiens anglais 
y ont recours pour nier que leurs ancêtres fussent coupables du 
malheur que les Acadiens ont subi. Dans leur chapitre sur les 
causes de l'expulsion, ils s'étendent très peu. 

Calkin et James Hannay, pour n'en citer que deux, sont 
d'une brièveté remarquable. Pour eux, Lawrence et ses complices 
sont innocents du crime dont on les accuse. Les preuves qu'ils 
donnent reflètent ou l'ignorance des ffiits, ce qui est impardonnable, 
ou bien ce qui est plus évjdent, leur esprit de parti et leur haine 
pour tout ce qui est français et Catholique. Ni l'un ni l'autre 
n'a avoué que la cause principale de l'expulsion des Acadiens 
ait été la convoitise des colons Anglo-Américains. Pourtant ils 
n'avaient qu'à ouvrir la collection des documents officiels de la 
Nouvelle-Ecosse, pour en trouver la preuve. Mais la vérité,s'ils 
la connaissaient, peut-être devait-elle faire trop mal, à leur cœur 
d'Anglais et à leur esprit de British Fair play, pour la faire con- 
naître ? Leur sympathie pour leur pays d'origine était-t-elle qu'ils, 
ne pouvaient risquer de flétrir le caractère et la droiture de la nation 
anglaise. Il ne faut donc pas trop s'étonner de leur conduite. 

La vérité devait-elle rester longtemps emprisonnée ? non, 
car cachée injustem.ent, aucun obstacle ne peut l'empêcher de se 
faire jour. La droiture doit toujours l'emporter sur la perfidie. 
La vérité sur notre compte, nous a été révélée grâce aux travaux 
assidus, et aux recherches constantes des Abbé Casgrain, des 
Rameau, des Richard, des Piorier et des Gaudet. J^ibres de tout pré- 
jugé, de tout esprit de parti et d'intérêt personnel, ils noiis ont 
montré, à l'aide des documents trouvés et fouillés jusque dans les 
archives de Paris et de Londres, la vérité complète, et fait 
voir tout l'odieux d'une histoire impartiale. 

Mais le vérité ne plait pas toujours. C'est pourquoi cer- 
tains critiques ont voulu défendre les historiens partiaux. Plu- 
sieurs ont eu l'audace de dire que la tâche de toujours révéler la 
vérité complète, surtout quand cette vérité est de nature à flétrir 
la réputation de ses compatriotes, est impossible à l'historien même 
impartial. Il semble, d'après eux, que ce soit naturel et bien ex- 

(1) Il faut toutefois se rappeler que ces documents ont été inaccessibles aux cheicheurs 
pendant plusieurs années après l'épisode de 1755. L AUTEUR. 



— 148 — 

cusable pour lui d'omettre eu de cacher un fait qui, révélé, nyirait 
à l'intégrité de sa nation ou de son parti. Prétention hasardeuse 
que nous ne pouvons ni ne devons admettre car depuis quand, la 
vérité a-t-elle cesser de revendiquer ses droits ? Depuis quand doit- 
elle céder sa place au menscnge ? N'est-elle pas la règle suprême 
de l'histoire ? Cui, et elle seule est acceptable aux yeux de ceux 
qui l'aime et qui ont le courage et la volcnté de la dire. Elle seule 
est acceptable aux yeux de ceux oui foulent aux pieds les préjugés 
de race, de la langue et de la religion, pour obéir à la voix d'une cons- 
cience droite et éclairée qui, elle veut la vérité en tout et toujours, 
et qui aussi condamne tout désir illégitime de la cacher ou de la 
fausser. Imbu de l'esprit de justice et libre de tout préjugé, peut- 
on voir d'un œil indifférent la liberté violée, le droit foulé aux pieds 
et le crime triomphant ? Non! Et alors pas d'excuse à ceux oui se 
masouent et se parjurent. Fss de pardon pour ceux oui, par inté- 
rêt personnel eu par mauvaise intention, négligent de faire connaître 
la vérité sous toutes ses formes. 

I a volonté de dire la vérité ne se trouve dans l'historien 
qu'avec l'impartialité. Quelques historiens, comme Rucien et Fé- 
nelon exigeaient que pour être impartial, l'historien ne fût d'aucun 
temps ni d'aucun pays. Loin de nous cette idée. Nous ne voulons 
pas que l'historien soit un étranger, sans patrie, sans autel et d'aucun 
parti, car des récits composés dans de pareilles dispositions, sans 
principes et sans convictions approfondies ne pourraient avoir ni 
de vie, ni de couleur. Il faut laisser l'historien être de sa nation 
et de son temps. Qu'il aime sa patrie et son parti, mais que ses 
sympathies pour son pays ne l'empêchent pas de soutenir le parti 
de la justice qui est de tout les temps et de tous les lieux. Qu'il 
rende aux ennemis de son pays toute la justice qu'ils méritent, 
qu'il blâme et même flértisse au besoin les fautes de ses compa- 
triotes ou de ses amis. Qu'il se dégage surtout de tout préjugé 
contre la religion, car c'est en particulier quand il s'agit des questions 
religieuses qu'il faut de la prudence de l'esprit de justice et de droi- 
ture. Qu'il se garde enfin d'écouter ses sympathies et ses ressenti- 
ments, car alors l'imagination devient trop facilement maîtresse de 
l'intelligence. Encore une fois, l'histoire n'est pas et ne doit pas 
être une Création de l'imagination, mais œuvre de critique et de saine 
rai?or. 



Amédée-L, AUCOIN. 



— 149 — 

Une preuve de solidarité 



Montréal, le 20 août 1917 
LA SOCIETE SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTREAL 
Chers Messieurs, 

Les Acadiens de Montréal, réunis à Verdun pour célébrer 
leur fête nationale, vous tendent une main fraternelle dans votre combat pour 
l'action française au Canada. 

LE COMITE 
Rév. J.-A. Richard, Chapelain 
E.-L. Aucoin, président 
(Signé) E.-D. Aucoin, sec. -archiviste 



Aimable réponse 

Extrait du livre des minutes du Conseil général de la Société Saint-Jean- 
Baptiste, séance du 10 septembre 1917. 

" Il est unanimement résolu que notre Société exprime aux Acadiens de 
Montréal, la satisfaction qu'elle éprouve à constater que les deux peuples français 
de ce pays ont de communes aspirations, et qu'elle adresse des vœux de prospé- 
rité à nos compatriotes des provinces maritimes et à leurs représentants parmi 

Certifié authentique 
LE CHEF DU SECRETARIAT. 
Emilie Miller 



Nouveau-Brunsw^icîk 



CREDITS VOTES A L'AGRICULTURE 1917. 

Gouvernement civil S 6,058.00 

Allocations aux sociétés 18,000.00 

Fabrique de beurre et fromage , 500.00 

Encouragement à l'élevage à l'industrie laitière 6,500.00 

Sociétés d'éleveurs des provinces maritimes , 200.00 

Encouragement à l'élevage des volailles 1,500.00 

Encouragement à l'horticulture 2,500.00 

Concours de récoltes sur pied et exposition de semence 4,000.00 

Ecole de laiterie provinciale 600.00 

Extermination du cul-brun 2,911.62 

Concasseur de pierre à chaux et énergie motrice 500.00 

Primes aux minoteries 2,000.00 

Primes aux dragues de vase pour engrais chimique .500.00 

Expositions 5,000.00 

Commission de colonisation des fermes 1,. 500.00 

Augmentation de la production 5,000.00 

Achat de semence 30,000.00 

*Encouragement à l'élevage des volailles 500.00 

*Primes aux moulins à blé 1,000.00 

Frais de voyage, imprévus, divers et assurance 5,2.50.00 

Total S94,019.97 

*Estimés supplémentaires. 



*^Par chez nous 



yy 



Toute l'Acadie est dans la joie. Dans quelques jours, un second de ses 
fils, le R. P. Patrice Chiasson, Eudiste, recevra l'onction sacrée qui le rangera 
parmi les princes de l'Eglise. Le nouveau prélat portera le titre d'évêque de 
Lydda et devra succéder à feu Mgr Gustave Blanche. 

Mgr Chiasson, trempé par- la rude tâche de professorat et de superiorat 
pendant des années au collège Ste-Anne de la baie Ste-Marie, était l'homme 
tout désigné à la noble mission de vicaire apostolique du Golfe St-Laurent. 

Les Acadiens, qui ont fécondé la vigne du Seigneur de leurs sueurs et leur 
sang, continuant à recevoir du ciel la récompense de leur attachement à la foi 
des aïeux. 

Au lendemain des fêtes du sacre qui s'annoncent grandioses, un ombre 
de tristesse va voiler les cœurs des Acadiens, car ils ne pourront garder au milieu 
d'eux, celui qui leur aura procuré tant de joie. Cet ombre sera bientôt dissipé, 
cependant, à la pensée que le champs d'action du nouvel évoque acadien, n'est 
pas complètement à l'étranger, puisqu'il sera compris dans la sympathique 
province de Québec, où vivent dans un parfait accord, Acadiens et Canadiens- 
français. 

La Revue acadienne profite de l'occasion pour offrir à la Congrégation 
de Jésus et Marie son faible appui dans l'œuvre de saine éducation qui a déjà 
porté de nombreux fruits, et dont nous commençons avec ce numéro de la Revue 
le fidèle récit venu de la plume féconde du R. P. Georges. 

A Monseigneur Chiasson, nous lui offrons nos meilleurse prières et lut 
demandons d'implorer le ciel pour sa Congrégation, pour ses ouailles, pour ses 
compatriotes et pour toutes les œuvres d'évangélisation sur le sol de la vieille 
Acadie. o — — — 

Quelques Acadiens ont émis le projet de faire construire, à nos dépens, 
un autel de la Sainte Vierge dans la crypte de la nouvelle basélique à l'Oratoire 
St -Joseph (Côte des neiges, Montréal.) L'idée est des plus heureuses et mé- 
rite toute notre attention. De même que le Canadien se trouvera à l'aise dans 
la chaf)elle commémorative de Grand-Pré, pour avoir largement contribué à sa 
construction, ainsi le voyageur acadien de passage à Montréal, devra se sentir 
chez lui en ce lieu de pèlerinage national. Vous entendrez parler plus longuement 
de ce noble pi^ojet dans un court délai. 



Pour se renseigner sur la question acadienne, il n'est pas suffisant de recevoir 
les journaux français des provinces maritimes et la Revue acadienne, il faut de 
plus être abonné au "Devoir" de Montréal. Depuis quelques années il est rare 
qu'une semaine se passe sans .nous donner d'intéressants articles sur le pays 
d'Evangéline. — o 

Les Acadiens de l'île du Prince-Edouard, tenaient les 23 et 24 août der- 
nier leur vingt-cinquième congrès des instituteurs et institutrices. Les hauts 
dignitaires du clergé y ont étudié avec la classe enseignante, les meilleures mé- 
thodes à suivre, pour perpétuer dans les écoles et les foyers la langue des beaux 
génies de la France. o 

La soirée, dite du Réveil Acadien au bénéfice de notre Revue, aura lieu 
le 16 octobre, au Monument National sous les auspices de la Société Saint- 
Jean-Baptiste. 

Le public de Montréal va se délecter à la praole si éloquente du R. P. 
Dagnand, qui a daigné accepter de nous parler de ses souvenirs d'un long séjour 
sur les rives de la baie Ste-Marie. M. Guy Vanier qui lui aussi est allé fouler 
de ses pieds le pays quasi-légendaire des provinces maritimes, nous dira ce soir- 
là, de quelle manière ce groupe français peut seconder les mouvements d'action 
française de la province de Québec. 

N'oublions pas que le digne président de cette société M. Victor Morin 
fera connaître ses sentiments si sympathiques à la cause acadienne. 

La Société St-Jean-Baptiste se crée par là même l'ange protecteur de la 
Revue acadienne. Les billets sont en vente aux prix de 75, 50, 35 et 25 sous 
chez Granger Frères, chez Ed. Archambault, chez presque tous les membres de 
la Société l'Assomption et au bureau de la Revue. 

E. A. 



\-' 



Ante Lucem 



Il y a soixante ans, M. Rameau commençait à publier des 
articles sur l'Acadie et le Canada "du temps des Français". Les 
journaux de France en parlaient, mais non pas tel que des journaux 
canadiens pourraient le faire, car ils ne semblent pas avoir compris 
autre chose dans ces études que le fait tout simple de la perte des 
colonies françaises par suite de la guerre de Sept Ans et du traité 
de 1763 qui en avait réglé les résultats. Les renseignements et les 
commentaires de l'écrivain passaient inaperçus. Pourtant, c'était 
la partie essentielle de son œuvre. Au Canada, nous n'avons pas 
connu ces articles. 

En 1860 parut La France aux Colonies ; en 1861, La Colonie 
de Détroit, un gros et un petit volume qui furent l'objet de diverses 
mentions dans les journaux de France, mais il y eut de bons arti- 
cles dans ceux du Canada, parce que nos gens comprenaient mieux, 
infiniment mieux, que les journalistes de Paris, la portée de ces 
ouvrages et le champ nouveau qu'ils ouvraient à la méditation. 

Ensuite, M. Rameau nous visita. Quelques uns de nos 
hommes publics s' étant montrés curieux de lire ce que la presse 
française avait dit des deux livres en question, M. Rameau fit 
voir leurs articles — et je les ai eu sous les yeux. Voici l'analyse 
que j'en fis à cette époque.: 

Le Journal Officiel est très sympathique à l'ensemble de la 
France aux Colonies, mais il ne l'interprète qu'au point de vue de 
l'histoire de France. Pour lui, toute l'Amérique et surtout la région 
nord de ce continent n'existe que derrière un nuage qu'il ne cherche 
nullement à pénétrer. L'auteur de cet écrit, fort bien rédigé 
d'ailleurs, ne soupçonne pas les problèmes que nous oiïre l'histoire 
de la colonisation américaine, encore moins celle de l'Acadie et du 
Canada, ni le but que M. Rameau s'était proposé. L'ignorance 
de notre presse y est flagrante. Notre existence, acadienne et 
canadienne, ne compte en aucune manière. La révélation d'un 
retour à la vie ou d'une survivance, si vous aimez mieux, de nos 
deux peuples, ne frappe point le liseur parisien de ce livre surprenant. 
L'Acadie à existée, nous l'avons perdue, il paraît qu'elle n'est pas 
morte, eh bien, cela ne signiiie que peu de chose — et le Canada de 
même. 



-^ 152 — 



La Revue Politique se met en frais d'érudition pour exposer 
des principes fort opposés à ceux de M. Rameau, et il en sort des 
dissertations sur nombre de sujets absolument hors de la question, 
ce qui me fait rire. Il y a pourtant des touches qui montrent 
une certaine entente des premiers temps du Canada. 

IJ Univers, l'Union, le Moniteur, la République ont des ba- 
nalités — pour accuser réception du volume. 

Pas un mot sur le fait principal, savoir : l'existence en plein 
dix-neuvième siècle, de deux peuples français dans le nord de 
l'Amérique. Pas un mot sur cet autre fait : la perte des deux 
colonies par la France, ou plutôt les causes de cette perte. M. 
Rameau donne du neuf et il enseigne à pleine page : on ne veut 
pas de cette instruction. 

Cependant les articles ne sont pas restés sans fruits. J'ai 
observé, au cours des vingt ou trente années suivantes, que de jeunes 
écrivains, en petit nombre il est vrai, se sont occupés du livre de 
M. Rameau et ont saisi sa pensée. C'était la nouvelle école his- 
torique qui faisait ses dents, et, par bonheur, c'est elle qui domine 
aujourd'hui. [En 1860 aucun écrivain en vogue n'était assez au 
courant de l'histoire du Canada et de l'Acadie, pour comprendre le 
livre dont nous parlons — et c'était facile à deviner : aucun traité 
ou manuel à l'usage des écoles de France ne parlaient de ces deux 
pays. En 1917 c'est encore la même chose, mais les revues publiées 
par la nouvelle génération, et plusieurs livres récents commencent 
à faire la lumière sur ce sujet. 

Pour retourner à 1860, il faut dire que, par exception, la 
Revue Politique et Littéraire, aussi bien que le Journal de l'Instruc- 
tion Publique de Paris, ont sonné la note juste, mais sans appuyer 
par trop, pas assez même. Mon idée est que dans le premier de 
ces deux journaux, M. Pierre Margry était l'inspirateur et que, 
pour l'autre, on avait coupé dans une lettre privée de M. Rameau 
un passage tout entier qui donnait le thème clairement, mais, 
pour le reste des deux articles c'était du bavardage sur des théories 
passé fleur depuis longtemps. 

Soyons heureux du développement qui se manifeste de nos 
jours en France dans l'étude de l'histoire coloniale. C'est un com- 
mencement qui mènera loin. On fait la guerre aux vieilles méthodes 
des écrivains et les recherches se portent vers le fond des choses. 
Ce n'était pas encore la façon, en 1860, de contredire, ou du moins 
de mettre en doute l'ancienne manière d'exposer les événements. 



^ 



— 153 — 

On ne les expliquait ni on ne les commentait. Personne ne s'avisait 
de rectifier les vieux préjugés. L'ignorance ne connaissait pas ce 
que nous appelons l'étude. Tout se prenait à vue de nez, sans 
aller plus loin. La nouvelle école veut savoir avant que de parler. 
La mine de richesses historiques mise au jour par M. Rameau ne 
disait rien à l'esprit de ses contemporains. Il me l'a expliqué, 
plus tard, durant sa seconde visite en Canada. En 1860, la presse 
ne s'était occupée que des points rattachés aux discussions courantes 
sur l'histoire de France parce que, après tout, c'étaient les seuls 
qui fussent entendus par les écrivains français. 

Benjamin SULTE. 



LES EUDISTES AU CANADA. 
1896—1916 

A travers vingt-cinq années d'apostolat 



(Suite) 



Il serait sans doute possible d'étudier maintenant le pro- 
longement de l'influence du P. Eudes au Canada, même après la 
mort des amis dévoués qu'il y comptait, et dont nous venons de 
faire connaître les principaux ; un courant d'idées comme celui dont 
il avait été l'instigateur, une fois lancé, ne peut aller qu'en se 
ramifiant de plus en plus .... Mais ^es études d'influences, comme 
ces procès de tendances dont notre époque est coutumière, sont 
extrêmement difficiles à mener ; elles supposent de laborieuses 
recherches, une abondante documentation, pour n'aboutir bien 
souvent, hélas ! qu'à des hypothèses plus ou moins hasardées ; nous 
préférons nous en abstenir, pour rester sur le terrain, autrement 
solide, des faits dûment enregistrés par l'histoire. 

Il nous faut venir jusqu'en 1794, pour surprendre un nouveau 
contact entre la Congrégation de Jésus et de Marie et le Canada. 

François Gabriel LeCourtois est en réalité le premier Eudiste 
qui y soit venu s'établir. Il était originaire de Tirepied, ancien 
diocèse d'Avranches ; entré dans la Congrégation en 1784, il fut 
attaché à la maison de Valognes : il y professait la philosophie 
quand éclata la Révolution. Après un court séjour en Angleterre, 



— 154 — 



où il s'était réfugié pour ne pas prêter le serment schismatique 
exigé par la constitution civile du clergé, M. LeCourtois s'embarqua 
pour le Canada. 

En 1796, il était nommé curé de Saint-Nicolas, au diocèse 
de Québec ; l'année suivante, il fut transféré à Rimouski: c'est de 
là qu'il rayonnait à travers l'immense territoire confié à sa sollicitude 
pastorale : "Il avait à desservir, seul, la rive droite du fleuve sur 
"une étendue de près de 50 lieues, depuis la pariosse de Trois 
"Pistoles, jusqu'à celle de Ste-Anne des Monts ; sur la rive gauche 
il en avait presque autant dans ce qu'on appelle les postes du roi" . . . 
(Fleurs de la Congrégation de Jésus et de Marie : Tome II, p. 114 : 
d'après des renseignements fournis pas M. Roussel, prêtre de St- 
Sulpice, professeur de théologie au Séminaire de Montréal). Ce 
vaste territoire comprenait en fait : le lac St-Jean, le vSaguenay, 
la Côte Nord jusqu'au delà de Moisie, une grande partie du diocèse 
de Chicoutimi, et le vicariat apostolique du St-Laurent. 

Dans ses "Soirées Canadiennes" (avril 1863), J.-C. Taché, 
l'un des plus Canadiens des écrivains canadiens, a fait revivre 
dans des pages pleines d'intérêt, les missions de ce saint prêtre : 
nous y renvoyons le lecteur amateur de vieux souvenirs. 

Le 10 janvier 1807, M. LeCourtois prit possession de la 
cure de la Malbaie, et fut le premier prêtre résidant à poste fixe 
dans cette grande paroisse ; il n'y épargna ni sa peine, ni son argent 
pour y bâtir une église à laquelle il fit don, entre autres cho se 
"d'une énorme lampe, d'un bénitier, d'un ostensoir, et de burettes en 
argent massif." (Ibid ac supra). A peine le zélé missionnaire avait- 
il achevé l'église de la Malbaie, que l'évêque de Québec le nommait 
curé de St-Laurent en l'île d'Orléans, en 1822 ; sa santé épuisée 
par ses travaux apostoliques, et par les nombreuses infirmités dont 
il souffrait depuis longtemps, l'obligea bientôt à se retirer du saint 
ministère ; il mourut, l'année suivante, au mois d'octobre 1828, 
laissant après lui une réputation de sainteté, dont le souvenir s'est 
conservé jusqu'à nos jours ; on en jugera par le témoignage suivant 
que rend à sa mémoire un historien contemporain : "sa charité 
"inépuisable, son mépris des choses terrestres, avaient rendu son 
"ministère encore plus efficace. C'était un prêtre très humble, dont 
"Mgr Plessis disait que sa place n'était pas sur les hauteurs. Il 
"aimait trop, disait-il, à se dérober aux yeux de la foule. Sa 
"prédication était sohde, bien nourrie des Livres Saints ; sa conver- 
"sation indiquait un homme de sens et d'érudition. Mgr Hubert 



n 



— 155 — 

"en faisait grand cas et Mgr Plessis l'estimait beaucoup." (X. E. 

Dionne: Ecclésiastiques et Royalistes français réfugiés au Canada). 

* 
* * 

Le Père LeCourtois avait été, sans le savoir, un précurseur : 
l'humble missionnaire était mort depuis longtemps déjà, quand 
d'autres fîls du B. J. Eudes, vinrent reprendre son œuvre d'évan- 
gélisation, et sceller définitivement, entre la Congrégation de Jésus 
et de Marie et le Canada, cette union dont nous avons précé- 
demment raconté la naissance, et dont il nous faut maintenant 
esquisser rapidement le développement et la consommation au 
XIXe siècle. 

Arrivé à ce nouveau tournant de notre histoire, nous ren- 
controns, pour la première fois, un nom qui reviendra souvent 
sous notre plume, nom qui s'impose au respect et à la vénération 
de l'historien : le nom de l'Acadie. 

* Rien de noble, rien de dramatique comme le passé de ce 
petit peuple de la vieille Acadie, aussi héroïque dans sa fidélité à 
sa religion, que dans son culte pour les traditions de sa race et les 
coutumes de ses aïeux. Son histoire pendant un siècle et demi, 
comme celle de l'Irlande et de la Pologne, ne présente qu'un sanglant 
récit des persécutions qu'il a endurées, et de la force d'âme avec 
laquelle il les a soutenues. C'est une nation de martyrs. Long- 
fellow, l'a chantée dans son poème si touchant : "Evangéline"; 
M. Rameau de St-Père, M. M. Casgrain et Richard, le séna- 
teur Poirier et le docteur Aucoin, nous ont raconté les épisodes 
les plus émouvants de sa longue et douloureuse agonie, en attendant 
que demain, l'un de ses fils, entonne sur son tombeau désormais 
glorieux, l' Alléluia triomphant de la résurrection. 

Ma tâche est plus modeste : la divine Providence a fait 
à notre société l'honneur de collaborer à cette œuvre de la résurrec- 
tion du peuple acadien, et c'est de cette collaboration toute de 
dévouement de notre part, toute de confiance de la part de l'Acadie 
reconnaissante, que je voudrais donner un rapide aperçu. 

Chose singulière, l'Acadie et notre société avaient déjà com- 
mencé à s'aimer avant de se rencontrer ; deux aimables poètes les 
avaient présentées l'une à l'autre : j'ai nommé Longfellow et notre 
délicieux Père Barbey d'Aurevifly, le frère du grand critique litté- 
raire que, dans un accès de méchante humeur, Lamartine avait 
surnommé "le duc de Guise de la littérature" . . . 



156 — 



Le Père d'Aurevilly s'était pris d'un véritable enthousiasme 
pour l'auteur d'Evangéline, dont il avait même traduit en français, 
d'importants extraits : toute une correspondance s'était ainsi établie 
entre les deux poètes ; Longfellow adressa un jour au Père d'Aure- 
villy, une charmante lettre pour le féliciter "d'avoir reçu avec une 
"telle magnificence les dons sacrés de la Muse" et, souriant de la 
méprise qu'il avait faite en lisant à la signature "Millionnaire 
Eudiste", au heu de "Missionnaire Eudiste", il ajoutait gracieuse- 
ment : "Mais millionnaire, ne l'êtes vous pas, et de la richesse 
véritable." 

Le temps vint toutefois, où l'on passa du domaine de la 
poésie dans celui de la réalité : jusque alors on avait chanté ensemble 
un passé douloureux, désormais on allait lutter et souffrir pour 
marcher ensemble aux mêmes triomphes. 

Depuis longtemps déjà les Acadiens de la Nouvelle -Ecosse 
désiraient procurer à leur province, l'inappréciable bienfait dont 
jouissaient leurs frères du Nouveau-Brunswick : ceux-ci, en effet, 
avaient à leur disposition le collège de St-Joseph de Memramcook 
qui sous l'habile direction des Pères de Ste-Croix, avait fourni au 
pays tant d'hommes distingués dans toutes les branches des carrières 
libérales. 

Le Père Sigogne, dont un de ses successeurs à la cure de 
Ste-Marie, le R. P. Dagnaud, a raconté le laborieux apostolat, 
avait rêvé de doter sa paroisse d'une école où les enfants pussent 
recevoir, en même temps que l'éducation chrétienne, une instruc- 
tion au moins rudimentaire. L'idée avait été réalisée et le pres- 
bytère s'était ouvert tout grand pour recevoir ces commensaux 
d'un nouveau genre. 

"En 1878, arrivait à Ste-Marie, comme curé de la paroisse, 
'un prêtre qui faisait revivre le P. Sigogne par la bonté de son 
'cœur, la simplicité de sa vie et son dévouement aux Acadiens. 
'Il suffit de nommer le Père Gay, pour qu'à ce nom le souvenir 
'de la vertu admirable du désintéressement caché, vienne aussitôt 
'à l'esprit de ceux qui l'ont connu." (P. Dagnand : les Français du 
sud-ouest de la Nouvelle-Ecosse : page 214.) 

Comme son prédécesseur, il comprit parfaitement que les 
Acadiens étaient condamnés à végéter aussi longtemps que leurs 
seraient privés des avantages d'une éducation supérieure. Cette 
pensée le hanta pendant longtemps, sans qu'il pût entrevoir le 



— 157 — 

moyen de remédier au pénible état de choses qu'il constatait autour 
de lui. 

Profitant de la visite pastorale que l'archevêque de Halifax, 
Mgr O'Brien, fit à l'été de 1883, des comtés de Digby et de Yar- 
mouth, le Père Gay fit part à sa Grandeur des besoins pressants 
de l'intéressante population confiée à ses soins, en même temps que 
de ses projets pour lui venir en aide ; Mgr O'Brien entra parfaite- 
ment dans ses vues, et l'idée de l'établissement d'un collège à la 
baie Sainte-Marie, prit alors une certaine consistance. 

En 1886, Monseigneur, après mûres réflexions, entama les 
premières négotiations relatives à la fondation du futur collège ; 
Monseigneur Fabre, évêque de Montréal, à qui il s'adressa tout 
d'abord, le mit en communication avec la communauté des Oblats : 
l'insufiîsance de leur personnel ne permit pas à ceux-ci de consentir 
à la nouvelle fondation qu'on leur offrait. 

Les Pères Rédemptoristes, présentés à leur tour, répondirent 
eux aussi, par un refus auquel devait bientôt s'ajouter celui des 
Maristes et des Salésiens. 

Monseigneur O'Brien dans tous ces pourparlers avec les 
différente sociétés religieuses que nous venons d'indiquer, s'était 
servi comme intermédiaire d'un docte sulpicien, qui avait mis à la 
disposition de sa Grandeur et son dévouement obligeant, et les 
nombreuses amitiés que sa science et la sainteté de sa vie, lui 
avaient ménagées un peu de tous côtés : Monsieur l'abbé Roussel. 

Celui-ci connaissait bien les Eudistes dont il avait été 
l'auxiliaire au Collège de Redon, et auxquels il avait conservé 
une respectueuse estime. 

Déjà, une première fois, en 1888, avait-il essayé, sans y 
réussir, de les intéresser à la fondation projetée en Acadie. Il 
devait être plus heureux en 1890, car, dans le courant du mois de 
mars de cette année même, il pouvait adresser à Mgr O'Brien, ces 
quelques lignes confidentielles : 

"Une lettre du Supérieur Général des RR. PP. Eudistes que 
"je viens de recevoir, m'apprend que sa Congrégation serait disposée, 
"dès maintenant, à fonder un collège dans l'Amérique du Nord ; 
"et je m'empresse de transmettre cette nouvelle à votre Grandeur, 
"afin que je sache en quel sens je pourrais répondre." 

Ce n'était évidemment pas encore la solution de l'épineux 
problème que l'archevêque de Halifax travaillait à résoudre avec 
une inlassable persévérance, d'autant moins que. à ce moment même. 



n 



— 158 — 

les négotiations n'étaient pas encore rompues définitivement avec 
les Salésiens. 

La situation cependant finit par s'éclaircir, et le 3 juin 1890, 
le T. H. Père LeDoré entrait directement en communication avec 
Mgr O'Brien, par la lettre suivante : 
"Monseigneur, 

"M. l'abbé Roussel, Sulpicien de Montréal, m'a fait part 
"de la pensée qu'a votre Grandeur de confier au Pères de notre 
"Congrégation, la direction de deux paroisses françaises dans votre 
"archidiocèse. Il ajoute que des missionnaires pourraient se joindre 
"aux curés, et même que votre Grandeur désirait y établir une 
"maison d'instruction. Nous sommes tout désireux. Monseigneur, 
"de répondre à la demande de votre Grandeur, et dans quelques 
"mois nous pourrons envoyer deux ou trois Pères pour commencer. 
"Nous avons en France et dans l'Amérique du Sud, une vingtaine 
"d'établissements dont plusieurs sont très importants. Mais nous 
"n'avons pas encore l'habitude du Canada, aussi je serais très re- 
"connaissant a votre Grandeur si elle daignait nous donner quel- 
"ques détails sur les conditions dans lesquelles nous serions en 
"Nouvelle-Ecosse. 

"Dès que j'aurai reçu les explications que votre Grandeur 
"voudra bien me faire parvenir, je les communiquerai à mon con- 
"seil, et j'aurai l'honneur de répondre au plus tôt à sa Grandeur 
"pour lui dire ce que nous pourrons faire. 

"Daignez, Monseigneur, agréer l'hommage du plus profond 
"et du plus religieux respect avec lequel je suis in ss. . .ce, Mon- 
" seigneur, 

"de votre Grandeur le fils et le serviteur très humble, 

"Ange LeDoré." 

Par suite d'un malheureux concours de circonstances, cette 
lettre ne parvint pas a son destinataire : d'où de part et d'autre 
grand embarras. Monseigneur O'Brien croyant, une fois de plus, 
son affaire manques, alla frapper à une nouvelle porte et s'aboucha 
avec les Pères de la Miséricorde de New York ; le Père LeDoré, 
de son côté, n'entendant plus rien parler de rien et ne sachant à quoi 
s'en tenir, résolut, suivant en cela le conseil du P. Roussel, d'envoyer 
deux de ses Pères, pour s'entendre de vive voix avec Monseigneur 

de Halifax. 

(A continuer) 

Em. GEORGES, ptre, c.j.m 



y 



— 159 — 

Les écoles de la Nouvelle-Ecosse 



Au cours du mois de décembre 1916, le "Petit Canadien", 
organe de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, publiait un 
article aussi intéressant que véridique, au sujet du rang qu'occupe 
la langue française dans nos écoles acadiennes en Nouvelle-Ecosse. 
La "Revue Acadienne," déjà intitulée "éducatrice impartiale" tant 
en matières historiques qu'en tout ce qui concerne le régime sco- 
laire, auquel, nous Acadiens, sommées forcément soumis, est tout 
heureuse de revenir sur la Question et de donner à ses lecteurs, 
quelques détails sur le degré de connaissance de la langue française 
chez nos élèves acadiens. 

C'est un fait bien établi que nos élèves, même ceux qui ont 
obtenu tous les grades que leur confèrent nos écoles primaires et 
nos "Highs Schools," n'ont pas une connaissance suffisante de 
la langue française. Pourtant, l'élève acadien est aussi intelligent 
et aussi studieux que son confrère d'origine anglaise. Sa quasi- 
ignorance du français n'est donc pas due à une faiblesse d'intelli- 
gence ; elle n'est pas d'avantage due à une certaine indifférence 
chez lui, d'apprendre sa langue, car, quoiqu'il soit en contact 
presque continuel avec les Anglais, il aime sa langue maternelle, 
il désire la bien connaître et la bien parler. Mais le milieu peu 
favorable dans lequel il est placé, ne lui permet pas de réaliser 
ces légitimes aspirations. 

Et qui blâmer pour cet état de chose ? Les autorités sco- 
laires de la Nouvelle-Ecosse, pour le trop peu d'encouragement 
qu'ils donnent à l'étude du français, particulièrement dans nos 
"High Schools." En 1901, il est vrai, cédant aux instances des 
Acadiens qui luttaient pour la revendication de leur droit à l'étude 
de leur langue, le Conseil de l'Instruction Publique accorda que, 
pendant les quatre premières années du cours primaire, le français 
fût la langue d'enseignement dans nos écoles. C'était certes le 
moins qu'il pouvait faire pour une cause, non moins sacrée, pour 
nous de l'Acadie, que celle des Canadiens-Français de l'Ontario, 
mais sachant pour le moment qu'il était inutile de continuer la 
lutte, nous fûmes forcément obligés de nous contenter. Jusqu'au 
4ième Grade, donc, l'enseignement, dans nos écoles acadiennes 
se donne surtout en français, mais du 4ième Grade au huitième, 
l'étude du français est beaucoup moins considérée, car il se continue 
en même temps que l'enseignement de l'anglais. 



— 160 



Mais huit années de français devraient donner à nos élèves 
une connaissance assez appréciable de leur langue diront quelques- 
uns. Oui logiquement parlant, mais les résultats obtenus démon- 
trent que la majorité des Acadiens qui sortent de nos écoles pri- 
maires ne savent ni parler ni écrire correctement le français. Les 
fautes d'orthographe qu'ils font, sont preuves qu'ils ignorent sou- 
vent les premières règles de la grammaire. Sont-ils excusables ? 
Oui, croyons-nous, et voici comment. 

En premier lieu, la majorité de nos maîtres et maîtresses 
d'école, n'ont pas eux-mêmes une connaissance assez approfondie 
de la langue française, ni la méthode et les moyens de la bien 
enseigner, car, ils ont fréquenté les mêmes écoles que leurs élèves, 
et ont subi tous les inconvénients d'un programme d'étude du fran- 
çais que les autorités scolaires de la Nouvelle-Ecosse ont su préparer 
à leur manière. Jugez-en plutôt par le tableau suivant : tableau 
des matières du cours d'étude du français des High Schools," que 
j'emprunte au "Petit Canadien." 

Au 9ième Grade, qui renferme les matière requises pour un 
diplôme scolaire de 3ième classe, "Ontario High School French 
Grammar by Squair & Fraser ; Lessons 1 to 30, and Bertenshaw's 
French Conversational Reader, Lessons 1 to 30." 

Au Grade X, programme de deuxième classe, "Ontario High 
School French Grammar, Lessons 30 to 60, and Bertenshaw's 
Reader, Lessons 31 to end." Au Grade XI, programme de lière 
classe, "Berthon's Spécimens of Modem French Prose : "Ontario 
High School French Grammar, Lessoms 61 to 92." Au Grade XIII 
ou Académique, on termine l'étude de la grammaire, toujours la 
même, et on fait de la littérature ? ? ? On fouille les ' 'Sacs et 
Parchemins" de Sandeau : on admire en passant le Polyeucte de 
Corneille, édition de Baunhotz (un Allemand probablement), et on 
fait la connaissance de "Le gendre de Monsieur Poirier !" 

Un programme ainsi rédigé et à couleur un peu trop onta- 
rienne, n'est pas de nature à nous faire croire que ses auteurs sont 
doués d'une grande libéralité. Il n'est pas de nature non plus, à 
inspirer une grande confiance chez nos élèves, et il ne faut pas 
s'étonner alors si la connaissance du français chez eux, n'est pas 
ce qu'elle devrait être. 

Cette Ontario High School French Grammar, qu'on nous met 
entre les mains, étant celle sans doute qui a inspiré à un inspecteur 
anglais des écoles françaises de l'Ontario la fameuse phrase "Il 



— 161 — 

puit entonne," n'est pas faite pour nous. Etant bilingue, elle 
s'adresse plutôt à l'élève anglais qui veut apprendre le français. 

Si au moins l'étude de cette même grammaire était obliga- 
toire dans toîis les Grades de nos High Schools, nous n'aurions pas 
trop à nous plaindre, mais elle ne l'est pas. Ainsi, au 9ième Grade 
l'anglais seul est obligatoire et le français est matière facultative 
aux examens. Au lOième, il est mis sur le pied du grec et de 
l'allemand. Si enfin la connaissance de chacune des règles de cette 
grammaire était accompagnée d'un exercice écrit, l'élève compren- 
drait mieux d'abord et retiendrait plus facilement ensuite. Mais 
les autorités scolaires se gardent de lui en fournir les moyens. 
Pourvu que l'on sache un peu d'Ethymologie et que l'on apprenne 
les principales règles de la Syntaxe, c'est suffisant pour eux. 

On le voit, le Conseil de l'Instruction Publifiue donne peu 
d'importance à l'étude du français dans les Grades élevés, et s'il 
nous a accordé que, durant les quatre premières années du cours 
primaire, le français fût la langue d'enseignement dans nos écoles 
acadiennes, il a cédé à notre demande plutôt dans le but de faire 
de cet enseignement du français, la préparation à l'étude de l'anglais, 
qu'en celui de la reconnaissance de nos droits. Nos adversaires 
sont puissants, mais nous sommes tenaces et moins timides au- 
jourd'hui. Nous luttons toujours , tranquillement cependant, et 
sans trop le faire voir, car nous vivons dans un siècle où le faible 
doit souvent plier et user de douceur auprès du fort. 

Ceci ne nous empêche pas, toutefois, de caresser l'espoir de 
voir un jour des écoles normales bien françaises, établies sur ces 
plages acadiennes, où iront se former pendant des années, les fu- 
turs éducateurs et éducatrices des petits frères d'Evangéline. 

A.-L. AUCOIN. 



La collection complète 



Il y a encore quelques collections complètes de la Revue 
acadienne au bureau du directeur. Les 12 numéros de l'année, 
reliés formeront un joli volume. 

LA REDACTION 



— 162 — 

Les vocables algonquins, etc. 



(Suite) 
HuRONs: 

Tribu indienne, très puissante, autrefois. "Les Hurons ha- 
bitaient au nord des lacs Erié et Ontario. Ils s'appelaient Wyan- 
dots, et ils furent surnommés Hurons à cauSe du bizarre aspect de 
leur tête tatouée et de leur chevelure. Les premiers Français qui 
virent ces étonnantes têtes de Sauvages s'écrièrent: "Quelles hures." 

Ce qui précède est pris de la Vérité de Québec, no du 10 
février 1917. Se non è vero. . . . 

La paternité de cette trouvaille revient au Père Lallemant. 

Iroquois: 

Tribu sauvage, ennemie des Français. "La nation Iro- 
quoise reçut des Français le nom sous lequel elle est générallement 
connue et que l'on fait dériver du mot "Hiro," j'ai dit, conclusion 
• ordinaire des harangues de ses orateurs. Les Iroquois s'appe- 
laient eux-mêmes du nom de Hottinonchiendi, qui signifie cabane 
achevée. Les Hollandais, leurs voisins, les appelaient Maquas, dé- 
signation qui s'est étendue même aux Hurons. 
En changeant un peu ce mot, les Anglais ont formé le nom de 
Mohawk, qu'ils donnèrent aux Agniers." 

De la Vérité de Québec, no du 10 février 1917. 

Ceci est croyable, sans cependant être un article de Foi. 

Me prévalant de l'axiome théologique in duhiis lihertas, 
j'ose émettre l'opinion que ce nom viendrait tout aussi vraisembla- 
blement d'une locution indienne, notée en français par Irinachoiw, 
et qui signifie un vrai serpent. 
Kacaoui: 

Canard à longue queue, d'après M, C. E. Dionne. C'est le 
old Squaw des chasseurs anglais. 

Kayak : 

Canot fermé, fait de peaux, dont se servent les pêcheurs et 
les chasseurs esquimaux. 

Le canot ouvert, en usage pour les femmes, se nomme oumiak. 

KiNIKENIK : 

Vocable des Sauvages de l'ouest passé dans la langue, et qui 
signifie un mélange de tabac indigène de saule rouge {red willow) 
et de sumach (rhus). 



— 163 — 

Machicote : 

Mot pris aux Algonquins et qui signifie jupon de femme, 
cotillon. 
Mackinaw : 

Camelot, couverte de laine, capot fait avec une couverture de 

laine. Ainsi appelé, parce que ce vêtement venait principalement 

du fort Mackinaw ; tout comme le nom de cachemire a été donné aux 

châles qui viennent de la ville de Cachemire, aux Indes. 

Enveloppés dans nos pelisses de bison et dans nos couvertures Mackinaw, 
nous pouvions sans être incommodés, braver la fureur du vent. 

Maskeg : 

Marais, savanne. Ce mot est d'origine crie, correspond au 
mot mocôque, d'origine anénaquise, employé par les Acadiens. 
Ce terme est entré dans la langue des Anglais du Canada. 
Maskobina ou Masko : 

"Nom sauvage du sorhus americana, le sorbier." L'abbé 
H. R. Casgrain, Mot en usage dans le pays de Québec. 
MiCHIGONEN : 

"Mot d'origine montagnaise, désignant une variété de persil, 
dont l'arôme est bien supérieur à celui de nos espèces domestiques." 

Sylva Clapin — Dictionnaire. 
MoHAWK : tr^bu iroquoise : 

Il semblerait que ce nom vienne d'un mot pris au dialecte des 
Narragansets, mohowauuck, signifiant mangeur d'êtres vivants, quel- 
que chose comme cannibale. 
Madouecë : 

Porc-épic, le histrix des naturalistes. Ce mot apparemment 
pris du vocabulaire micmac est d'un emploi universel parmi les 
Acadiens, quoique le mot porc-épic soit aussi connu. 
Mahogane : 

C'est le bois d' acajou swietenia mahogony. Ce mot nous vient 
de l'anglais, qui le tient des aborigènes d'Amérique. 
Mais : 

Zea mays (L.) appelé turquet, blé d'Espagne, blé de Turquie, 
en France, et blé-d'Inde, en Acadie. C'est le maize — des Anglais. 
Mot d'origine haïtienne. 

"Les Armouchiquois et toutes les nations plus éloignées, outre 
la chasse et la pêcherie ont du blé de mahis et des fèves." 

Lescarbot, tome III, p. 119. 



— 164 — 

Manitou : 

Esprit, divinité. On trouve plusieurs lacs et rivières, depuis 
les côtes de l'Atlantique jusqu'aux prairies du Manitoba, qui portent 
ce nom, assurément algonquin. "Les plus nerveux, parlaient de 
sortir et de provoquer en combat singulier le manitou du Saint- 
Maurice' ' — Suite. 

Les îles ManitouUnes, au nord du lac Huron, les plus grandes 
îles en eau douce de toute la terre, signifient les îles du Grand 
Esprit. C'est sur ces iles que se déroule l'épopée indienne de 
Longfellow, Hiawatha. 

Marchoueche : Procyon lotor : 

Chat sauvage, appelé, je crois, raton dans le Roman de la Rose. 
C'est le raccoon des Anglais. 

Le mot marchouèche nous vient apparemment des Micmacs, 
quoiqu'il porte fortement l'empreinte du picard. 

Marie-Baron : 

Mot des Antilles, signifiant, tonnerre, et qui est passé dans la 
langue maritime. 

Mashquabina : 

Sorbier d'Amérique. Ce mot .inconnu en Acadie, est en 
usage en bas de Québec, principalement dans la région du Saguenay. 

"Le mot maskouabina veut dire graine à ours. C'est le 
cormier, dont les orignaux mangent l'écorce qu'ils aiment beaucoup. 
J.-C. Taché. Les trois Légendes. Peut'-être devrait-il sortho- 
graphier mashkonabinac. 

Mashkoui : 

Ecorce de bouleau. Ce mot sauvage est passé tout à fait 
dans la langue acadienne : allumer le feu avec du maskotii ; faire un 
casseau de maskoui pour recueillir l'eau d'érable, etc. "Maskwa, 
en algonquin, signifie celui qui étreint l'ours." (Berloin, p. 195.) 

Maskinonge : 

Gros poisson d'eau douce se rattachant à la famille des 
brochets, genre des esoces. Son nom scientifique est, je crois, esox 
nohilior. 

Les Anglais en ont fait masquilonge, par le changement de 
l'n en / et la chute de l'accent sur l'é. 

Il y a la rivière et le lac Maskinonge, dans la province de 
Québec. 



— 165 — 

Matachê : 

Tacheté, marqué de taches, meurtri : il a la peau toute 
matachée. Je crois que les Acadiens tiennent ce mot des Sauvages, 
qui l'employaient dans un sens différent. 

"Poutrincourt lui fit des présents de couteaux, hache, et 
matachias, c'est-à-dire, escharpes, carcans et brasselets faits de 
patenôtres ou de tuyaux de verre blanc et bleu." Lescarbot. 

Le même auteur dit ailleurs : "Il porte pendu à son col. . . 
une bourse en triangle, couverte de broderie, c'est-à-dire de mata- 
chiaz." 

J'ai vu quelque part que le prétendu Sauvage qui avait 
assassiné Howe, à Beauséjour, était un Acadien, mataché par les 
soins de l'abbé Leloutre, au dire des Anglais. Ici, le mot signifie 
déguisé en sauvage. L'abbé Leclercq et les autres missionnaires 
écrivent se matachier. 
Maxangua : 

Non d'un arbre des Indes occidentales, dont l'écorce sert à 
fabriquer des cordages. Le dictionnaire maritime de Bonnefoux et 
Paris l'a recueilli. 
MicocouiLivER : — Celtis occidentalis . 

Essence de bois très dur, précieux en ébenisterie. Ce mot 
dont le radical est inconnu est vraisemblablement d'origine améri- 
caine. 
Micmacs : 

Indigènes appartenant à la grande famille abénaquise, et 
qui, sous la domination française ,habitaient plus particulièrement 
le territoire compris aujourd'hui par le Nouveau-Brunswick, l'île 
du Prince-Edouard et une partie de la Gaspésie. 

Quelle est l'origine de ce mot ? Quand et par qui le nom de 
Micmac fut-il donné aux sauvages de l' Acadie. J'en fis la demande 
à M. Benjamin Suite, une autorité en histoire du Canada, et voici 
ce qu'il m'a répondu : 

"Par qui, et à quelle occasion le nom de Micmacs fut donné 
aux Souriquois ou Algonquins de l'ancienne Acadie ? IM| 

"La page suivante d'une brochure portant pour titre UNE 
TRIBU PRIVILIGIEE : SOUVENIR DU Ille CENTENAIRE 
DES MICMACS et publiée en 1910 par le Rév. P. Pacifique, 
O.M.C., répond parfaitement à cette question : c'est-à-dire qu'elle 
fait du micmac ! 

{A continuer) P. POIRIER 




— 166 — 

^^Par chez nous^^ 



Les préparatifs du sacre de Mgr Chiasson se continuent avec entrainement 
à la Pointe de l'Eglise. Son Eminence le Cardinal Bégin sera le prélat consécra- 
teur. Mgr S.-J. Doucet P. D., vient de faire appel à la générosité du peuple 
acadien qui ne manquera pas de tétaoigner au nouveau prélat, par un précieux 
cadeau, toute la joie et la considération dont il est l'objet. Quelques-uns des 
anciens élèves de Ste-Anne ont déjà fait leur offrande ; les autres ne manqueront 
pas de faire de même. La Congrégation de Jésus et de Marie si douloureusement 
éprouvée, ces derniers temps par deux incendies consécutives, compte sur l'Acadie 
reconnaissante pour le plein succès de ces fêtes qui auront lieu le dix-huit octobre. 
— o— — — 

Nous avons appris depuis le mois dernier, qu'un comité était formé, au 
Nouveau-Brunswick, dans le but de prélever des fonds pour l'achat d'un autel 
de la Sainte Vierge, dans la crypte de la basélique à l'Oratoire St-Joseph (Côte 
des Neiges, Montréal) et que sa Grandeur Mgr. Edouard LeBlanc, évêque de 
St-Jean, en était le président d'honneur. 

Avant que d'apprendre cette heureuse nouvelle, enthousiasmé par la lecture 
de deux articles dans l'Evangéline sur l'a-propos du projet, l'auteur de ces lignes 
s'est rendu chez le Provincial des Pères de Ste-Croix qui a été rempH d'amabilité 
pour lui, et lui a fait voir les papiers de l'architecte se rattachant au coût de cet 
autel. Le montant en est que de huit-cents dollars. Il est à espérer que nous 
n'aurons pas de peine à prélever cette somme. Le Rév. Père Provincial considère 
ce don comme un acte de la divine Providence. Laissez moi vous ajouter que les 
Acadiens de Montréal ne seront pas les derniers sur la liste des donateurs. 

Les contributions peuvent être adressées à M. l'abbé H-D. Cormier, 
Moncton N. B., secrétaire du comité ou à Mgr S.-J. Doucet, président de ce 
même comité. 

o 

Les membres des Succursales Jacques et Marie et Abbé Casgrain de la 
Société l'Assomption de Montréal auront leur euchre annuel à la salle de l'Assis- 
tance Publique le 24 octobre prochain. Depuis la fondation de la succursale des 
dames, les organisations marchent à merveilles. Les billets pour cette fête sont 
en vente chez tous les membres assomptionnistes au prix de 35 sous. 




DEPECHES DE FRATERNELLES AMITIES. 
L'Association Catholique de la Jeunesse Canadienne-Française, 
Chers Messieurs, 

Les Acadiens de Montréal, réunis à la salle de l'Union St-Joseph de 
St-Henri, pour célébrer leur fête nationale, s'empressent de vous témoigner leur 
vive admiration pour l'excellent travail d'éducation qui se poursuit dans les rangs 
de l'A. C. J. C, et vous offrent au besoin, leur entière coopération. 

(Signé) Rév. J. A. Richard, Chapelain. 

E.-L. Aucoin, président. 
E.-D. Aucoin, sec. archiviste. 



CORDIALE REPONSE 
Extrait du procès verbal du Comité Central de l'Association Catholique 
de la Jeunesse Canadienne-Française. Séance du 5 octobre, 1917. 

Merci aux Acadiens. Leur témoignage d'admiration est un récomfort 
pour les membres de l'Association de la Jeunesse. Grâce aux Acadiens des pro- 
vinces maritimes et de Montréal, les liens d'amitiés qui unissent nos deux peuples 
tendent à se resserer d'avantage. Puissent les deux jeunesses, l'acadienne et la 
canadienne, se tendre une main amicale pour travailler à l'obtention du même 
idéal catholique et français. 

(Signé) Le chef du Secrétariat 

Alphonse de la Rochelle. 

E. A. 




— 167 — 
Sur le bord de la Tombe 



Mes Chers Lecteurs, 

Je suis bien jeune, et pourtant j'ai connu les soucis de la 
vie. Il y a bientôt douze mois, par exception à la loi générale 
de la création des autres êtres, je demandais à voir le jour afin 
de jouir de l'existence sur la terre en accomplissant une mission 
patriotique. Ce besoin de vivre et cet appel à la lumière, je les 
ai fait entendre dans le cerveau d'un jeune homme qui aimait sa 
patrie et qui voulait la faire mieux connaître pour qu'elle fut mieux 
aimée. 

Quelle n'a pas été ma joie par un beau jour de janvier de 
me voir au nombre des messagères fidèles des plus douces espéran- 
ces ! Dès ce jour, j'ai été contente de mon origine, fière de ma 
toilette et enchantée de mon petit nom: La Revue acadienne. 

La province de Québec, accoutumée à donner l'hospitalité à 
tout ce qui parle de "l'idylle d'amour de la vieille Acadie," m'a 
accueillie avec empressement. J'ai eu même l'honneur de visiter, 
à chaque mois, les cabinets d'étude des plus hautes dignités ec- 
clésiastiques au Canada. Les différentes bibliothèques de la mé- 
tropole ne m'ont pas été inconnues, voire même, celle du parle- 
ment fédéral. 

Je me suis sentie et je me sents encore à l'aise à coté de mes 
cousines de France et du Canada, mais. . .c'est tout naturel, il 
n'y a que chez les Acadiens que je me trouve chez nous. Hélas! 
chers Acadiens, j'hésite à relater ce que vous me faites souffrir. 
Je suis née de vous avec des sentiments d'une fille unique. Je 
comptais sur votre paternelle protection. Même à l'état de puis- 
sance, j'avais entendu parler de la générosité proverbiale du peu- 
ple martyr. Mais... où sont ces cœurs d'antan ? Je suis fille 
unique, mais bien loin d'être choyée. Des plus âgées que moi 
€t d'une famille étrangère, occupent ma place à plusieurs foyers. 
Je voudrais entrer, on ne veut pas ouvrir. 

Mon sort est d'autant plus douloureux que c'est chez nous 
que je voudrais vivre, chanter et prier. 

Toutefois, ces ombres de tristesse ont été maintes fois 
dissipés à la voix sympathique de mon frère aîné : le journal l'É- 
vangéline. 



168 



Le nombre de mes lecteurs est encore bien petit, hélas î 
mais ceux qui ont bien voulu me faire le doux plaisir de me rece- 
voir à chaque mois ont dit de si belles paroles sur mon compte 
que j'ai cru d'abord à une longue et prospère existence. . .Avec les 
jours, les semaines et les mois se sont en allés mes rêves enchanteurs. 
J'ai appris à juger mon peuple de prédilection tel qu'il est en réa- 
lité et non pas tel que je le voudrais être. De lui dépend le nom- 
bre de mes jours — puis-je dire de mes années ? 

Toute modeste que je puis être pensez-vous mes chers lecteurs, 
que je mérite de continuer ma mission ? 

Si toutefois mon premier son de clairon vous résonne encore 
à l'oreille, joignez vos voix à la mienne pour chanter le réveil aca- 
dien. Mais pour mener vers la victoire cet avant-garde de triom- 
phe national, il vous faut mobiliser . . . des fonds. 

Pardon, je laisse ce ton guerrier à des frères robustes et 
forts et je reprends mon allure plaintive et féminine. Allure 
plaintive. . .sera-ce bien là la note qui va toucher les cœurs des 
grands criards de patriotisme d'occasion ? Messieurs, de la classe 
dirigeante qui prétendez forger la chaîne de défense territoriale, 
et qui voulez faire passer votre nom à la postérité, tâchez donc 
de vous faire d'abord inscrire au nombre des bienfaiteurs de la 
vraie messagère historique acadienne. (Il serait intéressant de 
citer ici des noms). De tous les hommes de profession aux pro- 
vinces maritimes, je n'en connais pas deux douzaines. Ce chiffre 
divisé par deux vous donnerait le nombre des instituteurs et ins- 
titutrices abonnés. Sur plus de cent cinquante succursales de la 
Société l'Assomption, quatre ou cinq m'ont payé leur abonnement. 
On me dit que la Société Mutuelle l'Assomption atteindra bientôt 
ses huit mille membres; moi je ne connais pas encore le numéro 
300. Et dire que le recensement de 1911 donne près de 170000 
âmes acadiennes ! 

Mes chers lecteurs acadiens, si vous désirez me voir grandir, 
il vous faut faire parvenir deux dollars à l'administration, un 
pour vous et un second pour l'abonnement d'un ami. Même à 
ce compte, je serai chancelante mais mon directeur me promet la 
vie à cette condition. 

Si malgré mes supplications et celles de plusieurs de mes 
bienfaiteurs vous faites encore la sourde oreille, j'aurai la désola- 
tion de me voir rangée, au 1er janvier 1918, au nombre des feuil- 
es qui ont véci^i La Revue acadienne. 



m 



169 — 



A travers vingt-cinq années d'apostolat 

LES EUDISTES AU CANADA 
1890—1916 



Chapitre Liminaire 

Coup d" œil d'ensemble. Les Eudistes et le Canada au 
XV Ile siècle ; — au XV II le siècle — • Leur introduction définitive au 
XIXe: développements successifs. 



(suite) 

Or, le jour même où était signé l'ordre de départ pour la 
Nouvelle-Ecosse des PP. Blanche et Morin, les Acadiens accourus 
en foule des extrémités du Nouveau-Brunswick, de l'île du Prince- 
Edouard, du Cap Breton, et réunis en grande convention, célé- 
braient à la Baie Ste -Marie, l'Assomption, leur fête nationale : 
à deux genoux, à l'endroit précis où devait bientôt s'élever le futur 
collège, cette foule immense et profondément chrétienne, chantait 
à pleines poitrines son hymne national, l'Ave Maris Stella, et elle 
suppliait avec confiance sa toute puissante Patronne de ne pas aban- 
donner son peuple et de lui accorder les maîtres chrétiens dont sa 
jeunesse avait besoin. 

Les Pères Blanche et Morin s'embarquèrent donc à Liver- 
pool sur le Carthaginian, le 2 septembre, et le 13 du même mois, 
ils présentaient leurs hommages à sa Grandeur Mgr O'Brien. 

Celui-ci, qui ne comptait plus sur les Eudistes, fut plutôt 
surpris et même embarrassé de leur arrivée : il l'était d'autant plus 
qu'il avait promis aux Pères de la Miséricorde les missions de la 
Baie Ste-Marie, en leur confiant l'établissement du collège projeté. 

On finit toutefois par s'expliquer et par s'entendre : deux 
jours après, les deux voyageurs arrivaient à St-Bernard où ils re- 
çurent des PP. Gay et Parker, le plus cordial accueil. 

Le 2 novembre suivant les Pères ouvraient les classes dans 
la maison curiale : le collège Ste -Anne était fondé. Nous en dirons 
bientôt les pénibles débuts, puis les douloureuses épreuves qui en 
hâtèrent le développement. Qu'on nous permette, pour finir ce 
premier chapitre, de jeter un coup d'œil d'ensemble sur l'épanouis- 
sement de cet humble rameau que nous venons de voir se. détacher 



— 170 — 

du tronc de la Congrégation de Jésus et de Marie, pour prendre 
vigoureusement racine dans le sol de la Nouvelle-France ; il est de- 
venu depuis un arbre magnifique à l'ombre duquel vont grandir 
désormais des générations de catholiques et de Français. 

En 1893 le T.-H. Père LeDoré apportait à ses fils d'Acadie 
le réconfort de sa visite paternelle : cette visite a son histoire, ou 
plutôt ses histoires : je m'en voudrais de n'en pas extraire quel- 
ques détails savoureux. 

Le T.-H. Père avait pris place, le 14 avril, à bord de la 
Touraine ; c'était l'époque de l'exposition de Chicago : ce qui ex- 
plique la composition plus que cosmopolite du personnel du navire 
où toutes les races se coudoyaient : bref une Babel en miniature. 

Le samedi 23, la Touraine jetait l'ancre en rade de New- York 
et quelques heures plus tard, grâce à la complaisance des officiers 
de douane, et moyennant une modique rétribution de trois dollars — 
vraiment c'était pour rien ! ? ! — le T.-H. Père arrivait chez nos 
soeurs du Bon Pasteur de l'Hast River. 

On devine l'accueil que ces bonnes sœurs firent au succes- 
seur du B. P. Eudes ; cet accueil à la fois fraternel et filial, fut 
presque éclipsé toutefois, par la réception empressée que le R. P. 
Edwards, curé de l'Immaculée Conception, et supérieur de la com- 
munauté, ménagea au T. H. Père : il le combla d'attentions déli- 
cates, et de ces petits soins auxquels l'étranger doit, pendant de 
courts instants, l'illusion de se trouver chez soi. Puis, en compagnie 
du plus aimable des ciceroni, ce fut une véritable course à travers 
New York, dont les différents monastères et communautés reli- 
gieuses furent comme autant d'étapes. 

Un supplice inouï pour lui,, attendait notre visiteur à chacune 
de ses stations : Etre le Père LeDoré et se voir condamné au silence, 
alors qu'on a tant et de si intéressantes choses à dire ! Il fallut 
bien s'y résigner pourtant et se contenter, un peu partout, de quel- 
ques mots échangés, vaille que vaille, que complétait et traduisait 
la respectueuse sympathie qu'on se témoignait de part et d'autre. 

Il faut dire que le bon Père n'était pas au bout de ses peines : 
bien des aventures, et quelques unes d'un tour plutôt tragique, 
devaient marquer ses allées et venues à travers le Nouveau Monde. 
Qu'on en juge par l'histoire suivante, racontée avec un grain 
d'humour, par le T.-H. Père lui-même. 

"A Boston les voitures de place sont d'un prix raisonnable ; 
"pour 2.50 francs on me conduisait à l'église française desservie 



— 171 — 

"par les excellents Pères Maristes. Le Révérend Père Supérieur 
"était absent. Je demande son assistant. Au bout de quelques 
"minutes, un Père se présente, avec un air grave et un regard 
"scrutateur. Je lui offre mes hommages et je décline mon nom et 
"mes qualités. "Comment, malheureux, me dit-il avec force et 
"indignation, vous osez vous présenter ici?. . .Reprenez vos colis 
"et Veuillez sortir de chez nous. On nous a prévenus que vous 
"viendriez ; irais en nous a dit aussi qui vous étiez". Ne me ren- 
"dant pas compte de cette algarade, je tourne la chose en riant ; 
"loin de prendre le chemin de la porte, je me mets à donner force 
"détails sur les Pères Oblats que je connais. Hélas ! Je ne fais 
"qu'embrouiller par là mon affaire. C'est en effet par erreur que 
"le P. Blanche m'avait dit que je trouverais des Oblats à Boston ; 
"j'étais chez des Maristes. Le Père me fait remarquer ma méprise 
"et il n'en est que plus obstiné à me prier de sortir. "Nous aimons 
beaucoup les Eudistes, me dit-il ; nous connaissons le R. P. LeDoré 
et nous l'estimons tout particulièrement ; nos rapports réciproques 
sont des plus affectueux ; quant à vous, de quel droit osez-vous 
vous faire passer pour ce que vous n'êtes pas?" Je donne alors 
"mille détails sur les Pères Maristes de Paris et de Lyon ; je parle 
"de la récente assemblée provinciale de Seulis — Rien ne peut con- 
' vaincre mcn interlocuteur de mon identité. "Tout cela est très 
bon, me répcndit-il ; encore une fois nous aimons le R. P. LeDoré 
et nous serions heureux de le recevoir ; mais vous c'est autre chose. 
Avez-vous des papiers?" J'exhibe ma feuille de pouvoir signée 
"du Cardinal Richard ; je montre mon billet d'électeur, daté à 
"peine de quinze jours ; j'essaie de faire comprendre que j'arrive 
"directement de Paris. Le Père était ébranlé, mais pas il n'était 
"convaincu. Sur ces entrefaites deux Pères rentrent à la commu- 
"nauté, et l'un d'eux, ancien élève de Valogne, me reconnaît et me 
"salue par mon nom. Alors tout s'explique. Un aventurier s'é- 
"tait présenté chez les Pères de Washington, en se donnant comme 
"le Supérieur Général des Eudistes, et il avait annoncé son projet 
"de se rendre à Boston. La fraude avait été découverte ; et 
"depuis quelques jours le Père qui m'avait reçu s'était préparé à 
"accueillir comme il le méritait le faux P. LeDoré. Il s'en acquitta 
"à merveille. ..." 

La traversée de Boston à Yarmouth se fit dans un épais 
brouillard, agrémenté d'une pluie abondante et de violentes rafales. 



— 172 



lyC Père Blanche venu de Churcli Point à la rencontre du 
T.-H. Père, l'attendait au débarcadère. Après les premières effu- 
sions de l'arrivée, on se rendit au presbytère de Yarmouth, chez le 
Père MacCarthy, qui quelques années plus tard, devait remplacer 
Mgr O'Brien sur le siège archiépiscopal de Halifax. 

Iv'heure du train ne permettait guère un séjour prolongé 
à Yarmouth : il fallut bien se remettre en route, mais pour Church 
Point, cette fois. 

Nos voyageurs y arrivèrent au beau milieu d'une tempête 
de neige des mieux réussies : le T.-H. Père pouvait immédiatement 
prendre contact avec les charmes variés de la Baie vSte-Marie. La 
plupart des Pères du Collège s'étaient intrépidemment portés à sa 
rencontre ; après une courte mais chaleureuse cérémonie de ré- 
ception, on prit le chemin du Collège où l'entrée se fit triomphale- 
ment au son vibrant des cloches, aux accents joyeux de la fanfare 
et dans une allégresse générale. . .Celle-ci devait se prolonger pen- 
dant les trois semaines que dura le séjour à Church Point du T.-H. 
Père. 

De Church Point le Père LeDoré se rendit à Halifax où il 
tenait à faire visite à l'archevêque Mgr O'Brien, et pour lui pré- 
senter ses hommages, et aussi pour arrêter avec sa Grandeur un 
second projet de fondation qui était dans l'air depuis quelque 
temps déjà : c'est en réalité dans cette entrevue que furent réglés 
la création d'une aumônerie chez nos sœurs du Bon Pasteur et 
l'établissement du grand séminaire de Halifax. 

Le désir d'acquérir une connaissance plus approfondie du 
pays, où les indications de la Providence semblaient devoir fixer 
un jour notre Congrégation, décida le P. Général à poursuivre 
sa route vers le Canada français. On était en grandes fêtes à 
Québec le jour de sort arrivée : on y célébrait le deuxième centenaire 
de la fondation de l'Hôpital Général. Les circonstances étaient 
donc, pour lui, on ne peut plus favorables pour se ménager de pré- 
cieuses relations. 

Dès le soir même, il était gracieusement invité par Mgr 
Bégin, à prendre la parole dans une réunion publique tenue dans 
la salle des fêtes de l'Université. D'enthousiastes applaudissements 
répondirent à la magnifique improvisation dans laquelle il salua 
avec sa délicatesse habituelle, l'élite de la Providence de Québec 
groupée ce soir-là, autour de lui. Les émotions de cette soirée 



— 173 — 

furent un des plus doux souvenirs qu'il devait garder de ce pre- 
mier voyage. 

Un pèlerinage à la bonne Ste-Anne s'imposait au vrai 
breton d'Auray qui parcourait la Province de Québec : aussi après 
avoir retrouvé la langue et les mœurs de la France au milieu des 
Acadiens et des Canadiens, eut-il à cœur d'aller respirer la foi et 
la piété de la Bretagne au sanctuaire de Beaupré. 

Le soir de ce pieux pèlerinage, notre infatiguable voyageur 
se dirigeait vers Montréal, Ottawa, où il désirait vivement renouer 
avec nos sœurs des deux observances et avec les différentes commu- 
nautés de ces deux villes, de vieilles et fidèles amitiés, dont quelques 
unes remontaient fort loin en arrière. Partout on rivalisa de pré- 
venances en son honneur : tout dans ce voyage fut pour lui, aimable, 
joyeux, fraternel. 

Mais le moment de reprendre le chemin de la France appro- 
chait ; ce voyage dont la Congrégation devait bientôt récolter les 
fruits, avait atteint son but : les fils du Père LeDoré pourraient 
désormais venir au Canada ; leur Père les y av^ait fait connaître 
et aimer partout où il avait passé, et les vives sympathies qu'il 
s'était acquises allaient tout naturellement se reporter sur eux. 

Dès le printemps de 1894 la construction du séminaire de 
Halifax fut commencée et même assez activement pour qu'on put 
espérer, un instant, en faire l'ouverture dès le mois de septembre 
suivant. 

Au mois de mars 1895, seconde visite du T. -H. Père Général 
pendant laquelle furent inaugurées à Church Point, les fêtes qui 
devaient se célébrer en France à l'occasion du 25ième anniver- 
saire de son généralat. C'est également au cours de cette seconde 
visite que le T. -H. Père eut l'honneur de prêcher les retraites 
ecclésiastiques de l'archidiocèse de Québec, resserrant par là, les 
liens de vénération et d'estime réciproques qui, dès son premier 
voyage, s'étaient formés entre lui et les personnages les plus dis- 
tingués de l'antique métropole canadienne. 

Sa troisième visite en 1898 fut le point de départ de la mai- 
son du Sacré-Cœur de Caraquet. Des négotiations relatives à 
cette future fondation, étaient, depuis longtemps entamées entre 
Mgr Rogers et M. l'abbé Allard, curé de Caraquet, Déjà dans 
l'hiver de 1895-1896, les RR. PP. Cochet et Blanche avaient fait, 
à ce sujet, un voyage à Chatham. Rien cependant n'avait été 
arrêté et ce fut précisément pour en arriver à quelque conclusion 



— 174 



pratique que, profitant de ce nouveau séjour au Canada, le Père 
LeDoré alla rendre visite à sa Grandeur Mgr Rogers ; leur entrevue 
ne manqua pas d'une piquante originalité ; le T.-H. Père en a sou- 
vent parlé depuis en termes fort plaisants. Sa démarche ne fut 
cependant pas inutile, car le 14 novembre 1898, le R. P. Morin — 
dont le nom restera associé à celui de toutes nos fondations — 
partait pour Caraquet où il était chargé de jeter les fondements 
du futur collège. 

En 1902, la Congrégation de Jésus et de Marie franchit les 
limites des Provinces Maritimes. On sait dans quelles circons- 
tances : l'orage grondait en France menaçant d'y détruire toutes 
les sociétés religieuses. Le Souverain Pontife Léon XIII avait 
bien essayé sinon de conjurer l'orage, au moins d'en atténuer les 
ravages ; ses hautes pensées de conciliation et d'apaisement s'étaient 
heurtées à la mauvaise foi et au cynisme des mandataires des loges 
qui depuis trop longtemps déjà, occupent en France les premières 
charges du pays. 

L'arrêt de mort des sociétés religieuses allait être signé : 
il importait d'en prévenir les conséquences ; vers le mois de juillet 
1902, eut lieu, au Collège St-Jean de Versailles, une réunion de tous 
les supérieurs de la Congrégation ; le Père Général y fit l'exposé de 
la situation, se demandant avec anxiété que faire et où aller. 

Le Père Blanche qui depuis longtemps avait fait ses preuves 
était présent à cette réunion : l'obéissance qui l'avait envoyé au 
Canada en 1890, l'en avait rappelé en 1899 à l'expiration de son 
mandat comme supérieur ; c'est à lui que le T.-H. Père confia la 
délicate mission d'aller chercher du pain et un refuge pour ses 
frères, sur le point d'en manquer. "Allez, lui dit-il, pour toute 
feuille de route, votre bon ange vous conduira". 

Héroïque pèlerin de l'obéissance et de dévouement le Père 
Blanche reprend le chemin de l'Amérique où il a déjà tant travaillé 
et tant souffert. 

Il se dirige d'abord vers le sud des Etats-Unis: il a entendu 
dire qu'il y a des Acadiens à la Nouvelle-Orléans et, un instant, 
il caresse le rêve d'aller recommencer, sur les bords du Mississippi, 
l'œuvre de la Baie Ste-Marie. C'est plein de ces généreuses espé- 
rances , qu'il frappe à la porte de l'archevêché : il y rencontre un 
accueil plus que réservé de la part du coadjuteur Mgr Roussel, 
l'un des anciens élèves, pourtant du Collège de Redon : "il n'y 



— 175 — 

a rien à faire pour vous ici, mon Père, lui dit celui-ci, en substance : 
vous n'y seriez que la cinquième roue à un chariot.'' 

L'archevêque auquel il se présente ensuite, ne lui montre 
d'abord que froideur et défiance : "Que voulez-vous donc que je vous 
donne ? Nous avons abondance et surabondance de Congrégations'' . . . 
Puis se ravisant : "// y a bien les Acadiens parmi lesquels vous 
pourriez peut-être faire quelque chose : nous aurons conseil à l'arche- 
vêché d'ici à quelques jours et je vous rendrai réponse alors ." Le con- 
seil eut lieu bien à la date indiquée, mais l' opposition du clergé à 
l'admission de nouveaux étrangers dans le diocèse y fut telle qu'elle 
empêcha tous pourparlers ultérieurs : le Père Blanche n'avait plus 
qu'à plier bagages. 

De la Nouvelle-Orléans il se rendit au Texas chez Mgr 
Durieux : d'autres déboires l'y attendent. A la sacristie de la 
cathédrale où il se présente tout d'abord, on lui fit subir le plus 
inquisitorial des examens : de guerre lasse le pauvre Père réclame 
qu'on lui accorde au moins la Ste Communion, s'il ne peut être 
admis à célébrer la Ste Messe : on fait droit à sa demande d'assez 
mauvaise grâce. 

Il est ensuite introduit auprès de l'évèque : ''Vous êtes le 
bienvenu, mon Père, lui déclare Mgr Durieux dès qu'il lui à entendu 
exposer l'objet de sa visite ; c'est la Providence qui vous envoie. . . 
Venez d'abord déjeuner, nous causerons ensuite. . ."On causa longue- 
ment : hélas ! les bienvaillantes propositions faites par le bon évê- 
que étaient pratiquement inacceptables : nous n'étions pas prêts 
pour ce genre d'œuvres. Le Père Blanche devait aller chercher for- 
tune ailleurs. Il s'adressa effectivement, mais sans plus de succès, 
à plusieurs autres évêchés. 

Un changement de direction s'imposait : brusquement le 
Père quitte, pour le Nord, son voyage à travers le Sud : par la Nou- 
velle-Orléans et New York il gagne Fall River où le curé, un ancien 
missionnaire de la côte Nord, M. l'abbé Giguère, lui offre l'hos- 
pitalité la plus aimable. 

Pendant le dîner arrive une dépêche de Mgr Biais, évê- 
que de Rimouski, rappelant un de ses prêtres qu'il avait prêté à 
M. Giguère ; la grande pénurie de prêtres dont souffrait alors le 
diocèse de Rimouski avait nécessité ce brusque rappel. Cet in- 
cident fut un trait de lumière pour le Père Blanche : le soir même 
il part pour Rimouski ; à Lévis quelle n'est pas sa surprise de ren- 
contrer le vicaire général de Rimouski, Mgr Langis qui revenait 



176 — 



lui-même de Montréal où il était allé demander aux Sulpiciens un 
professeur de philosophie pour som séninaire. 

Nos deux voyageurs lient ensemble conversation et se font 
mutuellement offre de bons services, y Venez avec moi, dit le vicaire 
général à son interlocuteur, Mgr Biais est actuellement à Québec 
avec les autres évêques de la province et je vous présenterai à lui ainsi 
qu'à ses vénérés collègues. . ." 

Une fois la présentation faite et les premiers saluts échangés, 
Mgr Biais fait connaître au mandataire du Père LeDoré l'embarras 
dans lequel le met le refus de ces messieurs de St-Sulpice. • Cet 
embarras était vraiment providentiel pour le Père Blanche : une 
heure plus tard le R. P. Jennet, alors à Plalifax, recevait l'ordre de 
se rendre à Rimouski pour se mettre à la disposition de sa Grandeur, 
qui dès ce moment témoignait à notre Congrégation cette sym- 
pathie pleine de bienvaillance dont, depuis, nous avons tant de fois 
éprouvé les marques. 

D'autres rencontres, non moins providentielles que la pré- 
cédente, attendaient le Père Blanche à Québec : Mgr Labrecque 
évêque de Chicoutimi se montra immédiatement tout disposé à 
faciliter aux Eudistes l'entrée de son vaste diocèse. . .Dès ce pre- 
mier échange d'idées on pouvait entrevoir tout le riant avenir que 
la générosité de sa Grandeur allait bientôt assurer à ses nouveaux 
protégés. 

De son côté, Mgr de Valleyfield manifesta le désir d'avoir 
quelques uns de nos Pères attachés au séminaire de sa ville épis- 
copale. Ce désir devait se réaliser l'année suivante à la suite du 
voyage en Europe de Mgr Emard et ses démarches qu'il fit alors, 
à cette fin, auprès de Père Général. 

Le Père Blanche n'avait plus qu'à retourner en France, 
pour y rendre compte, à son supérieur général, de l'heureuse issue 
de la délicate mission dont 11 avait été chargé. Celle-ci terminée 
il alla reprendre ses fonctions au Collège de Versailles : il avait 
été absent du commencement de juillet à la fin de septembre. 

Au mois de décembre de cette même année, 1902, une nou- 
velle obédience le renvoyait au Canada pour y régler définitivement 
les fondations dont, dans son précèdent voyage, il avait posé les 
jalons. 

Cette seconde mission était d'autant plus difficile à remplir, 
qu'il revenait au Canada à l'insu de ses confrères qui s'y trouvaient 



% 



— 177 — ' 

déjà, et de plus, muni des plus amples pouvoirs de la part du T. -H. 
Père Général. De Troy. où il descend chez le Père Rey, il mande 
d'urgence auprès de lui, le R. P. Dagnand supérieur de Church 
Point, qui remplissait les fonctions de vicaire provincial. Après 
s'être concerté avec lui, le Père Blanche se remet en route pour 
Chicoutimi et c'est alors que furent arrêtés les différents projets 
d'établissement dans le diocèse de Mgr Labrecque : sa Grandeur 
daignait offrir à la Congrégation la paroisse du Bassin, plusieurs 
chaires dans son séminaire, enfin l'immense territoire de la côte 
Nord, devenu depuis le Vicariat Apostolique du Golfe St -Laurent. 

Ce fut au cours de ce même voyage que fut acceptée la 
mission de Wonsocket (U.S. A.). 

L'heure de l'exil pouvait sonner : avec le plus honteux 
cynisme les sociétés religieuses furent mises en France hors la loi, 
et leurs membres durent aller chercher sur la terre étrangère la 
liberté de se dévouer à la gloire de Dieu et au salut des âmes. 

La plus large et la plus cordiale hospitalité nous était ré- 
servées dans la Nouvelle France où deux groupes importants de 
nos Pères vinrent, dans le cours de 1903, occuper les postes que leur 
avait ménagés la prévoyante sagesse des supérieurs et la bien- 
vaillance de Nosseigneurs les Evêques. 

Sous l'impulsion des différents vicaires provinciaux qui se 
succédèrent depuis à la tête de la province, les RR. PP. Blanche, 
Dagnaud, LeVallois, Lebastard, de nouvelles fondations vinrent 
bientôt s'ajouter à celles qui existaient précédemment : celles de 
la Pointe au Père, de Rogersville, de Tobique, Lévis, Montréal, 
Bathurst, Chandlers. 

C'était vraiment une nouvelle patrie que nous trouvions 
sur cette terre si profondément catholique et française : obéissants 
au mot d'ordre que le T. -H. Père nous donnait dans sa circulaire 
du 29 juillet 1905 : "La-bas nous devons être. . .Canadiens", nous 
nous sommes efforcés toujours de prendre à cœur les intérêts na- 
tionaux et religieux de notre pays d'adoption ; aussi avons nous 
été associés à toutes les grandes manifestations de sa vie catholique 
et française ; plusieurs de nos Pères ont eu le privilège de prendre 
part au 1er Concile plénier tenu à Québec en 1909 ; l'un d'eux, 
le R. P. LeVallois y eut même une part des plus actives, puisque 
sur la présentation de sa Grandeur Mgr O'Brien, il fît partie de 
la commission chargée d'en préparer et d'en reviser les "schemata"; 
d'autres ont représenté la Congrégation aux imposantes solennités 



— 178 — 

du Congrès Eucharistique de Montréal en 1910, et du Congrès 
du Parler français qui en 1912 réunit à Québec l'élite de la race r 
française au Canada. Depuis 1906, les Eudistes, dans la per- 
sonne de sa Grandeur Monseigneur Blanche, ont eu l'insigne 
honneur d'être admis dans ce magnifique épiscopat canadien qui 
préside avac tent de dignité et de sagesse aux destinées religieuses 
et nationales de son peuple. 

Aussi n'est-il pas surprenant que dans un miheu si favo- 
rable, et dans des circonstances si providentielles, notre Société 
ait trouvé au Canada sa vie normale ; elle y a repris ses œuvres ; 
elle y vit intensément cette vie apostolique et sacerdotale qui doit 
être la sienne ; on en jugera par les chapitres suivants, où l'on 
pourra recueillir les fruits de ses vingt-cinq années de fécond et 
laborieux apostolat en terre canadienne. 

R. P. Em. GEORGES, c.j.m. 

(Fin du chapitre liminaire) 



REPARATION D'HONNEUR 



Monsieur Veritas, qui connaît sans doute du latin, critique sévèrement dans l'Evan- 
géline, les vues du conférencier de la soirée acadienne, donnée au Monument National le 16 oc- 
tobre dernier, au bénéfice de la Revue. Nous avons intérêt à défendre notre illustre conférencier 
qui s'est si entièrement dévoué en cette circonstance, mais en toute justice pour le personnage 
en question, nous demandons au critique d'ajuster lui-même ses propres "lorgnettes". 

Il faut se croire doué d'un jugement bien supérieur pour se permettre d'attaquer d'une 
manière si ironique, et en grand public, l'esprit d'observation de cet ami des Acadiens. 

Pour peu que nous ayons étudié le moral de l'Acadien sur les côtes du Cap-Breton, 
sur les rives des Iles de la Madeleine, sur les plages de la baie Ste-Marie et dans les réglons limi- 
trophes du Nouveau-Br'unswick, nous croyons que jamais psychologue n'ait aussi bien compris 
l'état d'âme d'un peuple, et que jamais conférencier n'ait parlé avec autant de connaissance de 
ces braves descendants français. 

Même s'il s'eût glissé quelques exagérations dans cette causerie de Français à descen- 
dants français, nous serait-il permis de voiler, en un coup de plume anonyme, la carrière si bien 
remplie d'un apostolat de douze années chez les Acadiens? 

Heureusement, les sentiments de reconnaissance, envers ceux qui leur font du bien, 
ne manquent pas chez les Acadiens, et nous prions le digne personnage visé dans la critique de 
Veritas, de bien vouloir croire à la vérité des paroles qui lui sont adressées dans l'article intitulé 
"Hommages aux Canadiens-français " qui paraît dans ce numéro même. 

. Le DIRECTEUR. 



— 179 — 
Monseigneur Patrice Chiasson^ 



La population acadienne se souviendra longtemps des magni- 
fiques solennités du sacre de Monseigneur Partice Chiasson, évê- 
que de Lydda et vicaire Apostolique du Golfe St-Laurent. 

Tout un numéro de la Revue acadienne ne serait pas trop 
pour léguer à la postérité un compte-rendu digne de ces réjouis- 
sances sans égales dans l'histoire de l'Acadie. Mais le format de 
notre organe nous force à en donner les principaux traits seulement. 

C'est le 17 octobre dernier que, pour la première fois, l'A- 
cadie avait l'honneur de saluer la plus haute dignité ecclésiastique 
au Canada dans la personne de son Êminence le Cardinal Bégin, 
Archevêque de Québec. 

De même qu'autrefois les regrettés évêques de Québec, envoy- 
aient de sensibles marques de sympathie à l'Acadie attristée, ainsi 
le successeur des Mgr De St-Valier, des Mgr Denaud et autres 
a voulu donner la meilleure preuve de sa haute estime du peuple 
martyr en se rendant lui même consacrer le deuxième évêque 
acadien sur le sol de l'Acadie en fête. Disons mieux, ce sont tous 
les cœurs canadiens-français qui se sont portés dans les personnes 
de leurs évêques (ou de leurs représentants )vers les plages de la 
baie Ste-Marie. Onze évêques accourus des différentes provinces 
du Canada et au delà de soixante quinze prêtres assistent le matin 
du 18 octobre dernier au sacre de Monseigneur Patrice Chiasson. 

Un ami de la province de Québec a chanté ces belles fêtes 
en quelques vers : 

C'est. . .fête d'Acadie, 

Dans un vivant éveil de drapeaux étoiles ! 
L'essor des carillons soulèvent des vols d'âmes 
Dans les alleluas dont se peuplent les airs, 
Le long des chemins gais, plantés d'érables verts. 
Où le feston de fleurs s'enlace aux oriflammes. 

Mgr Chiasson est né au Grand-Étang, C.-B. (sur le bord 
du Petit Lac). Il consacra ses jeunes années à l'enseignement 



■ Voir sa phogaphie à la page II du volume de la Revue. 



— 180 



primaire, après avoir obtenu ses diplômes de l'école normale de 
Truro N.-Ê. et de celle de Frédéricton N.-B. 

La mission de l'instituteur se rapproche sur bien des points 
de celle du prêtre. Le jeune Patrice ayant compris, dans son arondis- 
sement de campagne, le rôle du vrai maître d'école, voulu anoblir 
sa carrière en gravissant les degrés de l'autel et en devenant pré- 
dicateur de la chaire sacrée. 

Il n'aurait su choisir meilleur poste que celui d'enseigner, 
à ses compatriotes qui en avaient tant besoin, les bases d'une 
instruction solide et d'une éducation franchement catholique. 
C'est le poste d'honneur qu'a gardé au collège Ste-Anne 
des RR. PP. Eudistes N.-Ê-, pendant dix-neuf ans. Sa Grandeur 
Mgr de Lydda. Le collège Ste-Anne de la bais Ste-Marie compte 
sur sa^iste d'anciens élèves les noms des deux premiers évêques 
acadiens. 

Puissiez-vous Monseigneur de Lydda, par le mérite de vos 
années de sacrifices et de dévouement, susciter, chez nous, un grand 
amour de l'enseignement et par là fournir, dans tous les centres 
acadiens, des éducateurs dignes d'un si bel exemple. 



I 



Edmond-D. AUCOIN. 



UN ECHOS 



Selon les récits des fêtes du Sacre de Monseigneur Patrice Chiasson, l'Acadie a vécu, 
en octobre dernier, des jours de légitime réjouissance. Nous donnons ailleurs un compte-rendu 
de cet heureux événement. C'est Monsieur l'abbé J.-A. Richard, curé de Verdun, qui a eu l'hon- 
neur de représenter Sa Grandeur Monseigneur Bruchési à ces magnifiques solennités. Sa Gran- 
deur n'aurait su mieux choisir parmi ses prêtres qui s'intéressent à l'Acadie M. le curé Richard 
est d'origine acadienne, et s'en souvient. 

E. A. 



— 181 — 
Hommages aux Canadiens-Français 



A peine les succès de la soirée de Grand-Pré viennent-ils de 
faire échos par tout le Canada que la Société Saint-Jean-Baptiste 
réunit encore le public montréalais pour l'entretenir de la patrie 
quasi légendaire d'Evangéline et lui permettre de contribuer à une 
autre œuvre acadienne. 

Il eût été agréable au directeur de la Revue acadienne, 
bénéficiaire des recettes de cette fête de vous dire le pourquoi de 
cet organe, de vous faire connaître son origine pour le plus grand 
bonheur de l'ambiance intellectuelle de la Métropole, source d'inspi- 
ration sublime et de pensées généreuses et patriotiques. Depuis 
à peine 24 heures, il se sent douloureusement éprouvé par la mort 
d'un frère au champ d'honneur. A "la suite de cette rupture 
inattendue de liens d'une affection tendre parce que familiale, son 
cœur saigne ; aussi nos sympathies les plus sincères lui sont-elles 
acquises. Nous partageons donc sa peine avec empressement. 
Pour ma part, comme président de la Succursale Abbé Casgrain, je 
me fais un devoir de partager sa tâche comme organisateur de cette 
soirée et par suite de me faire aussi fidèlement que possible l'inter- 
prète de quelques-uns de ses sentiments. 

Permettez, alors, mesdames, messieurs, que je me borne à 
accomplir de nombreux devoirs de reconnaissance envers les per- 
sonnes qui viennent d'assurer à cette jeune revue le doux et légi- 
time orgueil de vivre encore quelques printemps, notamment 
envers les rédacteurs de journaux si sympathiques à notre cause, 
envers les officiers de la Société Saint -Jean-Baptiste pour nous 
avoir prêté le concours de leur prestige, de leur influence et de leurs 
bonnes paroles, envers le R. P. Dagnand, mon ancien supérieur de 
collège et le grand prédicateur de la Chaire sacrée, enfin, envers 
le public canadien-français pour ses nombreuxes souscriptions à 
la Revue comme pour son encourageante présence ici, ce soir. 

Il est toujours beau, mesdames, messieurs, l'idéal que rêve 
dans son jeune âge tout homme travailleur et patriote. Son 
inexpérience ne lui permet pas de s'arrêter aux obstacles qui pour- 
raient en entraver la réalisation. Il voit tout en rose et, envisa- 
geant l'avenir d'un œil serein, il voit au lointain des horizons de 
plus en plus captivants, de plus en plus vastes et de plus en plus 
éclairés par les lueurs sinon les rayons d'un soleil d'espérance et de 



1 



— 182 — 

succès. Tel est à peu près le rêve qui a fait naître la Revue aca- 
dienne. Le projet était beau, grand, généreux et patriotique. 
Il était aussi des plus dignes d'encouragement. Le malheur, néan- 
moins, à voulu que les Acadiens eux-mêmes ne s'y intéressent pas 
autant qu'ils auraient pu le faire. Loin de moi, cependant, la pensée 
de vouloir les critiquer sévèrement sous ce rapport. Trop attachés 
encore pour la plupart à certains vieux préjugés qu'ils sont inévi- 
tablement portés à considérer comme "point utile" tout travail 
d'esprit et comme perdu tout temps consacré aux lettres comme 
aux recherches historiques et scientifiques. Il n'est pas lieu, 
cependant ,de désespérer, car une réaction vraiment admirable se 
fait peu à peu par l'entremise des collèges classiques où les hommes 
de profession vont puiser ce goût de la lecture sérieuse et de l'étude 
véritable. Ce désintéressement des choses intellectuelles ou pour 
employer une expression chère à l'un des leurs, M. l'abbé Daigle, 
cette "pigritia acadiana" est la conséquence inévitable des malheurs 
dont les Acadiens ont été victimes durant de si longues années, 
et l'on ne saurait trop l'excuser d'autant plus que c'est un principe 
universellement reconnu qu'un peuple doit d'abord vivre sa période 
de formation matérielle avant de commencer à philosopher. Pour 
ces diverses raisons donc, les lettrés et les lecteurs sérieux étant 
peu nombreux en Acadie, et le coût d'impression subissant une 
augmentation de plus en plus ennuyeuse, la Revue acadienne, 
quelques mois après sa naissance traversait une crise financière 
dont elle serait probablement morte, si elle n'avait reçu le secours 
si généreux et si à propos de la Société Saint -Jean-Baptiste comme 
de ses officiers, hommes de devoir et d'idéal, hommes de cœur et 
d'énergie constante et persévérante, hommes par suite toujours 
prêts à encourager les mouvements visant à la survivance française 
et catholique par toute l'Amérique du Nord. Ils ne sauraient 
être trop félicités du dévouement et de la générosité dont ils ont 
fait preuve en cette cirscontance. Ils se sont dépensés d'autant 
plus largement que cette réunion patriotique et nationale leur 
fournissait l'occasion, en plus d'aider la cause acadienne. de rendre 
service également à leurs compatriotes, car la page d'histoire si 
glorieuse du petit peuple acadien est aussi l'une des plus belles 
pages de l'histoire canadienne-française. Honneur donc et merci 
à la Société Saint-Jean-Baptiste. Honneur aussi et merci à ses deux 
principaux représentants ici ce soir : j'ai nommé M. Victor Morin 
et M. Guy Vanier. 



1 



— 183 — 

Si le Canadien offre ses sympathies à l'Acadien quand 
l'épreuve le frappe, s'il l'aide à avancer quand il serait tenté de 
demander du repos, s'il lui tend une main loyale et secourable 
pour l'aider à se relever, c'est parce qu'il se sent attiré vers lui 
comme vers un frère, et d'autant plus tendrement que dans toutes 
leurs veines coule un même sang purement et chrétiennement 
français. Ce sang éminemment français et catholique, source 
inépuisable de tant d'énergie, de dévouement et d'héroïsme, a 
droit à son éloge ici ce soir, car il apparaît tout pur et non moins 
fort dans la personne du R. P. Dagnand. Toute âme noble et géné- 
reuse comme la vôtre, , Révérend Père, repousse les louanges et il 
est difficile pour ne pas blesser votre modestie de faire l'éloge de 
vos actions quelques sublimes et éclatantes soient-elles. Per- 
mettez-moi, cependant d'ajouter qu'avec les Pères Sigogne, les 
Mgr Blanche et demain les Mgr Chiasson, vous avez été et êtes 
encore l'un des pilliers de l'édifice qu'érigent en Acadie les Pères 
Eudistes et les Pères de Sainte-Croix pour la reconstruction na- 
tionale par le relèvement intellectuel, moral et social. Les nom- 
breuses années que vous avez passées avec les Acadiens vous ont 
permis de les étudier, de les apprécier et de les aimer. Vous avez 
retrouvé en eux des fils de votre chère France ; vous avez trouvé 
des catholiques et pour ces deux motifs vous les avez aimés et les 
aimez encore. Votre apostolat, en effet, se continue et se propage 
chez eux par vos confrères, vos disciples et vos élèves comme par 
les retraites dont vous les faites bénéficier à l'occasion et à l'étran- 
ger par vos écrits comme par vos conférences toujours instructives, 
toujours enchanteresses comme celle de ce soir. Au nom, donc, 
de tous les Acadiens, permettez-moi, Révérend Père, de vous offrir 
mes félicitations les plus cordiales comme mes remerciements les 
plus sincères pour avoir si généreusement contribué au succès 
merveilleux de cette soirée — bouée de sauvetage de la Revue 
acadienne, sinon de la cause acadienne elle-même. 

Il importe, en effet, que toutes les familles acadiennes sachent 
ce qu'ont été leurs ancêtres et pourquoi ils sont encore ce qu'ils 
sont, c'est-à-dire français et catholiques. Ils ne sont plus au 
lendemain de 1755. Victimes d'un pacte des plus infâmes, dis- 
persés aux quatre coins de la terre, les maris séparés des épouses 
et les enfants des parents, aux yeux des nations, ils n'existaient 
plus que dans le souvenir. Leurs persécuteurs les croyaient à 
jamais anéantis et ils croyaient pouvoir sans crainte s'enorgeuillir 



— 184 — 

de leur travail : le crime était accompli, la victoire était éclatante . . . 
l'Acadien ne reviendrait plus. . .Comment !.. .ce crime abominable 
ne recevrait pas son châtiment ?... La justice et la vertu ne 

seraient donc pas vengées ? Non, l'Acadien avait trop 

de coeur; le souvenir de sa chère Acadie lui était trop 
précieux ; l'amour qu'il éprouvait pour ses pères comme 
pour son Dieu était irrévocable. C'est pourquoi il revit 
aujourd'hui et avec d'autant plus de vigueur que les Gabriels 
sont restés plus fidèles les uns à leur charrue et les autres à 
leurs filets de même que les Evangélines ne repoussent pas le ber- 
ceau comme un châtiment, mais l'accueillent religieusement comme 
une œuvre de reconstruction nationale. Si donc l'Acadien revit 
aujourd'hui, c'est parce que le germe qui donne naissance aux races 
reste indestructible aussi longtemps qu'il reste nourri par un sang 
éminemment français et catholique, car ce sang est celui dont 
Dieu se sert toujours pour accomphr les dessins de sa divine Pro- 
vidence. . .Gasta Dei per Francos. . .C'est avec raison, par consé- 
quent, qu'on lui fait l'honneur de compter comme une force capable 
des plus merveilleux efforts pour le succès de la cause française en 
Amérique. 

Cette force, l'Acadien doit la nourrir et l'animer par 
l'étude de son histoire et grâce à la propagande des journaux 
comme des maisons d'éducation, le jour viendra où il sera facile 
de faire pénétrer au sein de tout foyer acadien une revue soignée 
qui comme la Revue acadienne redirait chaque mois l'histoire des 
aïeux et les nobles ambitions de la génération présente et collec- 
tionnerait à l'occasion certains documents précieux pour les ins- 
crire là où l'on pourrait dire d'eux. . . "scripta manent" . Il est déjà 
consolant de voir presque tous les pères de famille continuer à 
recevoir leur journal, même après que la ménagère "a fini de tapisser 
sa cuisine" et surtout d'entendre nombre des têtes dirigeantes dire 
avec Salluste, cet historien latin, "qu'on peut-être utile à son pays 
aussi bien en écrivant des livres qu'en conquérant des provinces." 
Il n'y a donc pas lieu de désespérer. Le terrain est des meilleurs : 
la récolte dépendra de la semence ; elle sera belle car la semence 
sera toujours celle du Canadien-français. C'est pourquoi je profite 
de l'occasion, mesdames et messieurs, pour vous féliciter et vous 
remercier au nom des Acadiens du bel exemple que vous leur 
donnez en tout et partout comme de la grande leçon dont vous 
voulez les faire profiter en vous rendant en aussi grand nombre 



— 185 — 



encourager l'œuvre de la Revue acadienne. Quand cet astre nou- 
veau destiné à répandre la lumière nécessaire pour faire des Acadiens 
une nationalité vraiment digne de ce progrès et de cette rémuné- 
ration que Dieu réserve aux peuples qui ont souffert pour la justice, 
la vérité et la vertu, vous vous joindrez à eux, en entonnant l'alleluia 
non seulement du réveil acadien, mais de la survivance française 
en Amérique pour contempler un spectacle des plus récomfortants, 
celui de voir, après avoir été ballottée durant des années par les flots 
d'une mer des plus orageuses, de voir, dis-je, entrer vers bon port 
à côté de la barque nationale canadienne-française, celle des Aca- 
diens guidée sous un ciel des plus rassurants par l'étoile miracu- 
leuse de l'Assomption et portant dans les plis de sa voile d'une, 
blancheur immaculée comme dans ceux du tricolore les doux noms 
d'Acadie, d'Evangéline et d'Ave Maris Stella. . . 

Edmond-L. AUCOIN. 

TIRAGE D'UN $10.00 EN OR 

AU BÉNÉFICE DE 

LA REVUE ACADIENNE 
1 

Offert par le directeuf , (afin de couvrir le déficit de l'année 1917) . 
; QUI AURA LIEU 

LE 30 JANVIER 1918 

En présence du Rev. J.-A. Richard, curé de Verdun, P. Q. 

PRIX DU BILLET : - - 10 sous 

UN LIVRET DE 12 BILLETS, $1.00 



Les personnes qui recevront de ces billets voudront bien 
en retourner la valeur le plus tôt possible. Le succès de ce 
tirage décidera, avec les nouveaux abonnements, de la vie 
de la Revue. 






— 186 — 
LE VIEUX ROUET DE CHEZ NOUS 



Près du poêle à deux ponts dans un coin du grand bord, 
Bien souvent je revois le rouet de grand'mère, 
Vieux bijou précieux, quasi-nonagénaire, 
Monté de sa quenouille et de son cordon tors. 

Il est fait de bois franc à la façon ancienne; 
C'est l'aïeul qui le lit et y mit un grand soin, 
Aussi tous les hivers ronronne dans son coinj 
Le vieux rouet, ami de la femme acadienne. 

C'est pendant la veillée, à la lueur du feu, 
Qu'entre ses doigts experts tenant la laine fine, 
La maman au mitan de sa bande lutine. 
File le blanc tissu pour ses bambins frileux. 

Mais dominant les voix, les ris et le tapage, 
Du rouet l'on entend le ron ron familier. 
Et le vent qu'en tournant, fait son épinglier. 
Fait sauter les cordons rangés en étalage. 

Cependant Ckactdot du petit somme ami. 
Vient ouétrer doucement son petit cagouetîe, 
Près des pieds de maman, sur la grande marchette 
Et par ce bercement bientôt tombe endormi. 

Ainsi, tous les hivers depuis ma souvenance, 
Le vieux rouet fila la laine et le défait. . . . 

Jeunes femmes, tournez vous aussi le rouet ; 
Des choses d'autrefois, gardez l'accoutumance. 

Tourne, tourne, rouet ! Ton antique chanson, 
Un bien doux souvenir en mon âme réveille ; 
Souvenir du passé qui chaque jour s'effeuille. 
Souvenir des anciens, de la vieille maison. 

Emery duTERROIR. 



. — 187 — 
LE RÉVEIL ACADIEN 



Fidèle à son programme d'études et de réminiscences his- 
toriques sur le peuple acadien, la "Revue Acadienne" ne saurait 
laisser passer sous silence la soirée du Réveil acadien donnée au 
Monument National sous les auspices de la Société Saint-Jean- 
Baptiste et sous la direction du Dr E.-D. Aucoin. Elle est d'au- 
tant plus enchantée et- empressée d'en donner, par la plume en- 
core jeune d'un de ses humbles et assidus lecteurs, un compte 
rendu aussi exacte que possible, que cette soirée fût organisée 
expressément dans le but de lui venir en aide afin de prolonger 
son existence et lui permettre d'exercer sa digne mission qui est 
celle de nous parler, chaque mois, du pays d'Êvangéline. 

La soirée du Réveil acadien nous a laissé, à nous Acadiens 
de Montréal et à nos amis les Canadiens-français, un souvenir 
qu'on ne peut facilement oublier. Nous nous souviendrons long- 
temps de l'agréable impression qu'elle nous a faite car elle est une 
de celles que l'on aime à conserver et à communiquer à nos com- 
patriotes qui n'eurent pas, ce soir-là, l'heureuse fortune d'entendre 
le savant conférencier qu'est le Révérend Père Dagnand, Eudiste, 
et de voir, côte à côte, dans une même salle, Acadiens et Canadiens 
fraterniser et donner preuve d'un rapprochement, se faisant de plus 
en plus intime, entre les deux peuples frères de sang et d'origine. 

M. Victor Morin, président de la Société Saint- Jean-Bap- 
tiste ouvrit cette soirée. Dans une allocution qui ne manqua pas 
d'intéresser beaucoup, il fit remarquer que l'Acadie, sœur aînée 
des Canadiens-français les avait précédés dans la voie du martyre. 
Injustement trompés, cruellement châtiés et dispersés les Acadiens 
ont accepté leur malheureux sort avec soumission et confiance dans 
un avenir meilleur. Confiance dans un avenir meilleur, où ? 
Sur cette terre d'exil où. leurs bourreaux allaient les disperser ? 
Non ! dans leur chère Acadie oii ils reviendraient si on leur laissait 
une étincelle de vie. Ils y sont en efi"et revenus, se sont réinstallés 
et aujourd'hui ils sont nombreux. Cette conduite leur a valu 
d'être cités comme un modèle de résistance dans les persécutions. 
Il pourrait et aimerait parler plus longuement de ce peuple vrai- 
ment merveilleux, ajoute-t-il, mais comme les auditeurs, il a hâte 
lui aussi, d'entendre un conférencier de renom qu'il présente dans 
la personne du Rév. Père Dagnand, missionnaire eudiste. 



-^ 188 — 

Le Rév. Père Dagnand, qui n'était pas un inconnu dans 
la métropole fut salué d'applaudissements prolongés. 

Il nous a parlé, non pas de l'histoire proprement dite des 
Acadiens, mais de leur vie, leurs coutumes et leur caractère. Le 
tableau qu'il nous a fait de ce peuple martyr est des plus exacts 
et des plus vécus et démontre que le peintre possède ce précieux 
don d'observation des psychologues les plus renommés. Son ex- 
périence parmi les Acadiens de la Baie Sainte-Marie, N.-Ê. où il 
a consacré douze années d'apostolat lui a permis de connaître 
l'Acadien tel qu'il est, c'est-à-dire médidatif, mélancolique et un 
peu rêveur. 

Un des traits les plus frappants qui caractérise toute la 
personne de l'Acadien de nos jours, c'est, nous dit le conférencier, 
une tristesse instinctive : tristesse qu'il tient sans doute des Bretons 
de la mer, ces perpétuels rêveurs du pays de France. Quiconque 
est triste est songeur, aime le silence et quelquefois la solitude ! 
L'Acadien offre de ces traits ; il est tranquille et peu communica- 
tif. Triste et médidatif il aime le silence prolongé et sa pensée 
fuit "comme la fumée qui s'envole de sa pipe." Pourquoi cette 
tristesse et ce silence ? Pourquoi n'est-il pas prime-sautier comme 
le Français et le Canadien-français son voisin. ? Pourquoi ? Il se 
souvient des malheurs de 1755. Le souvenir de cette "chasse-à- 
l'homme" et des souffrances dont ses aïeux ont été les innocentes 
et héroïques victimes, semble le suivre partout. La série d'actes 
ignobles, actes qui n'ont pas de parallèle dans l'histoire des peuples 
ont malheureusement affecté son tempérament et exercé sur lui 
une influence plutôt néfaste qui se manifeste dans ses actes privés 
comme dans sa vie publique. Ce triste souvenir des persécutions 
et des souffrances de ses aïeux étant gravé dans sa mémoire, est-il 
étonnant qu'il soit porté à méditer et à réfléchir ? Est-il d'avan- 
tage surprenant qu'il ne soit pas prime-sautier et qu'il ait rarement 
un trait d'esprit à lancer ? Non ! et alors point n'est besoin d'a- 
juster ses "lorgnettes" pour "voir" que l'Acadien est bien en géné- 
ral tel qu'il a été dépeint au Monument National. 

Chez ceux qui méditent et qui rêvent on trouve des artistes. 
L'Acadien, en effet, est un artiste et artiste "jusqu'au bout des 
ongles" ajoute le conférencier. Ici, il nous invite à entrer dans 
la maison d'un fils de l'Acadie ; mais il nous conseille de ne pas ten- 
ter d'entrer par la porte de l'arrière. La gardienne de la maison 
ne le veut pas. Le prêtre, le médecin et les étrangers doivent 



— 189 — 

entrer par la "grande porte" qui est la porte du devant. L'Aca- 
dienne, hospitalière des plus bien vaillante s convie ses visiteurs au 
salon. L'intérieur de sa maison n'offre rien de luxueux, mais 
par contre tout est disposé avec ordre et tout est propre. Ce 
qui frappe l'œil, en entrant, sont ces multiples tapis crochetés et 
peints qui couvrent le parquet. L'étranger en est émerveillé, car 
ces tapis, œuvres de nos Acadiennes, sont des merveilles de talents. 
Un évêque présent à la fête d'ouverture du collège classique de la 
Pointe de l'Église (Church Point, N.-Ê.) s'étonna de la parfaite 
disposition des formes et des couleurs d'un immense tapis représen- 
tant les armes du coUège et ornant le sanctuaire. Un Père lui 
ayant appris que c'étaient les Acadiennes de la paroisse qui l'avaient 
fabriqué il répondit : "Allez leur crier toute mon admiration pour 
leur talent merveilleux." 

Si les femmes sont artistes, les hommes ne le sont pas 
moins. Ils possèdent de nombreux talents que l'occasion seule 
très souvent, sait dévoiler. La nécessité, dit-on, est la m.ère des 
inventions ; c'est vrai et en Acadie on pourrait ajouter qu'elle 
est l'explQratrice des talents enfouis. Par nature et par besoin 
ils sont architectes, dessinateurs et sculpteurs. Comme preuve 
le conférencier sut nous fournir plusieurs exemples très intéres- 
sants. 

Dans le domaine surnaturel, les Acadiens ne sont pas moins 
admirables ni moins étonnants. Ils ont conservé la foi robuste 
de leurs aïeux qui, longtemps seuls et abandonnés sont restés fidè- 
les à leur Dieu sans voir de prêtres pendant des années. Avec 
cette arme que leur ont léguée leurs pères, les Acadiens comme 
groupe, n'ont jamais apostasie. Leur foi dans la Providence est 
inébranlable ; dans les revers comme dans la joie ils la bénissent 
toujours. Le rôle qu'ils accomplissent en Acadie, au milieu de la 
liberté de mœurs qui les entourent, est des plus bienfaisants, car 
leurs mœurs, à eux, sont profondément Catholiques. 

M. Guy Vanier, avocat, ami très sympathique des Acadiens 
fut l'orateur suivant, et sut comme toujours intéresser beaucoup 
son auditoire. 

Les deux familles françaises sont trop longtemps restées 
ignorantes l'une de l'autre, dit-il. Il conviendrait de se rapprocher 
afin de se mieux connaître et de mieux s'entr'aider. Il encourage 
donc l'union entre les deux peuples, mais une union libre sans do- 
mination et sans asservissement national. Les Canadiens-français, 



— 190 — 

ajoute-t-il, ont tout intérêt à se rapprocher des Acadiens, étudier 
leur histoire d'où se dégagent tant de leçons d'énergie et de vaillance. 

Ses remarques furent très goûtées. 

M. le Dr E.-D. Aucoin qui devait clore la soirée dont il 
était l'organisateur en fût empêché par la triste nouvelle qui lui 
apprenait, la veille même, la mort de son jeune frère Hubert au 
champ d'honneur. 

Son homonyme, M. Ed. L. Aucoin, E. E. M. le remplaça. 
Quoique pris à l'improviste notre jeune mais habile orateur sut 
nous intéresser au plus haut point en nous parlant du but et de 
l'œuvre de la Revue acadienne. 

L'espace me manque pour dire combien la musique de 
M. Claude Doiron et le chant de Mlle E. Temple furent appréciés. 

Somme toute, cette soirée qui fut une des plus intéressantes, 
autant par la valeur et la dignité des orateurs que par le choix des 
sujets traités, vaut bien d'être insérée dans nos archives. 

A.-L. A. 



Les vocables Algonquins, etc. 



{suite) 

"La tribu des Micmacs appartient à la grande famille des 
Algonquins, qui occupait jadis la moitié de l'Amérique du Nord. 
Les Abénaquis ont gardé le souvenir d'une alliance ancienne, ou 
confédération établie entre eux pour résister efficacement aux in- 
cursions des Iroquois. Un indien instruit de Oldtown, Maine, a 
consigné par écrit cette tradition des Peaux-Rouges et beaucoup 
d'autres choses anciennes. 

"Leur pays, dit-il, fut partagé en trois immense régions ou 
provinces. La première devait appartenir pour toujours au PERE 
des nations et à son peuple; c'était OTTAOUAKIAG, le pays des 
Outaouais ou 'terre des origines.' La deuxième était pour le fils 
aîné; elle s'appelait OUAPANAKIAG, 'pays de l'aurore,' ou pays 
des Abénaquis et des nombreuses tribus qui s'y rattachent. La 
troisième province était celle du PLUS JEUNE: MIKMAKIAG, 
pays des Micmacs, en leur langue Migmagig, 'contrée de l'amitié' 
ou pleine 'd'agrément,' située tout à l'est, sur les bords du Grand 



— 191 — 

Lac d'eau Salée: c'était l'Extrême Orient des Algonquins. Le pacte 
fut scellé par une cérémonie symbolique. Le plus ancien des Mic- 
macs présents fut mis dans l'état où il était sortir au du sein de sa 
mère et couché dans TKINAGAN ou berceau sauvage; il y fut gardé 
et nourri toute la journée, comme un petit enfant. A chaque 
réunion périodique, tous les sept ans, on répéta la même cérémonie, 
jusqu'à 1. arrivée des blancs. On montrait par là que MICMAC 
ayant été choisi une fois comme le plus jeune fils, il devait toujours 
rester le Benjamin de la grande famille du Nord" (Life and Tradi- 
tions ofthe Red Man, by Joseph Nichols, Oldtown, Maine, 1893, p. 130) 

"Ces indiens ont toujours occupé la partie orientale du Cana- 
da, elmi OSAOFG OFSFGFOANFG, 'la pointe extrême du soleil 
levant,' comme ils disent. 

"Ils sont aujourd'hui disséminés un peu partout en petits 
groupes. Le plus considérable est Restigouche, sur la Baie des 
Chaleurs: c'est la métropole des Micmacs. Mais le grand chef de 
toute la tribu réside au Cap Breton. 

"Le nom de MIGMAGIG s'appliquait particulièrement à la 
région de la rivière Miramichi, dont le nom n'est peut-être qu'une 
transformation du premier. Les anciennes relations ignorent tota- 
lement le nom de Micmacs: le Père Biard et Lescarbot, comme 
Champlain, ne parlent que des Souriquois, un nom local ou régional. 
Le Père Lallemant nomme: les sauvages du Cap Breton, 'les Souri- 
quois qui sont plus avant dans les terres (N.E.) ceux de Miscou 
(N.B.) ceux de Gaspé, etc.,' Le Père Leclercq nomme ses sauvages 
Gaspésiens, nom local également. Il est possible encore que les 
Micmacs aient voulu cacher intentionnellement leur véritable nom 
que l'on trouve mentionner officiellement pour la première-fois dans 
une liste de présents faits à la tribu, en 1693. Mais il est certain 
que tous ces noms locaux ne désignent qu'un seul peuple, ayant 
un même chef et une même langue." 

Il semble hors de doute que le nom de Micmac donné à la 
tribu qui habitait originairement et habite encore le Nouveau- 
Brunswick, lui vienne de l'Amérique même, peut-être bien de l'Amé- 
rique du Sud, si l'on en croit Huet, cité par Ménage, qui dit dans 
son dictionnaire: "L'on appelle micmac, dans le Pérou, les colonies 
envoyées d'une province dans une autre. Cela s'apprend de plu- 
sieurs endroits de l'histoire des Incas de Garcilasso de la Vega. 
Ce mot semble avoir passé en Espagne et de là être venu jusqu'à 
nous." 



— 192 — 

Ceci est plutôt vague; mais le fait que le nom n'est arrivé 
qu'assez tard "dans l'histoire lui donne de la consistance.{\) D'un 
autre côté, Littré, qu'il ne faut jamais négliger, nous dit que micmac 
vient de l'allemand miskmasch, de mishen, mêler." 

Mishmasch signifie mélange, confusion. Le mot anglais, 
to mix appartiendrai à ce radical. 

Une autre autorité rattache l'un et l'autre mot au latin 
miscere, mêler. 

J'ai moi-même vu le mot écrit micmah, dans quelque auteur 
du XVIIe siècle, dont je ne puis me remémorer le nom. 

Il y a ici, ce me semble, confusion. Nous sommes en présence 
de deux vocables qui n'ont de commun qu'une similitude de sons, 
l'un de provenance germanique ou latine, l'autre d'origine améri- 
caine. Il est assez mal aisé, ethnoligoquement il est impossible, de 
rattacher le nom honorable donné par les Français — assez tardive- 
ment — à cette tribu de fidèles et dévoués Sauvages, nos alliés et 
amis, depuis le premier jour jusqu'au dernier jour de la colonie fran- 
çaise, à un radical tudesque, voire latin, dont la signification, jusque 
dans ses plus éloignés dérivés, est plutôt péjorative. Pour ma part 
je préfère à tout ce qui précède le mot sauvage nicmack ou micmak, 
qui signifie allié, paraît-il. 

MicouANNE : 

Ecrit micouenne, par les écrivains canadiens Hcuelle, cas- 
seau de mashkoui ; grande cuillère de bois avec laquelle les Sauvages 
mangent la sagamité, et le fricot. 

D'après le Parler Français, micouenne signifierait surtout, 
dans la province de Québec, "une grande cuillère en bois ou en 
écorce pour mettre le sucre en moule." 

Ce mot se prononce plutôt mischcouanne, en Acadie. Vient 
de l'algonquin emikwan. 

Mitasse : Jambière, genouillère. 

Mot d'origine iroquoise, employé par les Canadiens, mais 
inconnu en Acadie. 
MoceASiNE ou MocAziNE : 

Soulier sauvage en peau non tannée. Les dictionnaires 
donnent mocassin ; mais Chateaubriand l'épelle mocassine : Atala 
"me broda des mocassines de peau de rat musqué." 



l.— Consistance, dans le parler des Acadiens, signifie, par extension, vraisemblance appa- 
rence de vérité. Cette locution; ça ne consiste en rien, signifie, ça n'a pas d'importance. 



— 193 — 

"Outre ces grands bas de chausses, les nôtres (sauvages) 
usent de souliers qu'ils appellent Mekezen, lesquels ils façonnent 
fort proprement. Le cuir n'en est pas corroyé ni durci." Lescarhot. 

MOCAUQUE : 

Savanné. Employé en Acadie. 

Mouffette : 

C'est le nom qu'au Labrador on donne à la "bête puante" 
skunk en anglais, le mephitis americana des zoologistes. Ce mot 
est-il bien d'origine sauvage ? 

MoYAC ou MoïAC : 

Canard sauvage, connu sous le nom de eider, et dont les 
plumes fournissent l'édredon. C'est l'eider-duck des Anglais ; pour 
les ornithologistes, somateria mollissima. 

Jacques Cartier les appelle canne. « 

NaganES : 

"Les nâganes sont de jolies planchettes, munies de lacets, de 
cerceaux et d'une courroie de porteur, sur lesquelles on emmaillotte 
les enfants à la mamelle : espèces de nattes, élégantes, qui sont les 
berceaux des petits sauvages." J. C. Taché, U Ile-au-Massacre. 

NiGOGUE : 

Harpon fait d'un dard entre deux mâchoires mobiles et dont 
on se sert pour prendre l'anguille, le jour, dans l'eau calme et, la nuit, 
aux flambeaux. L'anguille vasée se prend au harpon. 

On prend aujourd'hui l'épelan avec de minuscules nigogues. 

NiJAGAN : 

"Voici comment on fait un nigeagan : on plante des pieux 
l'un contre l'autre, à l'embouchure des ruisseaux et des rivières où 
la mer monte ; le poisson passe par-dessus à marée haute, pour 
aller chercher à s'engraisser du limon des marais : quand la mer a 
baissé, et que le poisson a manqué d'eau, il suit le jusan ou le reflux, 
et ne pouvant plus repasser par-dessus les pieux, l'eau étant trop 
basse, il s'y trouve arrêté, et l'on va les prendre." Dierreville. p. 58. 

Dans le golfe Saint-Laurent, où la marée est beaucoup moins 
haute que dans la baie de Fundy, les nijagans se font d'autre façon. 

Le mot est passé dans la langue courante des Acadiens. Le 
nijagan correspond, je crois, au trap-net, que les pêcheurs de la 
Méditérannée appellent le thonaire, du radical thon. 



— 194 — 

Onondotra : 

Ce vocable, d origine algonquine, est inconnu en Acadie, se 
dit pour rat-musqué, dans la province de Québec. C'est le ondatra- 
zebeticus de Lesseing. 
Onontio : 

Littéralement Montmagny, ou Grand' montagne. Mot par 
lequel les indigènes désignaient le gouverneur. 

Ce terme est inconnu du peuple, mais les poètes l'ont con- 
servé. 
OrignaIv : 

Les anciens, parmi les Acadiens, disent orignâ. C'est orignac, 
avec la chute du c, comme Matapédiâ, pour Metapédiac. Les pre- 
miers auteurs qui font mention de l'élan du Canada, écrivent éga- 
lement orignac. 

Nous lisons dans Lescarbot : "Les Basques appellent un 
cerf ou ellan, orignac,'" et, en un endroit autre : "l'élan, lequel les 
sauvages appellent aptaptou, et non Basques orignac." 

On peut conclure par ce qui précède, que le mot orignac 
(orignal) vient du basque. Plusieurs croient, que c'est un mot 
d'origine indienne. 

L'orignal est le cervus alces de Linnée, le moose (mot d'ori- 
gine abénaquise) des anglais. 
OUANANCHE : 

Saumon d'eau douce, le salnio salar. Diffère du touladi. 
OuAROUARi, (Warwari) : 

Vacarme assourdissant. Ce mot paraît être une onomatopée ; 
mais, d'un autre coté, on donne, aux Antilles, le nom de hourivari ou 
wourwayry à une bourrasque mêlée d'éclairs et de tonnerre. 

Les Acadiens emploient ce terme presque universellemicnt : 
C'est un ouarouari à ne pas s'entendre ; l'assemblée a tourné en un 
véritable ouarouari. 
Ouaouaron (wâwâron) : 

Grosse grenouille verte, qui, durant les nuits du printemps, 
remplit les marécages du bruit énorme de sa voix. 

Ce pourrait bien être une onomatopée, et je serais porté à le 
croire, si les Iroquois n'avaient le mot ouaron qui signifie également 
une grosse grenouille. 
OuTiKO : 

"Géant, ou monstre fabuleux, dans les légendes sauvages." 

S. Clapin, Dictionnaire. 



— 195 — 

Ouragan : 

Tempête de vent d'une violence extrême. 

C'est aux Antilles, une cyclone d'un diamètre variant de 50 
à 100 milles, avec une véolocité de 80 à 130 milles à l'heure. 

On trouve ceci dans Nierr. Histoire véritable de certains 
voyages périlleux, citation de Ménage : 

"Le mot uracan est un vocable des insulaires (Antilles) 
lequel signifie en leur langue les quatres vents joints ensemble et 
poussants l'un contre l'autre." 

Le mot est écrit huracan par Oviedo et furagan par Pierre 
Martyr, les deux premiers écrivains qui en font mention. 

Il pourrait se trouver quelque lien de parenté entre ouragan 
et le harogan des Mongols, deux mots qui ont la même signification. 
Pagaie, prononcé pagaye ou pagaille, en Acadie. 

Petit aviron à large pelle, manié avec les deux mains, sans 
qu'on l'appuie sur le plat-bord de l'embarcation et qui n'est pas re- 
tenu par un toulet, comme le sont les grands avirons. 

Ce mot paraît venir d'un arbre de la Guyanne, appelé 
pagaie, avec le bois duquel on faisait des ramec et des avirons. 

Patate : 

La patate de France n'est pas celle du Canada. Notre patate 
est ce que les Français appellent pomme de terre, et leur patate est 
ce que nous connaissons sous le nom anglais de sweet potatœ. Cette 
dernière, peu connue, nous vient des Antilles et de la Floride. 

Pour les botanistes, la patate canadienne est le solanum tuber- 
cosum, et celle du dictionnaire de l'Académie est la convolvulus 
batatas. 

Pacane : 

Coudrier, noisettier ; probablement le carya olivarformis. 
Mot tiré de l'algonquin. S'emploie pour désigner la noix même. 
Papois : 

Ecorce et feuilles broyées, que l'on fume en guise de tabac. 
Ce mot, d'après M. Benjamin Suite, est tiré de la langue algonquine. 
Pékan : 

Espèce de martre ; la mustella Canadensis. Ce mot, inconnu 
en Acadie, est en usage dans la province de Québec. 
Pemmican : 

Ce mot, qui n'est guère connu des Acadiens, nous vient des 
indigènes de l'ouest du Canada. 



— 196 — 

C'est chez les sauvages, une préparation faite avec du maigre 
séché, puis battu (mâché) et mélangé ensuite avec des substances 
grasses de façon à en faire des galettes. 

lycs blancs en font un objet de nourriture concentrée, à 
l'usage des soldats en campagne, et des entrepreneurs de lointaines 
excursions. 
Petun : 

Mot d'origine brésilienne et synonyme de tabac. Les Bas- 
bretons disent butun. 

Beaucoup employé, autrefois, ce mot est aujourd'hui à peu 
près disparu. Il n'a jamais été en usage parmi les Français d'A- 
mérique. 

"Tesmoin m'en sera l'herbe appelée des anciens petum, à 
présent cathérinaire, ou medicée, ou herbe à la royne." Paré. 

A former le verbe pétuner, fumer, priser, ainsi que pétuneux, 
fumeur de tabac, et pétunoir, calumet. 

"Les anciens remplirent de tabac leurs pétunoirs." 
Pétunia : Ferland, Histoire du Canada. 

Plante bien connue, de la famille des solanées. Originaire 
de l'Amérique du sud. 
PiCHOU : 

Etre laid, difforme — Mot pris de la langue algonquine, 
d'après Binjamin Suite. 

On dit dans le pays de Québec : laid comme pichoune. 

PiCOUILLE : 

Mot emprunté à la langue des Algonquins, d'après B. Suite, 
et qui signifie, maigre, décharné. 
PixMBINA : 

Corruption du mot pipeybinao. Viorne comestible; fruit 
du viburnMm.de Linnée; high cranberry, en anglais. Rivière et 
las Pimbina, dans la province de Québec. 
Pioui : 

Duvet des oiseaux. Ce mot, employé dans la province de 
Québec, semble inconnu des Acadiens. Tiré d'un radical sauvage. 

P. POIRIER. 
(à suivrej 



À 



— 197 — 



Tables générales des Matières 

REVUE ACADIENNE 



AucoiN, Dr E.-D. — 



E. A. (E^R E.- D. Aucoin) 



AucoiN, Amedee-L. 



Aucoin, Edmond-L. — 

Bourgeois, l'abbé F. — 
Bourgeois, R. P. Ph.-F. — 
BiRETTE, R. P. Charles. - 
Bourassa, Henri. — 
Beauchemin, NereE. — 
BouDREAU, l'abbé Alfred. 
C. — 
Directeur, (le), — 

Direction, (la). — 



DuGAS, l'abbé A.-C. 



Gaudet, Placide. — 



Pages 

Notre Mission Sociale, 48 

La Cloche de Grand-Pré, 96 

Sentiments de reconnaissance, 108 

Monseigneur Patrice Chiasson, 183 

"Par chez nous", 38 

"Par chez nous", 54 

L'Esprit Acadien, 61 

"Par chez nous", 70 

"Par chez nous", 86 

"Par chez nous" 102 

"Par chez nous", 118 

La Corvée, 129 

"Par chez nous" 431 

"Par chez nous" 150 

"Par chez nous" 166 

Mon pays. Mes amours, 36 

Partialité en histoire, 144 

Les écoles de la Nouvelle-Ecosse, 159 

Le réveil acadien 191 

Un astre nouveau, 43 

Hommages aux Canadiens-français, 

Quelques mots sur Paul Mascarène, 4î- 

Evangéline, (poésie), 119 

L'Etandard Acadien, 51 

La Survivance française, 113 

La cloche de Louisbourg, 126 

Quand nous ressusciterons, 77 

Au berceau d'Evangéline, 120 

Notre but et notre programme, 1 

Réparation d'honneur lS2 

Note, , 42 

Note, 72 

Note, 99 

Une preuve de Solidarité, 149 

Aimable réponse, 149 

Nouveau-Brunswick, 149 

Acadie et Acadiens, 64 

Acadie et Acadiens, (suite) 80 

Acadie et Acadiens, (suite) ' 98 

Les auteurs paternels et maternels de M. 

Nap. Bourassa, 12 

Arbre généalogique du Sénateur Bourque, ... 53 



— 198 



Georges, R. P. Ém. — 

Hébert, Casimir. - — 
HEBERT, Dr a. — 
Malchelosse, Mme Alfred 
Malchelosse, Gérard. — 



Miller, Emile. — 
Poirier, Hon. Pascal. — 

poncheville, 

l'abbé ThELLIER de. 
ROBICHAUD, D.-T. — 

REDACTION, (la). — 

Richard, D. — 
Richard, (Mgr) M. -F. — 
SuLTE, Benjamin. — 

Terroir, (du) Emery. — 

Villeneuve, R. P. R. — 
Voyageur, (un). — 
X — 

ZidlEr, Gustave. — 



Pages 
A travers vingt-cinq années d'apostolat, 

(Les Eudistes au Canada), 135, 153, 173 

Préface au "Pays d'Evangéline", 39 

Le vieux berger solitaire, 87 

-Bienvenue, (poésie),^ 19 

Longfellow, 14 

M. l'abbé H.-R. Casgrain, 55 

La vieille cloche de Louisbourg, 127 

L'Histoire Acadienne, 124 

Des vocables algonquins, caribes qui sont 

entrés dans la langue 103, 130, 141, 162, 194 

Regret, 112 

La population du Nouveau-Brunswick, 61 

La population de la Nouvelle-Ecosse, 93 

In memoriam, 140 

La Collection complète, 161 

Feu Mgr M. -F. Richard, , 89 

Approbation de la fête des Acadiens, 117 

Coup d'œil sur l'Acadie, ; . . . 3 

Pourquoi écrire l'histoire, 34 

Le vieux rouet de chez nous 190 

Ante Lucem, 151 

Les leçons du Miracle Acadien, 6 

A la baie Sainte-Marie, 142 

L'Église et l'École en Acadie sous le Régime 

français, 71 

Le Cantique à l'Étoile des mers, 21 



GRAVURES : 

Mgr Patrice Chiasson, II 

Mgr Edouard LeBlanc, 20 

L'Abbé H.-R. Casgrain, 56 

Mgr M. -F. Richard, • 90 

La Cloche de Louisbourg, 128 







sr 



La Revue Acadienne 



Publication Historique et Littéraire 



RARAISSAIMT TOUS LES 


DEUX MOIS 


2ème ANNÉE JANVIER ET FÉVRIER 


1918 No 1 


SOMMAIRE 




Vers des jours meilleurs 


La Revuiî Acadienne 


A toi, salut (poésie) - - - - 


Henri CoRBiERe 


A travers vingt-cinq années d'apostolat 


R. P. Em. Georges 


Ballade Acadienne - - - 


Emery du Terroir 


Un parrain de malheur - - - 


Raconteur 


Les vocables algonquins, etc. 


HoN. P. Poirier 


Des paroles et des actes 


* * * 


*'Par chez nous" - . . . 


E. A. 



ABONNEMENT ANNUEL 

DIKECTEVR: 

DR Edmond-D. AUC 

DE I,A SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE Mi 



REDACTION ET ADMINISTRA' 

IQI8, RUB SAIIVT-D 

MOINTREAU 



$1.00 




RENSEIGNEMENTS 



A cause de l'augmentation considérable du papier et par 
là des frais d'impression, la Revue acadienne ne paraîtra qu'à 
tous les deux mois, pendant la guerre, en livraison de vingt pages. 

Si toutefois, pendant l'année, les sources de revenu augmen- 
tent, nous donnerons vingt pages à chaque mois sans augmentation 
du prix d'abonnement. 

Un bon moyen de faire grandir notre jeune Revue, serait 
d'engager nos amis à se procurer la série complète de l'année 
dernière qui forme un joli volume de deux cents pages et qui est 
en vente aux bureaux du Directeur à un dollar ($1.00). Les 
nouveaux abonnés désirerons sans doute posséder le 1er volume. 
Ne retardez pas; dans un mois vous ne pourrez peut-être pas 
vous le procurer. 

Nous sommes heureux d'annoncer que le tirage du $10.00 
en or a couvert, ou à peu près, le déficit de l'année 1917. 

Vous serez avec nous pour dire que c'est un grand succès. 
Nous offrons nos meilleurs sentiments de reconnaissance à tous 
ceux qui nous ont encouragé de leurs bonnes paroles, de leur 
plume et de leur argent. 

Nous formons des vœux pour qu'un plus grand nombre 
de nos abonnés nous gratifient de leurs écrits dans le cours de 
l'année. 

Parlez-nous de vos ambitions, de vos organisations, enfin 
de tout ce qui peut intéresser les lecteurs de la Revue et l'Acadie 
vous sera reconnaissante. 



Il 



— 1 — 
Vers des jours meilleurs 



On peut être au printemps de la vie et marcher "sur le 
bord de la tombe". Telle a été la leçon apprise, pendant des 
jours d'apparente faiblesse. 

Je viens d'apprendre qu'on peut avoir pleuré "sur le bord 
de la tombe" pour enfin marcher vers des jours meilleurs. 

Mon cri d'agonie a touché les cœurs de pères, et nombreux 
me sont arrivés les témoignages de sympathies, accompagnés d'ar- 
dents désirs de voir survivre l'unique revue acadienne. Ma 
plainte a semblé tellement désespérée qu'un grand nombre de mes 
abonnés me croient passée à un nouveau séjour. Rassurez-vous 
mes chers lecteurs, j'ai du sang breton dans les veines, et non 
dépourvue de caractère, je veux vivre des jours meilleurs. 

Comme les petites sœurs d'Évangéline, je suis un peu fiière 
de moi-même et sans songer-d'être parfaite, je suis sensible aux 
critiques de mes compatriotes. Mon berceau est la province de 
Québec, je n'en suis pas moins la vraie r^vue acadienne. Mon 
idéal est d'élever les esprits vers des sphères créatrices d'énergie 
intellectuelle. Ceci n'est pas à dédaigner. J'ai le défaut de faire 
passer la religion avant les banalités de la vie ordinaire. Mais. . . 
avec la Mère de Jésus pour patronne, peut-on agir autrement ? 

C'est elle qui peut nous faire vivre des jours meilleurs. 

Et puis, mes collaborateurs sont presque tous des prêtres. 
Quel mal y voyez-vous ? Ce sont les prêtres qui ont sauvegardé 
la langue du peuple acadien, en conservant sa foi; ce sont eux 
qui ont inscrit les noms de mes ancêtres dans les vieux registres 
paroissiaux et qui, avec mes arrières grands-pères, ont vécu l'âge 
d'or que je veux raconter. 

Il est tout naturel que ce soient les prêtres qui se sentent 
le plus de courage à continuer ce travail d'une origine si lointaine, 
en consultant les vieux manuscrits, pour en donner connaissance 
à la génération présente. 

Tâchons donc de nous montrer, au moins reconnaissants 
envers ces âmes si brûlantes de vie à l'endroit des choses ancestrales. 

Quant à moi, fasse le ciel que je garde toujours les bonnes 
grâces du clergé acadien! c'est la pensée qui hante mon esprit 
en désirant vivre des jours meilleurs. 

Vol. II, No. 1. La REVUE acadienne. 



A TOI, SALUT 



Au grand tribun Canadien: 
Henri Bourassa 

O fils heureux de ta belle patrie ! ô toi, 
Fier chevalier de la justice divine, 
Prêcheur de la liberté sainte — et de la Foi, 
La foule toujours vers toi s'avance et s'incline. . 

De ton souffle puissant, et magique et sacré 
Tu clames le rappel au souvenir des êtres 
Morts, tous en héros, et qui furent tes ancêtres. . . 
O tribun glorieux en tous lieux vénéré ! 

Aux mânes de ces preux, vengeur impitoyable. 
Tu fis le doux serment, par tes fils respecté, 
De défendre ta langue, o lutteur indompté ! 

Sonne, sonne encor le combat implacable ; 
Rallie à toi sans trêve, o fidèle gardien ! 
Porte toujours bien haut l'étandard canadien. 



Henri CORBIERE 



Sèvres, France. 



Mots d'encouragement 



11 janver 1918 
Monsieur le Directeur, 

Je vous envoie ci-inclus un mandat postal de $5.00, dont un dollar pour 
le renouvellement de mon abonnement à la Revue Acadienne, la balance pour 
vous aider à couvrir le déficit de l'année dernière. 

Puissiez-vous recevoir assez d'encouragement pour vous permettre de 
continuer votre oeuvre si patriotique. 

Avec mes meilleurs souhaits de prospérité et de bonheur .pour la nou- 
velle année. 

Je demeure 

Votre tout dévoué 

D. ptre. 



— 3 — 

A travers vingt-cinq années d'apostolat 

LES EUDISTES AU CAXADA 
1890—1916 



Chapitre Premier 

Les Ettdistes et les œtivres de formation sacerdotale. 
Ste-Anne de Church Point. 



(suite) 

Recueillant, des mains des Oratcriens, le glorieux étendard 
que, pour des raisons qu'il ne nous appartient pas de juger, ceux-ci 
avaient laissé tomber, le B. Jean Eudes résolut de le relever, de 
le déployer à nouveau et d'abriter, sous ses plis, une jeune phalange 
qu'il exercerait lui-même au combat, et qu'il mènerait ensuite au 
terme si ardemment désiré: l'œuvre de la réforme et de l'éducation 
du clergé, par l'institution des Séminaires. C'est dans ce but 
qu'il quitta l'Oratoire de Jésus et qu'il établit la Congrégation 
de Jésus et Marie. 

Il y travaillait depuis longtemps déjà: dans les dernières 
années de son séjour à l'Oratoire, l'obéissance l'avait appelé à 
St-Magloire, dont les célèbres conférences étaient suivies par un 
grand nombre d'ecclésiastiques. De plus, dans toutes ses missions, 
il avait coutume de réunir les prêtres des lieux circonvoisins pour 
les entretenir de la grandeur et de la sublimité de leur vocation, 
comme aussi, des obligations et de la sainteté qu'elle réclame. 

Mais, le saint apôtre se rendait parfaitement compte de 
l'inutilité de ses efforts, tout le temps que la formation des clercs 
ne recevrait pas les soins spéciaux qu'elle exige. Et c'est pour- 
quoi il assigna à sa société, comme fin première et principale, 
l'éducation du clergé dans les Séminaires. * 

En vue d'adapter harmonieusement sa Congrégation au 
but que, par elle, il se proposait d'atteindre, le Bienheureux ne 
crut pas devoir imposer à ses membres, d'autres vœux solennels 
que ceux du baptême et du Sacerdoce. Il était persusdé, en 
effet que "mieux que les religieux, des prêtres trouvant dans la 
seule dignité dont ils sont revêtus, la raison et le moyen de s'élever 



* Le Bienheureux donne à ses fils, comme fin secondaire, les missions parmi le peu- 
ple chrétien. Cette fin est subordonnée à la première. 



— 4 — 



à la plus éminente perfection, étaient à même d'inspirer aux 
ordinands une haute idée du Sacerdoce et de la sainteté qui lui 
convient." 

Non content de délimiter de la façon la plus précise, la fin 
de sa Congrégation, le P. Eudes fait converger vers elle, toutes les 
prescriptions de cet admirable code qu'il donne à ses fils sous le 
nom de "Constitutions de la Congrégation de Jésus et de Marie." 
Voulant faire de ceux-ci des modèles, autant que des éducateurs 
du clergé, il les soumet à une discipline régulière des plus fortes. 
"Je ne connais pas, disait le Cardinal Pitra, de Règle qui pousse 
t'a une plus grande abnégation et à une vie plus sacerdotale." 

Les Eudistes sont restés fidèles à leur vocation pendant 
tout le XVIIe et le XVIIIe siècle; ils ont la gloire d'avoir formé 
cet héroïque clergé de Rennes et de la Normandie, si justement 
apprécié avant la Révolution et qui le fut mieux encore aux jours 
de l'épreuve. 

Malheureusement, les circonstances ne leur permirent pas, 
au lendemain de la tourmente révolutionnaire, de rentrer dans leurs 
séminaires pour y reprendre l'œuvre de leurs pères. Au moment 
où leur société se relevait péniblement de ses ruines, la France 
avait un extrême besoin de maisons d'éducation chrétienne, et 
ainsi- furent-ils insensiblement amenés à prendre la direction de 
collèges fort importants, sans doute, à tous égards, mais moins 
dy"ectement en rapport avec leur vocation première. 

Les établissements à l'étranger furent le moyen providentie' 
choisi par Dieu pour la leur faire retrouver. Le T. -H. Père LeDoré 
le constate expressément dans le rapport quinquennal qu'il présenta 
en 1912, à la Congrégation des Réguliers: "En même temps, écrit- 
"il, le Sacré-Cœur et le B. Jean Eudes redressaient les voies que 
"nous suivions depuis le rétablissement de la Société en 1826. S'ils 
"avaient laissé les sectaires fermer par la force, nos Collèges de 
"France, c'était pour nous ramener sur les conseils du St-Siège, 
"et, par l'appel des Evêques, vers notre œuvre principale, qui est 
"la formation du Clergé." 

Cette remarque est également vraie de nos œuvres des 
deux Amériques. 

Former des prêtres, telle est bien lu pensée qui a présidé 
à la fondation de nos plus importantes maisons du Canada. Les 
faits et les documents abondent sur ce point. 



"Une œuvre de même genre (que celle de l'Amérique du 
"vSud) écrivait le 25 avril 1893, le T. -H. Père LcDoré, ne devait 
"pas tarder à réclamer notre concours dans l'Amérique du Nord. 
"Il s'agissait d'aller faire germer des vocations sacerdotales au 
"milieu d'une population chrétienne et sans ressources. Aussi 
"à l'appel de Sa Grandeur Mgr O'Brien, archevêque de Halifax, 
"Pères ont été envoyés en 1890, et d'autres les années suivantes. . . 
"pour établir (à "Church Point) un collège, où sans négliger les 
"cours commerciaux, on s'efforcerait surtout, par des études 
"classiques, de procurer aux Acadiens le moyen de se préparer 
"au Sacerdoce." 

Le T.-H. Père insiste sur cette même idée, dans un autre 
de ses rapports quinquennaux, celui de 1904: "Aussi l'un de nos 
"buts est-il de leur procurer (aux Acadiens) des prêtres de leur 
"langue et de leur nationalité, et de leur conserver au milieu des 
"populations anglaises et protestantes qui les englobent, comme 
"sauvegarde de leur foi, leur langue et leurs traditions françaises." 

Cette grande et noble ambition, on va la retrouver à travers 
tous les faits qui en forment la trame, à toutes les pages de l'his- 
toire des maisons de Church Point, de Halifax et de Caraquet: 
elle en a été le sublime idéal, entrevu et poursuivi sans relâche, au 
milieu des plus pénibles épreuves, et sa réalisation restera la gloire 
et l'unique récompense de ces trois œuvres qui lui doivent leur 
existence et leur développement. 

. C'est la raison qui nous les fait grouper sous ce titre unique 
"d'Oeuvres de formation sacerdotale." 

Ste-Anne de Church Point 

J'ai raconté, dans le chapitre précédent, les préliminaires 
de la fondation de Church Point: il ne nous reste plus qu'à aller 
y retrouver les PP. Blanche et Morin, où nous les avons laissés, 
entre les mains des RR. PP. Gay et Parker. 

Le premier de ces deux prêtres est déjà connu du lecteur, 
c'est à lui que revient le mérite de la fondation de cette maison 
de Ste-Anne, appelée à faire tant de bien, au sein de la population 
acadienne; le premier il en a eu l'idée, et son abnégation a permis de 
la rendre réalisable; dès l'arrivée des Pères, il s'effaça devant eux, 
leur abandonnant la direction de cette paroisse de Ste-Marie, où 
il devait laisser derrière lui un ineffaçable souvenir. Nous le ren- 
contrerons de nouveau sur notre route, au jour de l'épreuve, fidèle 
jusqu'au bout à l'œuvre dont il fut vraiment le père. 



6 



Le nom du Père Parker est inséparable de celui du P. Oay; 
Ce jeune prêtre plein d'enthousiasme et d'activité, avait épousé 
avec beaucoup d'ardeur la cause acadienne et le Père Gay, avec 
qui il était lié par la plus étroite amitié, n'eut pas d'auxiliaire plus 
dévoué dans l'exécution de ses projets; tour à tour, en effet, il se 
fit quêteur, organisa des réunions et put ainsi recueillir l'argent 
nécessaire aux premières dépenses; de plus, ce fut lui véritable- 
ment qui intéressa la population au collège naissant. 

A peine arrivés à Cliurch Point les PP. Blanche et Morin 
se mirent immédiatement à la besogne, de tout cœur; et certes il 
en fallait pour oser aborder une pareille entreprise : bâtir un collège, 
tandis qu'on n'avait devant soi qu'un presbytère humble et modeste 
qu'on manquait de ressources, qu'on se trouvait perdu au sein 
d'une silencieuse solitude, sur les bords d'une baie toujours déserte! 

N'importe ! Dès le premier moment les deux Pères com- 
prirent qu'ils pouvaient compter sans mesure et sur la Providence 
et sur la bonne volonté de la population qui leur offrait l'hospita- 
lité: ni l'une ni l'autre ne devait leur faire défaut. 

Les premiers mois furent consacrés tout entiers à la prépa- 
ration des futurs travaux de construction: étude du terrain, mesu- 
rage sur place, assemblées de paroisse et, à l'automne, creusage des 
fondations; le tout mené si rondement qu'on pouvait, dès lors, 
espérer l'érection du Collège Ste-Anne pour le printemps suivant. 

Disons, une fois pour toutes, que dans ces travaux, comme 
dans tous ceux qui devaient suivre, les habitants de la Baie Ste- 
Marie se montrèrent d'une générosité inépuisable. 

Le 12 novembre 1890, Sa Grandeur Mgr O'Brien signait 
ce qu'on pouvait appeler l'acte de naissance de la nouvelle maison. 
Par cet acte Sa Grandeur "donnait à la Congrégation de Jésus et 
"de Marie, dite des Eudistes, la charge des missions de Churcli 
"Point et de Saulnierville, avec leurs presbytères, revenus, casuels, 
"usufruits des terres appartenant à ces missions, et Elle prescri- 
"vait d'y ériger "une académie pour les garçons," leur permettant 
"de la diriger selon leurs méthodes, et les autorisait à établir à 
"Church Point, quand ils le voudraient, une résidence de mission- 
"naires, un noviciat, un scolasticat, et de suivre en tout leurs 
"règles et leurs Constitutions." 

Par un bref du 5 juin 1891, son Êminence le Cardinal Verga, 
Préfet de la Congrégation des Évêques et Réguliers, daignait ra- 
tifier ce qui avait été fait. 



Dès le premier lii\cr que les Pères passèrent à Ste-Marie, 
il y eut, au presbytère, un rudiment de collège ; avec l'aide d'un 
instituteur du pays, le bon Monsieur Soucy, vers la Toussaint, ils 
ouvrirent des classes qu'une vingtaine de jeunes gens fréquentèrent 
fidèlement jusqu'à la fin de l'année. Bien plus, un cours d'adultes, 
pour une dizaine d'hommes, se fit régulièrement tous les soirs 
pendant ces premiers mois. 

C'étaient vraiment les temps héroïques: tant d'humble dé- 
vouement creusait, bien profond, le sillon que l'épreuve allait 
bientôt féconder. 

Le 21 novembre de cette même année, les premiers renforts 
commencèrent à arriver de France, dans la personne d'un jeune 
novice de la Congrégation, M. Jules Lanos, et du cher frère Henri, 
de sainte mémoire. 

Rien de bien saillant ne marqua ces premiers mois: à peine 
une petite course apostolique à la Salmon, où le P. Morin alla 
prêcher les Quarantes Heures, et c'est tout; le reste du temps fut 
entièrement employé à l'œuvre de l'éducation, au ministère pa- 
roissial, aux travaux de construction. Ceux-ci furent poussés avec 
la plus grande activité. 

Un pique-nique, resté célèbre dans les annales du pays, 
qui eut lieu à Ste-Marie le 14 et 15 août, y réunit tous les Français 
de la Baie. Les journaux du temps en parlent comme d'un grand 
événement, et s'il faut en croire leurs descriptions enthousiastes, 
les pique-niques d'aujourd'hui seraient en baisse sur ceux d'alors. 
Quoiqu'il en soit, les 2,000 piastres que celui-ci rapporta vinrent 
à propos, aider le P. Blanche à faire face aux dettes les plus criardes. 

Le personnel, tout en restant très restreint, se compléta 
peu à peu: au m.ois d'août le P. Ozanne était arrivé de France ; 
le P. Haquin le rejoignit le mois suivant accompagné de quatre 
religieuses de Paramé qui venaient assurer le service matériel de 
la maison. Mentionnons encore, parmi les ouvriers de la première 
heure, le P. Bourgeois, dont les diverses aptitudes en matière d'en- 
seignem.ent devaient être, pour l'œuvre naissante, d'un grand se- 
cours, et surtout un novice d'un dévouement à toute épreuve et 
d'un grand savoir faire: le futur Père P. Chiasson.* Deux autres 
professeurs laïques complétaient les cadres du corps enseignant. 

Le 4 novembre avait lieu la bénédiction et l'inauguration 
du Collège Ste-Anne : Mgr O'Brien, accompagné de son vicaire 

* Aujourd'hui sa Grandeur Mgr de Lydda. 




général, Mgr Murphy, avait tenu à présider lui-même cette céré- 
monie: c'était de la part de Sa Grandeur, un précieux encourage- 
ment donné à son jeune protégé. 

Le Collège — j'allais écrire le Séminaire — Ste-Anne désormais 
était fondé: le R. P. Dagnaud en faisait la remarque dans le discours 
qu'il prononça pour le 25e anniversaire du Collège: "les premiers 
élèves qui arrivèrent seront les premiers prêtres qui sortiront du 
Collège, que, dès ce moment là on aurait pu appeler du nom de 
Séminaire vSte-Anne: il sera en effet, jusqu'au bout, une pépinière 
sacerdotale." 

Chose surprenante : dès sa première année, la nouvelle maison 
d'éducation put avoir sa classe de Belles Lettres et quelques autres 
classes du Cours Classique; ce fait s'explique par la présence à 
Ste-Anne de plusieurs jeunes gens qui avaient déjà commencé leurs 
études classiques à St-Joseph de Memrancook: parmi ceux-ci, je 
relève les noms du Père Désiré Comeau, le curé actuel d'El Brook, 
et de son cousin Sa Grandeur Mgr LeBlanc, évêque de St-Jean; 
tous deux formèrent, à eux seuls, la première classe de Belles 
Lettres du Collège Ste-Anne. 

On imagine aisément ce que dût être cette première année. 
Une maison d'éducation ne s'improvise pas: or à Ste-Anne, tout 
était improvisé: improvisé le personnel, formé qu'il était en majeure 
partie, de professeurs de grand talent, sans aucun doute, mais 
absolument étrangers au pays, dont ils ne connaissaient ni les cou- 
tumes ni les mœurs, ni les traditions; improvisé aussi le programme 
des études, qui se ressentait nécessairement de la hâte avec laquelle 
il avait été conçu; im.provisée encore la discipline, dont le moindre 
défaut était de ne pas tenir suffisamment compte des exigences 
d'une situation entièrement différente de celle de nos .collèges de 
France. Que dans de pareilles conditions, on se soit heurté à des 
tâtonnements, à des hésitations sans nombre, il ne pouvait en être 
autrement. Malgré tout, l'année fut bonne au delà de tout ce 
qu'on pouvait espérer. 

Aux vacances suivantes, de très précieuses recrues vinrent 
s'adjoindre au renfort reçu de France l'année précédente. Incli- 
nons nous, tout d'abord, avec res.pect, devant une figure lumineuse 
qui apparaît alors, pour la première fois, dans l'histoire de Ste-Anne: 
celle du vénéré Père Cochet. C'était un saint, dans toute la force 
du mot; les saints canonisés n'ont pas de biographie plus édifiante 
que celle de cet humble prêtre qui, après avoir formé plus de 



9 



dix générations d'Eudistes, au noviciat de Rerlois, vint, avec une 
abnégation admirable, un oubli de soi sans borne, remplir ici les 
modestes et obscures fonctions de surveillant d'étude et de dortoir. 

Le P. Braud, alors jeune scolastique, très brillant déjà, suivit 
de quelques jours, le Père Cochet au Canada: il allait compléter ses 
études de théologie, sous la conduite de ce dernier, tout en faisant, 
au Collège, sa part de besogne. 

C'était bien des hommes de la trempe des nouveaux venus 
que réclamait la situation; les temps critiques étaient loin d'être 
passés: pendant bien des années encore, l'œuvre naissante allait 
avoir à se débattre contre les difficultés de tout genre: "Notre 
chapelle du Collège est misérable, écrit le P. Cochet, dans une lettre 
"qu'il adresse à ses sœurs, à son arrivée au Canada; c'est une 
"simple salle nue ! Que je voudrais pouvoir l'orner un peu. La 
"pauvreté est ici très réelle." Même aveu et même constatation 
pénible, dans une lettre à l'un des bienfaiteurs du noviciat: "A 
"tous ces titres, l'on m'a confié le soin de la chapelle. Or notre 
"chapelle est d'une nudité déplorable. Les sœurs la tiennent très 
"propre; c'est beaucoup, mais c'est tout aussi. Un autel des plus 
"simples, surmonté d'une statue de Ste-Anne, et deux chandeliers, 
"un harmonium, rien de plus. Ni chemin de croix, ni statues, ni 
"vitraux. Le Père Supérieur gémit comme moi, de cet état de 
"choses: "Mais c'est impossible d'y remédier maintenant, me dit- 
"il, nous commençons. Je n'ai pas de ressources." Et de fait, la 
"pauvreté religieuse n'est pas un mot ici." 

Pour qu'un prêtre mortifié comm.e l'était le P. Cochet, ait 
ressenti si vivement la gêne de la pauvreté, il fallait qu'elle fut 
poussée bien loin. 

D'autres soufi"rances, et celles*ci les atteignant plus pro- 
fondément, étaient réservées aux premiers Pères de Ste-Anne; 
sans doute rencontrèrent-ils parmi les auxiliaires que, dans leur 
embarras, ils furent obligés d'aller chercher un peu partout, bien 
des collaborateurs édifiants et dévoués. J'en ai déjà nommé quel- 
ques uns; qu'on me permette de mentionner encore, avec recon- 
naissance, les noms de MM. Daly Hcgan, Alphonse Benoît, Placide 
Gaudet, Connolly, et de bien d'autres. . .Mais pourquoi faut-il 
qu'on n'en puisse dire autant de tous ceux qui figuraient dans le 
personnel du Collège ? J'ai surpris, sur les lèvres des contemporains 
des événements auxquels je fais allusion en ce moment, l'aveu de 
la vive blessure que leur causait l'humiliation de voir certains de 



10 — 



leurs auxiliaires abuser de ce nom d'Kudiste qu'ils s'attribuaient 
sans sourciller, et auquel ils étaient loin de faire honneur. 

Je passe rapidement sur toutes ces ombres qui entourent le 
berceau du Collège Ste-Anne; elles font du reste, mieux ressortir 
les vertus parfois héroïques de ses fondateurs. Inutile, aussi, 
d'insister sur les campagnes de presse qui, dans certains milieux — 
au début dans le Sissibao Press et vers 1895 dans le Free Press — 
furent dirigées contre la nouvelle institution; seuls leurs auteurs 
en sortirent diminués; les cinglantes réponses qu'ils s'attirèrent 
achevèrent de les discréditer et ils rentrèrent pour toujours dans 
leur obscurité: ils n'auraient jamais dû en sortir ! 

Tout cela, dans les desseins de Dieu, avait sa raison d'être: 
c'était l'épreuve qui sanctifiait ceux qu'elle atteignait, en même 
temps qu'elle assurait la fécondité de leur œuvre. 

J'ai eu la bonne fortune de retrouver une lettre que le P." 
Cochet écrivait à l'un de ses confrères, le 10 octobre 1893; on me 
saura certainement gré d'en citer de larges extraits: les nombreux 
détails qu'elle renferme, ne pourront qu'intéresser le lecteur ; 
c'est tout un chapitre de la vie intime du Collège qui nous y est 
révélé. 

"Pour nous, le grand événement de l'année a été la visite 
,de notre T. H. Père Général. Nous l'attendions avec une grande 
impatience. Dans les conditions nouvelles où nous nous trouvions, 
nous éprouvions le besoin de trouver en lui conseil et encouragement 
pour mener à bonne fin les œuvres dont nous sommes chargés. 
Nos espérances ne furent point déçues. ... 

... .A la fin du mois de juin, sont venues nos vacances et 
un repos bien nécessaire ici comme partout après les travaux de 
l'année scolaire. Plusieurs confrères ont su utiliser leurs loisirs 
pour se perfectionner dans l'étude de la langue anglaise absolument 
indispensable si on veur faire face à toutes les exigences de la si- 
tuation. Il est tel d'entre eux qui a consacré à ce travail huit 
heures chaque jour pendant deux mois. Les autres, selon leur 
attrait ont su se créei des occupations utiles et agréables en même 
temps. Pour tous nos vacances ont été ce qu'elles devaient être: 
une bonne préparation aux labeurs d'une nouvelle qnnée. 

Du 22 au 23 août nous avons fait notre Retraite Annuelle. 
Comme les trois apôtres priviligiés nous avons gravi", avec Notre 
Seigneur, la montagne de la Transfiguration, et, plus heureux qu'eux 
nous y sommes restés une semaine entière, car le Père prédicateur 



11 



a rattaché toutes ses instructions à ce sujet si consolant, leur don- 
nant ainsi une suite, une unité qui trop souvent fait défaut dans les 
Retraites. Malheureusement, les Pères Lebastard et Mérel n'é- 
taient point encore arrivés; mais, sur un désir de notre évêque, 
plusieurs prêtres français du diocèse étaient venus se joindre à nous, 
et ont aussi suivi nos exercices avec une édifiante régularité. 

"Quelques jours après la Retraite, dès le commencement de 
septembre, a eu lieu la rentrée des classes et depuis plus d'un mois 
déjà notre établissement a repris sa physionomie ordinaire. Vous 
en donner une idée n'est pas chose facile, car il ne ressemble à 
aucune de nos ma'sons de France. C'est un collège, avec pouvoir 
de conférer les grades littéraires, scientifiques et commerciaux. Un 
collège dont la bonne organisation matérielle, due à l'énergique 
activité du P. Blanche, l'emporte de beaucoup déjà sur plusieurs 
maisons fondées depuis longtemps, et qui serait en état de satisfaire 
les exigences , des familles les plus difficiles de France. C'est un 
petit séminaire; car parmi nos élèves, nous voyons les germes de 
plusieurs vocations sacerdotales que nous cultivons avec soin. 
C'est un Grand Séminaire, puisque neuf ecclésiastiques s'y prépa- 
rent au Sacerdoce. Je pourrais même dire c'est le Grand Séminaire, 
car il n'en existe d'autre ni dans le diocèse de Halifax, ni dans celui 
d'Antigonish, ni dans aucun autre de la province. Il faut donc 
que ces abbés trouvent chez nous une formation sacerdotale com- 
plète. Aussi ont-ils des cours réguliers de philosophie, de théologie, 
de chant, de cérémonies, etc., conférence hebdomadaire, promenade 
particulière, avec récitation de l'office et du chapelet comme dans 
notre scolasticat de la Roche du Theil. Rien n'a été épargné, car 
notre plus vif désir est de former ici des prêtres indigènes. N'est-ce 
pas l'état normal de l'Église Catholique ?. . .toute nation qui veut 
recueillir dans leur plénitude les fruits de notre sainte religion ne 
doit-elle pas trouver des prêtres dans son sein ? Or, par un phé- 
nomène étrange et peut-être sans exemple dans les annales de 
l'Église, ce peuple Acadien, qui a eu ses martyrs, n'a jamais eu 
ses prêtres. Mais, voici ce me semble, l'aurore de jours meilleurs: 
deux jeunes Acadiens, nos élèves, ont revêtu la soutane, et donnent 
les plus belles espérances. Peut-être même bientôt au milieu de 
ce peuple de héros, le bon Dieu suscitera-t-il aussi quelques voca- 
tions pour notre société. . . . 

(A continuer) 

R. P. Em. GEORGES, c.j.m. 



12 



Ballad 



di( 



e acaaienne 



1 



Sous le beau ciel de l'Acadie 
Vivait jadis un peuple heureux 
Aux clairs échos de chants joyeux ; 
Leur sort était digne d'envie. 
Mais ce temps de douce plaisance 
A fui comme neige en avril, 

Où donc est-il ? Où donc est-il ? 
Ils en gardèrent souvenance, 
Ces preux chassés de leurs foyers, 
Des beaux jours qui s'en sont allés. 

Pour les vainqueurs de notre France, 
Au loin banni, peuple martyr ! 
C'est pour sa foi qu'il va souffrir. 
En Dieu puise-t-il l'endurance. 
Le fleur-de-lys a déchéance^ 
Et ce pauvre peuple en exil 

Où ira-t-il ? Où ira-t-il ? . . . 
En ce malheur, ce deuil immense 
Consolez-vous, braves, priez, 
Les mauvais iours vont s'oublier. 



Sous le beau ciel de l'Acadie 
Vit aujourd'hui un peuple heureux, 
Fort de la foi de ses aïeux. 
Puisant son courage en Marie. 
Son drapeau — celui de la PVance — 
Avec sa langue est son trésor, 

L'Étoile d'or ! L'Étoile d'or 
Pour nous est signe d'espérance ; 
Acadiens, chantez ! Chantez ! 
^es mauvais jours s'en sont allés ! 



Emery du TERROIR. 



— 13 — 

Un Parrain de malheur 



I 

C'était dans les grandes chaleurs de l'été. J'avais justement deux se- 
maines de congé devant moi, et je résolus d'en profiter pour aller passer quelques 
jours à Manchester, voir un ancien ami d'enfance que je n'avais pas vu depuis 
des années. Mon ami éprouva une grande joie en me voyant. Il était heureux 
de me faire connaître sa femme, ses enfants, qu'il me nomma les uns après les 
autres avec une orgueilleuse satisfaction. 

En voyant cet ami, cependant, je fus frappé du grand changement qui 
s'était opéré en sa personne. Lui, que j'avais connu si gai, qui aimait tant à 
rire, il était tout autre à présent. J'attribuai cela à ses nombreuses occupa- 
tions, aux soucis de pourvoir aux soins de sa famille, car, comme je l'ai dit, il 
était père de plusieurs enfants, tous encore trop jeunes pour pouvoir lui venir 
en aide. 

Il avait bien, par-ci, par-là, quelques exclamations joyeuses et des vel- 
léités de rire, mais pour retomber l'instant d'après dans un mutisme déconcertant. 

A la fin, je crus, en badinant, lui faire une petite remarque, en lui faisant 
entendre qu'il avait beaucoup perdu de sa gaieté d'autrefois. Je crois que 
notre amitié de vieille date, m'autorisait jusqu'à un certain point à lui deman- 
der avec beaucoup d'égards les raisons qui avaient pu amener ce changement. 

Je n'aurais pas aimé voir mon vieil ami malheureux. 

—Je n'ai rien, commença-t-il par me dire, si ce n'est que le travail jour- 
nalier et assidu me rend las et fatigué. Le milieu où je travaille, aussi, a une 
certaine influence sur moi. Et puis, ajouta-t-il, le souci de l'avenir de mes 
enfants doit y être pour beaucoup, car je iSense, toujours revoir, un jour ou 
l'autre, la terre du Canada. 

Et à propos de soucis de famille, reprit-il, après une pause que je^ ne 
voulais pas interrompre, j'ai une petite histoire à te conter qui pourra peut-être 
t'intéresser. 

Mon ami commença alors le récit suivant, dont je puis vous assiirer 
l'authenticité, puisqu'il me fut donné de vérifier moi-même en dernier lieu. 
Mais laissons parler mon ami. 

— Depuis que j'ai quitté le Canada, dit-il, pour venir aux Etats-Unis, j'ai 
toujours demeuré à Manchester. A l'époque oii commence le fait dont je veux 
t'entretenir, j'avais pour voisin de porte une brave famille d'Acadiens, dont 
le chef avait pour nom Jean C. Dans les environs on l'appelait tout simplement 
le père Jean. 

C'était un homme qui dépassait la soixantaine, bon vieux, grand et 
robuste pour son âge. Presque chaque soir, nous faisions la veillée ensemble. 
Le père Jean était d'une jovialité remarquable ; d'ordinaire, il aimait à rire. 
Souvent j'avais remarqué sur sa figure une nuance de tristesse, un malaise 
passager, cela surtout lorsqu'on en venait à parler des petits enfants. 

Les beaux jours du printemps étaient revenus remplacer les jours sombres 
et froids de l'hiver. Les rivières et les lacs étaient de nouveau débarrasés de 
leurs épaisses couches de glace. Les bourgeons partout verdissaient aux arbres. 
Dans ma maison aussi, on goûtait la joie du renouveau. Quoique déjà le père 
de six enfants, un septième n'était pas de trop. C'était un garçon. 

Le soir de cet heureux jour arrivé, rien de plus pressé pour moi que d'aller 
demander le père Jean de bien vouloir servir de parrain à l^enfant. Malgré 
que parmi nous ce soit un honneur d'être demandé pour être parrain, le père 
Jean refusa, à ma grande surprise. 



— 14 — 

J'insistai tellement, toutefois, qu'à la fin, il ne put refuser plus longtemps, 
mais il me dit : 

"J'accepte ... mais ton enfant ne vivra pas au-delà de deux ans.... 
car je suis un parrain de malheur. Tous mes filleuls sont morts. Je t'avertis: 
pas de reproches de toi plus tard." 

Tu sais, ajouta mon ami, que je suis incrédule à l'extrême sur cette question 
que l'on nomme superstition de nos vieux. Ce n'est pas cela qui me préocupe 
le plus. Pourtant c'est singulier tout de même ce qui m'est arrivé. 

Mon enfant est mort à treize mois. La mort d'un enfant, cela arrive 
communément dans les familles nombreuses. Pour d'autres cela ne serait 
qu'une chose très ordinaire. Pour moi, vu que c'est le seul que j'ai perdu, je 
ne puis m'empêcher d'y penser souvent. Dans le temps, je n'ai pas porté grande 
attention aux paroles quasi prophétique du père Jean, mais depuis que la mort 
est venue poser son aile sur cet enfant que je chérissais entre tous, je ne puis 
m'empêcher d'y revenir. 

A mesure que mon ami avançait dans son récit, l'air chagrin remarqué 
sur sa figure s'accentuait davantage. Les traits de son visage portaient l'em- 
preinte de la vraie tristesse, et disaient amplement combien la perte de cet 
enfant l'avait affecté. 

Moi-même, en l'écoutant, je ne pouvais m'empêcher d'éprouver cette 
sorte d'oppression que l'on ressent, dit-on, quand un malheur passe près de nous. 

— Et, dis-je, ne t'es-tu jamais informé au père Jean de ce qui le faisait 
parler ainsi ? Il devait y avoir une cause, puisqu'il avait une raison de refuser 
d'être parrain. 

— Non, me répondit-il. Je n'avais pas porté attention à ces paroles 
dans le temps, et à l'époque de la mort de mon enfant, le père Jean, qui avait 
éprouvé différents malheurs avait quitté Manchester depuis longtemps. Il 
était parti sans nous dire oii il allait. 

— C'est bien dommage, dis-je, car je sentais qu'il y avait là'dessous 
quelque tradition, comme seuls nos vieux parents savaient nous en raconter, 
et j'aurais bien aimé rencontrer celui-là. 

II 

Le lendemain, qui était un dimanche, levé de bonne heure, je me promenais 
seul dans la rue, tout en exhalant dans l'air des bouffées d'une cigarette que 
j'avais allumée. Le temps était lourd et chaud. De gros nuages apparaissaient 
de temps à autre, et semblaient raréfier l'air que j'aurais tant aimé respirer. 
Depuis peu on avait construit une ligne de tramways qui reliait Manchester 
à Suncook, petite ville voisine, distance de dix milles tout au plus. 

Voilà bien le temps d'aller voir S... me dis-je, et tout de suite je pensai 
à mon ami. Je rentrai à la maison, et j'eus bientôt fait de lui proposer le voyage, 
qu'il accepta avec empressement. 

Après avoir déjeuné à la hâte, et assisté à une première ba.sse-messe, 
nous étions prêts à partir. 

Je ne m'arrêterai pas à décrire le paysage que nous traversâmes. Le 
trajet se fit assez gaiement, et mon ami et moi nous doutions bien peu de la 
petite surprise qui nous attendait à vSuncook. En effet, en descendant du 

tramway, le premier homme que nous rencontrâmes fut Jean C , l'ancien 

voisin de mon ami, à Manchester, le parrain de malheur enfin, celui que nous 
aimions tant à rencontrer. 

Les premiers moments de surprise passés, et après avoir témoigné sa joie 
de revoir son ancien voisin, le père Jean nous invita à nous rendre chez lui, 
distance de quelques pas seulement. Il va sans dire que nous acceptâmes 
l'invitation avec empressement. Pour moi, je me promettais bien d'avoir le 
mot de l'énigme des étranges paroles du père Jean, racontées par mon vieil ami. 



— 15 — 

La réception à la maison fut des plus chaleureuses. On s'empressa autour 
(le mon vieil ami, puis l'on commença à l'informer de sa santé, de sa femmie 
et de ses petits enfants. Quelques années s'étaient écoulées depuis la séparation. 

La mère dit : "Combien avez-vous d'enfants? Quel âge aurait notre 
filleul?" 

Je me réjouissais déjà, car c'était justement le sujet désiré que l'on abor- 
dait. A l'écart, observant ce qui se passait, je crus à ses mots voir une ombre 
passer sur la figure du vieux. 

Mon ami répondit: "La famille est bien, mais elle a diminué d'un, 
car le petit, votre filleul, est mort voilà bientôt trois ans. 

— Je m'en doutais, ou plutôt j'en étais sûr, dit le père Jean. C'était 
écrit et cela devait arriver ainsi, acheva-t-il d'un air tout à fait convaincu. 

Alors croyant le moment arrivé, je m'avançai vers le groupe, et faisant 
l'étonné, je m'adressai au père Jean : 

— Alons, père, lui dis-je, qui peut vous faire parler ainsi ? 

— C'est vrai, me répondit-il, vous ne savez pas que je porte malheur 
aux enfants quand je suis leur parrain. 

— Eh, lui dis-je encore, mon ami n'est pas le seul qui ait éprouvé ce 
malheur, on voit cela tous les jours. 

—Le parrain est pour quelque chose là-dedans, me répondit-il encore 
d'un air contrarié. Ma mère, continua-t-il, en me mettant au courant de ce 
qui était arrivé à mon parrain, m'avait pourtant bien averti de ne pas accepter 
d'être parrain pour aucune considération, car, avait-elle ajouté, tous tes filleuls 
mourront avant d'avoir atteint l'âge de deux ans. 

J'étais jeune alors, je ne pouvais saisir toute la justesse de cette recom- 
mandation. Ce n'est qu'en vieillissant que j'ai fini par constater que ma mère 
avait dit vrai. 

Puis, s'adressant à mon ami : "Je vous avais dit de ne pas m'avoir 
pour parrain. 

Vous m'avez forcé, j'ai été faible, j'ai accepté et votre enfant est mort." 

En parlant ainsi, le pauvre vieux souffrait, car les larmes qu'il voulait 
retenir roulaient sur ses joues ridées, et nous disaient combien le vieillard était 
malheureux en pensant à tout cela. 

— Étrange ! étrange ! tout de même, murmura-t-il. Cinq fois j'ai été 
parrain, et, cinq petites victimes innocentes dorment aujourd'hui dans le ci- 
metière. Étrange ! ces cinq petites victimes sont mortes avant d'avoir atteint 
leur deuxième année. 

— Allons, allons, lui dit mon ami, il ne faut pas vous chagriner à ce point. 
Vous n'êtes pour rien dans tout cela. C'est Dieu qui arrange tout, et c'est 
Lui qui l'a voulu ainsi. 

— Mais, Monsieur, hasardais-je de nouveau, quelle raison avait votre 
mère de vous parler ainsi, et pourquoi vos filleuls devaient-ils mourir avant 
deux ans, plutôt qu'après ? 

— Jeune homme, me répondit-il, en me montrant des signes évidents 
d'impatience, jeune homme, c'est parce que mon parrain, dans un acte de déses- 
poir, trancha le fil de ses jours, par la mort la plus violente et la plus honteuse, 
la pendaison, et parce que moi, alors je n'avais pas deux ans. 

Il y avait tant de conviction dans ses paroles, et tant de chagrin pour la 
mort de son dernier filleul, que mon ami et moi ne savions que penser. 

N'importe, je savais ce que je voulais savoir, et après avoir parlé encore 
quelques instants avec cet intéressant vieillard, je fis savoir à mon ami que je 
voulais m'en retourner. 

Après avoir pris congé du père Jean et de sa famille, nous prime le tram- 
way pour revenir à Manchester. J'étais satisfait, ma journée n'était pas perdue. 

RACONTEUR 



16 — 



Les vocables Algonquins, etc. 



(Suite) 
Pirogue : 

Petite embarcation, sans voile, faite d'un tronc d'arbre, 
pin ou tremble, creusé avec une herminette, une gouge et un fer 
rougi. Les grandes pirogues sont faites de deux troncs d'arbres, 
creusés séparément, puis ajustés et assujettis ensemble. 

Ce mot est tiré de la langue caraïbe. 
Ptarmigan : 

Logopus alhus ou mutus. Oiseau appartenant à la famille 
des perdrix, très abondant au Labrador. On a essayé, sans y 
réussir, il me semble, à rattacher ce mot au radical celtique/àr- 
machan. Il me paraît plutôt d'origine sauvage. 
Quiuou : 

Du sauvage Kinioti, le grand aigle royal. Mot en usage 
parmi les coureurs-de-bois canadiens. 

Quinine : 

Alcaloïde végétal extrait du quinquina. Mot péruvien. 

QUINCAJOU, ou KiNCAJOU : 

"Genre de mammifères plantigrades, ayant une seule espèce, 
le potos caudivolvulis — , et qui habite l'Amérique équitoriale." Littré. 
Quinquina : 

S'est dit aussi quina. La Fontaine a dit quin. C'est le nom 
d'une feuille et d'une décoction fébrifuge, fournie par le cinchona. 
Ce mot péruvien signifie écorce^par excellence. 
Sacakona : 

Brouhaha, l'abbé H. R. Casgrain. Ce mot indien corres- 
pond à ouarouari, onomatopée indienne en usage en Acadie. 
Sacaqua : 

Huées, vacarme, cris. Mot algonquin selon M. Binjamin 
Suite, passé dans le parler des trifluviens canadiens. 
Sachëm : 

Vieux chef indien, dans Chateaubriand (René). C'est le 
Sagamos des Souriqiîiois — Abénaquis. 

Sagamitë : 

BouilUe indienne faite avec du blé-d'Inde. Mot apparem- 
ment d'origine abénaquise; kijagamités : gani, eau et tés, feu. 

Il y a le lac Sagamité, dans la province de Québec. 



17 — 



Sagamos : 

Chef souriquois; sacheni. Ce mot se trouve dans Lescarbot; 
J.-C. Taché a écrit une légende intitulée: Le Saganio du Kapshouk. 
Sagon : 

Ce mot qui signifie malpropre, salement habillé, c'est-à-dire 
"salop ou salope," en dialecte acadien, pourrait venir du micmac. 
En tous cas, il désigne le plus souvent une tawaye (sauvagesse) . 
Sagon : 

Sale, mal vêtu. Se dit des femmes. Je trouve dans Marot, 
II, p. 196 : 

Combien que sagon soit un mot. 

Et le nom d'un petit marmot. 

Je n'ai aucune preuve que ce mot soit d'origine indienne, 
si ce n'est que les Acadiens l'appliquent principalement aux Sau- 
vagesses. Il se rattache probablement à sagoin, espèce particu- 
lière de singe. 

Savanne : 

Mot caraïbe, qui signifie un terrain bas où les arbres ne 
croissent pas. Les Américains en ont fait Savannah. 

Pour désigner le même terrain, nous employons le mot 
moc'éqiie, qui vient des indigènes d'Amérique également, mais de 
ceux de l'Acadie, les Micmacs. 
Squaw : 

Sauvagesse, ou femme sauvage. Quoique employé par les 
romanciers ce mot n'est pas encore entré dans les lexiques français. 
Il fait partie du vocabulaire anglais. Étant un mot iroquoi, les 
Acadiens ne le connaissent pas : ils emploient, comme synonyme, 
le mot rawaye, ou tawaïe. 
Tabac : 

Ce mot a été pris de la langue des naturels des Antilles. 
Il paraîtrait que la véritable feuille de tabac s'appelait cohiha, et 
que c'est l'amadou, la tondre, avec laquelle on allumait, qui s'ap- 
pelait tohacco. 

Il peut se faire aussi que le mot soit simplement le nom 
de l'île Tabago, aussi des Antilles. 
Tabagane : 

Espèce de traineau léger, à fond large et plat, dont le devant 
est relevé et recourbé. Les Sauvages et les coureurs-de-bois s'en 
servent pour transporter leurs effets, l'hiver, sur la neige et la 
glace. A la ville et au village, les jeunes gens s'amusent à glisser, 



n 



— 18 — 

du haut en bas des cotes, en tabagane, et cela constitue l'un des 
amusements les plus en vogue, au Canada, l'hiver. 
Tabagie : 

Endroit où l'on fume, aussi appeléfumoir. Du radical tabac, 
Tacamahac : 

Espèce de peuplier, le populus balsamifera de Linnée. C'est 
évidemment un nom sauvage. 
Tamarak : Larix laricina (Du Roi). 

Êpinette rouge, qu'il ne faut pas confondre avec le picea 
ruhra. Les Acadiens l'appellent violon. Dans la construction des 
navires et des bâtiments, la racine sert de coude pour rattacher 
solidement les pièces ensembles. 

TaMARU — GUACU : 

Mot brésilien entre dans la langue française, mais inconnu 
au Canada. 

C'est une espèce de langouste très estimée. 
Tapioca : 

Mot employé par les aborigènes de l'Amérique du Sud pour 
désigner la racine de manioc, dont ils faisaient un article de consom- 
mation, une sorte de potage. 
Tatouer : 

Voici ce que l'on trouve dans Littré: — "Les Indiens de 
Tahiti, d'après Cook, impriment sur leur corps des taches qu'ils 
appellent tattow. Ce mot fur francisé dans le verbe tatouer. Il 
vient du tahitien tatau, prononcé tataou, qui signifie les marques 
ou dessins tracés sur la peau humaine; tatau dérive de ta, qui 
signifie marque, dessin, empreinte. 
Taweye ou tatoueïë : 

Femme sauvage, sauvagesse. Par extension, femme mal- 
propre, nous disons aussi d'une femme mal attéfiée : elle est habillée 
comme une taweye. 

A l'occasion du mot ta-weye (ta étant, disons, le préfixe et 
weye le radical), faisons, à la suite de M. A. Berloin,— auteur de 
la Parole Humaine, un Canadien-français très honorablement connu 
dans le monde de la philologie, une incursion de haute fantaisie 
sur le domaine de la linguistique, et, d'étape en étape, remontons, 
en survolant la tour de Babel, jusqu'à notre première mère Eve. 
Eve, weye, c'est tout un : ce qui est la démonstration évidei^te 
que la langue parlée dans le paradis terrestre était le Micmac, 
à moins que ce ne fut l'anglais, qui arrive bon second avec wife. 

{A continuer) P. POIRIER 



. i 



— 19 — 
Des paroles et des actes 

le 18 janvier, 1918. 
Cher Monsieur, 

Sous ce pli veuillez trouver SIO.OO dont $2.00 pour mon abonnement 
et le livre de billets— et le reste pour l'œuvre de la Revue Acadienne, dont la 
douce plainte m'a touché. 

Je vous souhaite, à vous et à la Revue, succès et prospérité. 

Votre tout dévoué, 
B. pire. 

ce 17 janvier, 1918 
Cher Monsieur, 

Sous ce pli $10.00 pour vos billets, mon abonnement à la Revue pour 
1918, le reste pour vous aider à soutenir votre œuvre si belle et si patriotique. 
Je forme des vœux pour la diffusion et le succès de votre, ou plutôt 
notre Revue. C'est ce que devraient se dire tous les Acadiens et vous encou- 
rager et faire vivre cette Revue qui nous est pourtant si nécessaire. 

Votre tout dévoué, 
L. pire. 

le 14 janvier 1918. 
Monsieur le Docteur, 

J'ai le plaisir de vous envoyer $2.00 pour renouvellement de mon 
abonnement et celui de mon frère. ..et $3.00 pour le tirage au bénéfice de la 
Revue Acadienne. 

Agréez, Monsieur le Docteur, mes souhaits de bonne et heureuse année 
et l'assurance de mon entier dévouement. 

Votre humble serviteur, 
R. ptre. 

le 17 janvier 1918. 
Monsieur le Docteur, 

Veuillez donc me compter du nombre de vos lecteurs et amis de la 
Revue Acadienne. Il y a longtemps que je négligeais de faire ce que je désirais 
faire pourtant. Acadien d'adoption depuis bientôt 28 ans, je m'intéresse pas- 
sionnément à tout ce qui regarde le cher peuple acadien. Aussi me faites-vous 
peine en parlant de mort et de tombeau pour la chère Revue que vous avez mise 
au jour il y a un an à peine ! Si jeune et déjà sur le bord de la tombe ! Non ! 
il faut qu'elle vive ! Ce n'est que d'hier que j'ai entendu son gémissement 
qui ressemble à un cri d'agonie, sans quoi j'aurais déjà fait diligence pour offrir 
à l'auteur de ses jours mes condoléances et mes consolations. Courage, généreux 
Père ! Elle ne doit pas mourir cette noble fille que vous avez engendrée au 
prix de tant de sacrifices. Il faut qu'elle vive ! Vous êtes père et vous 
êtes docteur: c'est dire que vous disposez à la fois de la tendresse et de la science 
auprès d'un petit Etre bien aimé dont vous avez à cœur de sauver l'existence 
malgré sa fragile constitution. Avec foi et amour, continuez à user de tous 
les spécifiques que votre cœur et votre science mettront à votre disposition. 
Faites encore appel à tous nos amis d'Acadie et d'ailleurs. J'ai trop confiance 
dans le cœur et l'esprit de la race française au pays pour croire qu'on laisserait 
mourir cette noble enfant issue du plus pur sang du "peuple martyr". 

Non ! encore une fois, elle ne doit pas mourir ! 

Comme vous le demandez par sa voix, je vous envoie deux piastres 
($2.00) pour aider aux soins de cette chère et si frêle enfant. 

Cher Docteur, courage et confiance ! 

Vieil acadien d'adoption, 
M. ptre. 



— 20 — 

^^Par chez nous^^ 



Sa Grandeur Monseigneur Patrice Chiasson continuera de s'intéresser, 
d'une manière directe à l'instruction de la jeunesse, puisqu'il vient d'être nommé 
inspecteur des écoles de sa préfecture, région qui s'étend de la rivière Portneuf 
jusqu'au Blanc-Sablon. 

o 

Un monsieur Montet, qui s'est spécialisé depuis quelques années, dans 
les recherches de l'histoire de la Louisiane, donnera prochainement, à la Société, 
historique de Montréal, un travail ayant trait à l'héroïne du poème de Longfellow. 
Il ^paraît que ce Monsieur possède des données historiques sur la généalogie 
d'Évangéline et de son Gabriel. 

Nous avons déjà fait des démarches pour obtenir le manuscrit révélateur 
et nous avons la douce espérance de ^pouvoir l'obtenir pour en donner connais- 
sance à nos lecteurs. En attendant, Évangéline reste, pour nous, un personnage 
fictif,- représentant le type de la jeune fille acadienne. 
o 

La Société Historique de Montréal qui a pour but, comme son nom l'in- 
dique, de favoriser l'étude de l'histoire, nomme, selon les besoin^, des comités 
composés de membres jugés capables d'élaborer tel ou tel programme à la sa- 
tisfaction de la Société. 

Elle vient de nommer, entre autres, un comité dit de "noms historiques" 
à qui on jjourra s'adresser pour des noms dignes de survivre, en désignant des 
comtés, des municipalités, des villages, des rues, des immeubles. . .etc. 

L'histoire de l'Acadie compte des noms glorieux; ils ne seront pas oubliés 
à l'occasion, puisque le directeur de la Revue acadienne a l'insigne honneur de ' 
faire partie de ce comité. 

o 

Aux mines de Sydney, du côté sud du Cap-Breton, c'est à New-Water- 
ford, que se trouve le groupe d'Acadiens le plus considérable. Nous y avons 
nommé des agents recruteurs (d'abonnements). 



Monsieur Benjamin Suite nous apprend qu'il a en main un manuscrit 
de six mille pages écolier (foolscap) sur sa ville natale : les Trois-Rivières. Loin 
d'exiger un travail de cette haleine nous serions heureux de recevoir de chacun 
de nos collaborateurs, six pages (ou moins) de matière sur les organisations 
industrielles, éducationnelles ou nationales de leur village ou paroisse respective. 



Le tome deuxième VAcadie, d'après le manuscrit original de l'œuvre 
d'Edouard Richard, "refondu, corrigé, annoté, mis au point des recherches les 
plus récentes", par Monsieur Henri D'Arles, vient de sortir des presses de 
M. J.-A. Laflamme, Québec, pour le Canada et de celles de Marlier Publish- 
ing Co. Boston., pour les Etats. 

Ce volume, avec le premier, constitue une richesse pour la bibliothèque 
acadienne. Puisse le troisième volume ne pas tarder à venir compléter l'héroïque 
travail que s'est imposé le bienveillant Henri D'Arles ! 

Nos félicitations au célèbre annotateur. 

o 

L'heureux gagnant de notre loterie au bénéfice de la Revue acadienne, 
est Monsieur L.-A. Saucy, gérant de la Banque Provinciale à Saint-Basile, 
Madawaska, N.-B., avec le numéro 28129. 

• o 

Nous saluons avec empressement, l'ouverture d'une librairie française, 
par la compagnie du journal VAcadien, à Moncton N.-B. Cette compagnie 
se propose d'organiser des cercles d'études dans différentes régions de la pro- 
vince lesquels peuvent devenir plus tard, autant de bibliothèques paroissiales. 

E. A. 



^A 



Critique sans malice 

Les opinions de M. Rameau ont surgi dans sa pensée à la 
suite de l'étude de nos institutions seigneuriales, qu'il avait toujours 
le soin de comparer avec les origines et les développements de 
la propriété foncière dans l'ancienne France. Un autre que lui 
se serait contenté de cette dernière connaissance et il aurait envisagé 
le système colonial de l'Acadie et du Canada comme une affaire 
comprise d'avance puisque cela se nommait "régimç en seigneurie", 
et il se serait trompé du tout au tout, comme la plupart de ceux 
qui agissent d'après une idée préconçue. 

Échappant à cette erreur fondamentale, il a cherché à 
"savoir" avant que d'écrire. Par là, il est arrivé à la découverte 
du fait réel, constant, indéniable: que nous n'avons jamais eu 
d'organisation féodale, malgré l'expression courante parmi nous: 
système seigneurial qui porte comme une ressemblance avec 
"système féodal. 

Il a très bien vu et il a su expliquer la différence entre ceci 
et cela. Tout au plus aperçoit-on dans notre tenure des terres un 
vague rapprochement avec ce qui existait dans le royaume depuis 
Charlemagne jusqu'à 1789, où la propriété immobilière prit la 
forme actuelle et où les lois à cet égard subirent un changement 
radical. 

Cette base essentielle de raisonnement pour comprendre 
notre colonisation, il l'a parfaitement saisie, comme avait fait, en 
1854, le tribunal de légistes canadiens chargé de la modification 
des lois seigneuriales. Admettons même que M. Rameau, après 
un bon examen des documents et plaidoiries de cette commission, 
ait vu clair dans le système et se soit servi de ces lumières pour 
guider sa marche future, comment en est-il arrivé à écrire en tête 
de son deuxième ouvrage : Une colonie Féodale en Amérique f Le 
titre contredit le livre. 

Supposons que je publie un article, ou un volume pour 
démontrer que nous n'avons jamais possédé d'école des Beaux- 
Arts et que j'intitule ce travail: Ecole des Beaux-Arts en Canada, 
on me demandera oii je veux en venir. 

M. Rameau a fort exactement compris que notre habitant 
tenait la terre en toute propriété et que le seigneur n'y pouvait 
prétendre ce qui est le contraire du régime seigneurial de France. 

La Revue Acadienne, Vol. 2, numéro, II, 1918 



22 — 



Tout découle de ce point de départ. L'habitant de l'Acadie ou 
du Canada n'offre aucune ressemblance avec le paysan français 
des temps féodaux, précisément parce que les deux étaient régis 
par un régime absolument inverse l'un de l'autre. Nos colonies 
n'étaient donc pas féodales. 

Le malentendu provient du mot "seigneur". D'autres que 
M. Rameau y ont été pris. Ce qu'était un seigneur sous Henri IV, 
on le sait, mais personne ne s'avise de rechercher le sens que ce 
terme pouvait avoir en Canada. Coûte que coûte, du moment où il 
y a seigneur, il faut l'assimiler aux vieilles coutumes françaises — 
alors tout s'embrouille. 

Notre seigneur devait être qualifié simplement d'agent de 
colonisation. Il était moins que cela, à tout prendre. Ceci, en- 
core, M. Rameau le fait voir, sans toutefois oublier de sonner la 
haute note sur le seigneur. Il ne rencontre pas de colonie féodale, 
toutefois il lui semble qu'elle est dans l'air. Le seigneur hante 
son imagination. 

Autre point. L'auteur de La France aux Colonies et à' Une 
Colonie Féodale donne d'excellents exposés sur la classe d'hommes 
qui prirent des terre de famille et les firent valoir. C'étaient des 
cultivateurs-nés. Il le dit, pourtant vous le voyez qui s'accroche 
à ce rêve de Talon et de Colbert: faire des cultivateurs avec des 
soldats "à la manière des Romains". 

S'il y a quelqu'un inapte à devenir cultivateur ou habitant 
canadien et acadien, c'est un militaire. vS'il y a une différence 
absolue entre deux choses, c'est bien entre la coloniastion romaine 
et celle de nos pays. Les Romains subjuguaient une contrée 
propice et donnaient à leurs soldats des propriétés en plein rapport 
arrachés aux peuples vaincus, comme on passe à son propre fils 
une ferme avec le matériel roulant. Allez donc comparer un tel 
avantage avec la tâche du défricheur pauvre qui aborde la forêt 
la hache à la main pour se créer un domaine ! Quand on nous 
montrera des soldats romains, ou même français, faisant en pays 
sauvage le travail des pionniers du Canada, alors la comparaison 
prendra couleur, mais il faudra trouver cela pour se justifier de 
dire que l'on aurait pu défricher nos terres en licenciant des troupes 
sur le bord du Saint-Laurent. 

Malgré l'extrême différence qui place M. Rameau en dehors 
et au dessus des écrivains français parlant des débuts de notre 
histoire, il reste chez lui, ça et là, des touches de l'éducation de 



K 



— 23 — 

son pays et, par conséquent, des manières de voir qui lui échappent 
en contracdiction avec ce qu'il dit quelque part ailleurs. Ceux 
qui traitent des contrées lointaines sont généralement dans le même 
cas. Nous en avons des examples nombreux. Aussi, par example, 
n'a-t-on pas dit et répété que le Canada du temps des Français 
vivait du trafic des peaux de castor ? Je dis qu'il en mourrait — 
L'écrivain français a vu la situation en ce qui regardait le com- 
merce des Français et pas du tout en ce qui concernait les Cana- 
diens. La colonie était une exploitation au bénéfice du royaume. 
La vision française diff"ère de la nôtre. 

Benjamin SULTE. 



Hymne à l'Astre de l'Acadie 

Des Acadiens, douce Patronne, 

Accueille les chants et les vœux. 

Exauce-les, Vierge si bonne. 

Et souris-leur du haut des cieux. 

Astre de l'Acadie, 
Radieuse étoile du soir ! 
Notre cœur t'en supplie, 
Au pays, viens rendre l'espoir ! 

Notre nacelle, tendre Marie, 
vSemble vouée aux grés des flots, 
Nous t'implorons, Mère chérie. 
Viens au secours des matelots ! 

Pour le pays, l'heure est critique, 
Astre béni, guide nos pas. 
Les Acadiens, dans ce cantique. 
Te jurent amour jusqu'au trépas. 

Avec ses croix, et sa misère. 
Agrée le don de notre cœur. 
Attire le loin de la terre. 
Et donne-lui le vrai bonheur. 

Marie-Anne LANTEIGNE. 



— 24 — 

Exposition Agricole et Industrielle 

TENUE AU PETIT RUISSEAU, N.E., EN 1917 



Partout sur les murs de la salle ,se voyaient de grandes 
pancartes, de grandes affiches envoyées par le contrôleur des 
vivres au Canada pour recommander à tous une production in- 
tense et une sérieuse économie de tous les produits. Le grand 
cri actuel qui retentit d'un bout du monde à l'autre, c'est: Pro- 
duction et économie. La crise présente des vivres a été agravée 
par la guerre mais ne date pas de la guerre — Le mouvement indus- 
triel moderne depuis plusieurs années dépeuplait les campagnes 
au profit des villes. Le dégoût de la terre et des travaux agricoles 
se répandait partout comme une épidémie et une plaie funeste, 
aussi les gens prévoyants poussaient-ils le cri d'alarme et prê- 
chaient-ils le retour à la terre. Le clergé toujours clairvoyant, 
toujours dévoué aux intérêts tant matériels que spirituels des 
populations dont il a la charge était à la tête et avait travaillé 
et même réussi à établir des crémeries, mais le grand obstacle 
était cette conviction erronée et répandue d'une manière générale: 
qu'ici au moins, à la Baie Ste-Marie il n'y avait aucun avenir 
agricole, il n'y avait aucune possibilité de faire sa vie et d'élever 
sa famille en ne dépendant que de la ferme. « La terre n'est pas 
bonne » c'était la réponse qu'on obtenait invariablement quand 
on voulait pousser à la culture et à l'élevage. 

Presque en même temps que cette campagne pour le retour 
à la terre et l'établissement des crémeries, s'inaugurait une expo- 
sition annuelle, au centre du district, à Petit-Ruisseau. Une 
exposition agricole, ici à première vue, pour les gens prévenus, 
était une absurdité — aujourd'hui toutes les préventions tombent 
devant les faits. Et ceux qui se sont dévoués, qui se sont dépensés 
tant à l'établissement des crémeries que de l'exposition et qui 
pouvaient être tentés de croire prêcher dans le désert et perdre 
leur temps, sont récompensés par les magnifiques résultats qu'ils 
ont la joie de constater. 

Il y avait donc exposition industrielle et agricole — L'indus- 
trie, l'habilité des Acadiens, tant hommes que femmes, sont 
universellement connus. Le bois se plie à tous les caprices, à 
toutes les fantaisies, à toutes les sculptures et des découpures sous 



— 25 — 

la main des hommes; la laine, le fil et jusqu'aux vieux chiffons 
de rebut sous la main délicate des femmes et des jeunes filles — 
I.a pâtisserie, la confiserie, l'art culinaire en général n'ont pas de 
secret pour nos Acadiennes. L'exposition de cette année l'a bien 
montré — Les enfants des écoles eux-mêmes s'affirment par de belles 
pages d'écriture, par de jolis dessins qui indiquent de belles dis- 
positions et de futurs artistes, mais n'insistons pas. 

Ce qui nous intéresse par dessus tout, c'est le progrès 
agricole. Oh, ici, quel sujet d'admiration ! Ce pays qu'on disait 
impropre à la culture, dont la terre, disait-on, n'était pas bonne, 
produit des fruits, des légumes bien supérieurs, nous disent les 
juges et les experts, à tout ce qu'on voit dans les autres expositions 
de la province — mais regardez donc ces choux, non pas gros comme 
une maison comme celui du Gascon de la Fable du bon La Fontaine, 
mais pourtant bien arrondis et d'une dimension respectable; re- 
gardez donc ces citrouilles au ventre rebondi que le dormeur de 
la fable remercierait la Providence de n'avoir pas suspendues aux 
branches d'un chêne de peur qu'elles ne lui tombent sur le nez 
et ne le défigurent; regardez ces salades, ces oignons, ces betteraves, 
ces navets, ce blé-d'inde, ces pommes de terre, cette avoine, cette 
orge, ce blé; voyez donc cette farine d'une blancheur éclatante 
faite avec du blé du pays par un moulin du pays, et puis, détrac- 
teurs du pays, ne parlez plus de la mauvaise qualité de la terre 
et de l'impossibilité de faire une vie sur la ferme. 

Mais sortons de la salle d'exposition, allons sur le terrain 
avoisinant, quel beau spectacle ! Il y a même là une musique 
qui ne plairait pas assurément aux oreilles délicates, mais qui 
sonne agréablement aux oreilles de tous ceux qui s'intéressent à 
la ferme. C'est ici qu'on constate le mieux le progrès réalisé au 
pays, depuis quelques années. Si l'avenir n'est pas dans la culture 
elle-même, il est d'une manière indubitable dans l'élevage. Et 
enfin les habitants de Clare en semblent convaincus. Ce pays a 
toujours été renommé pour ses beaux bœufs, mais les bœufs fai- 
saient laisser les vaches de coté. Pas d'intérêt, pas de soins pour 
elles. Pas d'efforts pour augmenter les troupeaux et améliorer les 
races. Tout cela aujourd'hui est chose du passé; cette année il y 
avait augmentation d'au moins soixante dix à soixante-quinze 
pour cent dans la quantité et une augmentation semblable dans 
la qualité. Un des signes les plus consolants pour l'avenir était 



— 26 — 

de voir les petits enfants venir eux-mêmes présenter leurs jeunes 
vaches aux juges avec un légitime orgueil. 

Il ne faut pas oublier de mentionner une leçon pratique 
donnée aux fermiers. Sur une immense table qui prenait toute 
la longueur de la salle, il y avait tout un laboratoire d'entomologie 
- — Sous verre chacun des différents insectes qui ravagent les arbres 
et les fruits; au-dessous une pancarte indiquant le nom de l'insecte; 
au pied de la vitrine une branche d'arbre et un plat de fruits 
attaqués par ces insectes. En face de ces branches rongées de 
ces fruits gangrenés, cancéreux qui n'avaient pas subi l'arrosage 
scientifique, un plat de beaux fruits sains et vermeils, produits 
d'arbres saignés et arrosés. Et un homme du métier pour expli- 
quer tout cela aux intéressés. Il en était de même pour les pommes 
de terre. Un plant arrosé à coté d'un autre qui ne l'avait pas été. 
Un boisseau de patates à coté d'un autre pris dans le même terrain 
et dont l'un a été arrosé à la bouillie bordelaise et l'autre ne l'a 
pas été, avec des chiffres indiquant la différence par cent livres; 
cette exposition valait mieux que tous les discours qu'auraient pu 
faire les hommes les plus éloquents. Il n'y a rien de tel que les faits. 

Mais le croirait-on ? on n'a pas seulement réussi jusqu'ici 
à intéresser les gens à l'agriculture, à déraciner, à faire tomber les 
préjugés universellement répandus contre la terre du pays, contre 
l'avenir agricole du pays, on n'a pas seulement réussi à faire au- 
gmenter et améliorer les troupeaux, on a réussi à former même des 
experts et des juges pour les expositions. Le gouvernement, cette 
année, avait choisi notre intelligent gérant de la crémerie de Clare 
comme juge de l'industrie laitière aux expositions de Digby et de 
Petit Ruisseau, et cet expert a constaté avec satisfaction que le 
beurre présenté était de première qualité et atteignait une mo- 
yenne de quatre-vingt-onze pour cent. 

Donc plus de ces affirmations fausses qui ont été jusqu'ici 
la ruine du pays: que ce pays n'a pas d'avenir agricole. Donc 
retour à la terre. Le laboureur aussi est soldat, participe à la 
défense ,à l'honneur, à la prospérité de son pays. Donc à l'œuvre 
dès maintenant: Production et économie ! à l'œuvre pour l'année 
prochaine, à qui aura les plus beaux animaux et les plus beaux 
produits de la ferme. 

Jean FERMIER. 



— 27 — 

A travers vingt-cinq années d'apostolat 

LES EUDÏSTES AU CANADA 
1890—1916 



Chapitre Premier 

Les Etidistes et les œuvres de formation sacerdotale. 
Ste-Anne de Church Point. 



(suite) 

Cette nouvelle année qui s'ouvrait sous d'aussi heureux 
auspices, réservait pourtant au P. Blanche et à tous ses confrères 
une épreuve des plus pénibles: L. P. Cochet l'annonce en ces 
termes, dans une lettre du 17 décembre à l'un de ses anciens bien- 
faiteurs : 

" Nous aussi nous avons été visités par la justice 

divine. Dans la nuit du samedi au dimanche de la Dédicace 
(27 novembre), le feu a pris au presbytère, dans la chambre du 
R. P. Supérieur, qui était aux malades. Les registres de la paroisse, 
notre bibliothèque, la caisse, tout a été consumé. Je n'ai plus 
que quelques cahiers. Tous mes vêtements, ma montre, mon 
bréviaire, mes sermons, mes retraites, j'ai tout perdu. Ça été, 
pour moi, une rude épreuve et dont j'ai peine à me remettre. Je 
tâche maintenant d'en tirer mon profit spirituel, mais c'est dur. 

"Rien de bon ne se fait sans traverses ni sans croix: Je le 
comprends encore mieux depuis que je suis ici. Assurément je 
ne suis pas malheureux, je remercie même le bon Dieu de m'avoir 
envoyé en Amérique, car j'espère qu'il m'en récompensera. Nous 
semons dans les larmes, d'autres viendront après nous qui mois- 
sonneront dans la joie". 

Cette admirable lettre dit tout: la portée du désastre, 
l'accueil plein de résignation qui lui fut fait, les surnaturelles espé- 
rances qu'il fit concevoir. 

Celles ci ne furent pas frustrées, et l'œuvre si durement 
éprouvée, reprit sa marche en avant avec un tel entrain que l'année 
suivante, (1894), à la soirée du 21 décembre une plume jeune et 
enthousiaste pouvait en tracer ce riant tableau plein de fraicheur 
et de coloris: 



n 



— 28 — 

" Alors (à l'arrivée des Pères) depuis l'Église jusqu'au 

rivage, l'œil avait beau chercher, il n'apercevait partout qu'un 
spectacle assez désolant: peu d'herbe et beaucoup de pierres. Seul, 
un bois de sapins et de mélèze rompait la monotonie du sol aride. 
En six ans, tout a été transformé. Les habitants de la contrée 
ont vu s'élever, comme par enchantement, ce beau Collège qui 
abrite aujourd'hui plus de 75 élèves; ce gracieux presbytère, dans 
lequel on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de sa structure si 
élégante, ou de sa disposition si commode. Et quand reviendront 
le doux soleil et les beaux jours, nos regards se reposeront avec 
bonheur sur ces vertes pelouses, égayées de corbeilles de fleurs qui 
s'étalent devant le Collège et tout autour du presbytère. Ce n'est 
pas tout. Derrière le Collège s'étend maintenant jusqu'à la mer 
une belle et vaste prairie qui rappelle celles qu'à chantées, en des 
vers si gracieux, le poète d'Évangéline. 

Pour donner au paysage son dernier charme n'avons nous 
pas un grand bois de pins, d'épicéas et de mélèzes, tapissé de 
genévriers et de rosiers sauvages et traversé par un ruisseau qui 
coulera bientôt jusqu'à la mer. Mais tous les yeux n'ont pas vu 
encore les merveilles qui s'y préparent dans l'ombre. Bientôt il 
nous offrira de doux et frais ombrages, durant les chaleurs de 
l'été, et pendant l'hiver, des promenades à l'abri de ces brises 
glaciales qui nous viennent du Nord. Une grande allée, des sentiers 
de chèvres, des sièges rustiques, des ronds-points superbes, de belles 
vues sur la Baie Ste-Marie, et, dans un avenir qui n'est pas très 
éloigné peut-être, un étang aux eaux limpides, où l'ombre des bois 
et la lumière du soleil se refléteront, dans les beaux jours, oii nos 
successeurs patineront dans la saison des glaces; voilà des mer- 
veilles qui ne sont pas un rêve, mais une espérance qui a déjà 
commencé à se réaliser." 

La poésie elle-même s'en mêla et elle inspira à l'un de ses 
familiers cette gracieuse composition sur les armes du Collège : 

"Duc in altum" : 
Le ciel est loin : 
Avec courage 
Fuis le rivage 
Heiu-eux marin ! 



— 29 — 

Veilleur, que vois-tu dans la nuit ? 
— Le ciel est pur, l'onde immobile. 
Et j'entends une voix qui dit 
Doucement, sur le flot tranquille : 

— Que dit la voix sur les flots bleus ? 
— Elle dit: "Je suis l'espérance, 
"Voguez, ô passagers heureux 
"Voguez, sur l'océan immense. 

^ "Tendez toutes vos voiles, 

"Aux soufiîes des zéphirs; 
"Et les vagues et les étoiles 
"Serviront aussi vos désirs." 

— "Mais Espérance au front d'azur, 
"Là-bas peut s'élever l'orage, 
"Le Ciel peut cesser d'être pur, 
"Et nous pouvons faire naufrage ! 

— "Non, dit-elle, arborez la croix, 
"La croix de triomphe et de gloire; 
"Puis au large !. . . Ecoutez ma voix: 
"La croix conduit à la victoire. 

"Souvenez-vous, que dans le ciel, 
"Vous avez envoyé naguère 
"Un ange implorer l'Etemel 
"Et lui porter votre prière. 

"Oh contre vous, que peut le vent, 
"Quand Sainte-Anne à votre nacelle 
"Prêtant son bras doux et puissant 
"V^ous mène à la rive éternelle ?" 

— "Sainte-Anne éloigne les dangers, 
"Voguons sous sa garde bénie. 
"C'est l'Espérance ! ô passagers, 
"Voguons pour Dieu, pour la patrie." 

Il semble bien désormais que l'hiver et ses frimas eussent 
disparu pour toujours: on pouvait se laisser bercer par l'espérance 
et, en effet, de beaux jours, allaient luire pour l'humble collège. 

Au mois d'octobre 1898, Ste-Anne était grandement honorée 
par l'aimable et bienveillante visite qui daigna lui faire Sa Grandeur 
Mgr Bégin, archevêque de Québec. 



n 



— 30 — 

Moins de trois mois plus tard, Mgr Murphy, vicaire général 
du diocèse de Halifax, et délégué de Sa Grandeur Mgr l'archevêque 
retenu, par la maladie, loin de la Baie Ste-Marie, en bénissait 
solennellement la nouvelle chapelle. "A la tribune, écrit l'un des 
témoins de ces fêtes, un orgue superbe, dons des anciens élèves de 
l'école St-Jean de Versailles à leurs frères de Ste-Anne, exhalait 
des flots d'harmonie et dirigeait les voix d'enfants qui chantaient 
des cantiques d'espérance. Aussi le soir, après une charmante 
séance dramatique et musicale, le R. P. Supérieur répondant aux 
vœux traditionnels de bonne et heureuse année et nous ouvrant 
son cœur tout débordant de gratitude envers Dieu, croyait-il 
pouvoir saluer devant tous, l'aurore de joie et de bonheur qu'il 
entrevoyait aux heures sombres de l'épreuve." 

Mais Dieu, lui, en avait décidé autrement: dans l'affreuse 
et terrible nuit du 15 au 16 janvier 1899, après la rentrée des 
élèves, à la suite des vacances de Noël, le cri sinistre, "au feu," 
retentissait, pour la seconde fois à Ste-Anne. 

Laissons ici la plume à celui que ce second et, en apparence 
irréparable malheur frappait plus que tous les autres: le R. P. 
Blanche a raconté lui-même, à son Supérieur Général, la catastrophe 
qui semblait bien devoir anéantir pour toujours l'œuvre de huit 
ans de souffrance et d'énergiques efforts. 

"16 janvier 1899. 
Mon Très Honoré Père, 

Un immense malheur vient encore de nous frapper: notre 
cher collège n'existe plus, il vient d'être, la nuit dernière, la proie 
des flammes. Mon Dieu ! qu'allons nous devenir ? Qu'allons 
nous faire ? Lorsque le presbytère fut brûlé, nous pûmes, dès le 
lendemain, continuer notre œuvre; mais aujourd'hui, tout est dé- 
truit, tout est à recommencer dans des conditions plus difficiles 
qu'au début. 

Dimanche nous prenions définitivement possession du nou- 
veau bâtiment; je chantais la grand'messe, et aux vêpres, admirant 
les belles cérémonies que nous pouvions faire dans notre nouvelle 
chapelle, entendant le chant des enfants qui chantaient de tout 
leur cœur, je remerciais le bon Dieu d'avoir vu achever cette 
œuvre. . . .Quelaues heures, après il ne restait que des cendres de 
ce qui nous avait coûté tant de travaux, de dépenses et de soucis. 



— 31 — 

Dimanche soir, le veilleur quittait à neuf heures et demie 
le collège laissant toutes les fournaises en parfait état; à onze 
heures et demie un homme venant de la "Light" passait devant 
le collège et ne remarquait rien. Vers une heure du matin, le 
P. Lebastard qui habitait au premier étage, dans le nouveau bâti- 
ment, entendit dans son sommeil un certain crépitement; il se 
leva, et, en ouvrant sa porte, sentit une très forte odeur de fumée. 
Il alla promptement avertir les deux Pères qui faisaient le dortoir 
de faire lever les enfants sans rien leur dire. Le P. Conan donna 
le signal, fait la prière et leur dit de se dépêcher à s'habiller; ils 
le firent sans rendre se compte de cet ordre et furent dans quelques 
instant prêts à descendre. Le Père Mérel eut plus de difficultés 
avec ses petits; son dortoir, au dessus du foyer de l'incendie com- 
mençait à se remplir de fumée, et un enfant cria: "Le feu !" 
Immédiatement ce fut un sauve qui peut général; nous aidâmes 
les enfants à se diriger au milieu d'une fumée suffocante; nous 
arrivâmes à les. sauver tous .... 

Pendant ce temps, les flammes avançaient rapidement; nous 
ne pouvions réunir les tuyaux d'eau, les seaux manquaient, bientôt 
le feu se développa avec une telle énergie, qu'il fallut renoncer à 
tout espoir de sauver le Collège. Le vent venait de l'Ouest, la 
fumée et les étincelles se portaient directement sur le presbytère. 
Voyant là un nouveau danger, on cherche à sauver le mobilier; 
on s'y porte en foule; chacun fait son bagage, démégena sa chambre, 
mais dans quel état ! En quelques minutes tout le mobilier, tous 
les livres de la bibliothèque sont pêle-mêle jetés dans le chemin. 

Le vent heureusement changé, remonta vers le Nord, et 
les étincelles du foyer de l'incendie passèrent alors entre les granges 
et les Sœurs de Charité. Cette crainte de propagation de l'incendie 
était écartée, mais le feu avait fait son œuvre. A trois heures, 
la destruction du Collège était complète. 

Mon pauvre Père ! quelle épreuve ! Quelle en est la cause 
et que faire ? . . . . Nous songeons à continuer dans le presbytère 
les classes latines pour nos juvénistes et ceux qui voudront les 
suivre, à achever pour nos élèves les plus avancés qui demeure- 
raient externes, la préparation aux grades D et E. . . Nous nous 
abandonnons à la Providence, qu'elle daigne veiller sur nous .... 

Gustave Blanche, 

Prêtre Eudiste-Supérieur . 



1 



— 32 — 

Il n'y avait plus qu'à revivre les heures pénibles des débuts, 
qu'on croyait alors bien disparues pour toujours: tout était à 
recommencer. 

Le Père Blanche avec cet indomptable courage et cet irré- 
sistible esprit de foi qui le caractérisaient, se remit à l'œuvre comme 
la première fois; il y fut, du reste, grandement aidé par la générosité 
de la population que ce malheur, qui ruinait à la fois nos espérances 
et les siennes, avait atteinte aussi profondément que nous-mêmes. 
M. L. A. Melanson et M. John Stuart recueillirent à leur table les 
Pères restés sans abri, et des femmes, dont le nom est inscrit au 
livre d'or des bienfaiteurs du Collège, parcoururent le pays, sus- 
citant partout un admirable élan de charité et de dévouement. 

Parmi tous ces bienfaiteurs, il en est un: le R. P. Gay, qui 
mérite d'occuper une place à part, dans notre souvenir reconnais- 
sant. J'écrivais de lui au commencement de ce chapitre que nous 
le retrouverions au jour de l'épreuve, fidèle jusqu'au bout, à 
l'œuvre dont il était le père: le moment est venu de retracer une 
scène réconfortante de beauté et de grandeur d'âme dont le récit 
nous a été conservé par celui là même qui en fut le témoin. 

"J'arrivais, un soir des premiers jours de novembre 1899, 
écrit le R. P. Dagnand, au presbytère de Tuskett, dans le comté 
de Yarmouth. Un brouillard humide et épais s'élevait de la ri- 
vière voisine et couvrait le pays. On m'avait vanté ,au départ, 
les sites merveilleux de la région; tout avait pour moi un aspect 
désolé et pesait lourdement sur mon âme. 

Le Père venait de sortir lorsque je me présentai, et je dus 
attendre son retour auprès du feu qui donna insensiblement à mes 
pensées, une teinte moins mélancolique et moins sombre. J'étais 
à demi réconcilié avec le monde lorsque le Père rentra. 

"Soyez le bienvenu, me dit-il, et pardonnez-moi de n'avoir 
pas répondu à votre invitation du mois d'août; je vis en solitaire 
et en reclus et je ne vois personne." 

J'avais devant moi le P. Gay et me rappelait tout ce que 
le Collège Ste-Anne devait à son désintéressement. J'essayai de 
lui dire notre reconnaissance. Le Père m'interrompit vivement: 

"Allons souper; je regrette d'avoir si peu de chose à vous 
offrir." Le repas fini, et pour le Père, il durait à peine dix minutes, 
nous revînmes auprès du feu parler de Ste-Anne, des Pères, des 
élèves; on eut dit que le cœur du Père Gay n'eut jamais quitté 



— 33 — 

Ste-Marie. "Et vos ressources ?" J'avouai sans détour que les 
dépenses de construction les avaient depuis longtemps épuisées, 
et que l'avenir me causait de cruelles inquiétudes. 

Le Père m'écoutait, mettait quelques morceaux de charbon 
dans le poêle et tirait une bouffée de la vieille pipe de terre qu'il 
caressait entre ses doigts. Et il me dit sa confiance dans l'avenir 
d'une œuvre que Dieu éprouvait si fortement. Je vis son front 
se plisser sous l'effort de la pensée qui traversa son esprit, et 
de son ton de voix à peine perceptible, le P. Gay me dit avec la 
lenteur habituelle de sa parole: "J'ai à la banque un peu d'argent 
très légitimement acquis que je réservais pour mes vieux jours. 
Prenez-le, vous me servirez jusqu'à ma mort de modestes intérêts 
qui serviront à mon entretien. Du reste le Collège Ste-Anne sera 
mon seul héritier, * " 



La reconstruction du Collège commença dès le printemps, 
et, à la fin de juillet, les toits étaient terminés. Le 12 septembre 
suivant, le Collège rouvrait ses portes; le Père Blanche n'avait 
pas la joie d'assister à la résurrection de l'œuvre qu'il. avait véri- 
tablement enfantée dans les larmes: l'obéissance l'avait, en effet, 
rappelé en France, une fois son terme de supériorité expiré. 

Il eut un digne continuateur de son zèle entreprenant dans 
la personne du R. P. Dagnaud, son successeur. C'est à celui ci 
qu'incombait la tâche délicate de restaurer Ste-Anne et d'en mainte- 
nir les traditions. Il le fit pendant les neuf années "de haute édifi- 
cation spirituelle et matérielle", qu'il y passa. Sous son habile 
direction, le Collège connut bientôt des jours meilleurs: le nombre 
des élèves s'accrut considérablement; il en vint de tous les coins de 
l'Acadie, des parties françaises des États-Unis; la réputation sans 
cesse grandissante de notre jeune institution se répandit même 
jusqu'aux îles lointaines de Cuba et des Antilles, qui, pendant 
plusieurs années nous envoyèrent tout un contingent de leurs in- 
sulaires, dont, il faut bien l'avouer, on n'eut pas précisément 
toujours à se louer. 

Les désastres qui avaient marqué les années de supériorité 
du Père Blanche avaient, on le devine, singulièrement obéré les 



(*) Le R. P. Gay est mort en juillet 1901, à 1 école St-Jean de Versailles, entre les bras 
du P. Blanche, dans un voyage qu'il faisait en France pour revoir sa famille. 

A côté du nom du P. Gay, nous plaçons avec reconnaissance, le nom du R. P. Dry, Eu- 
diste, qui a consacré à l'oeuvre de la Pointe de l'Eglise, la large fortune qu'il possédait. Nous 
citerons, enfin, parmis d'autres noms celui du R. P. Gaudet, prêtre acadien, mort, curé de 
l'Epiphanie, P.Q. (note du R. P. Dagnaud). 



— 34 



finances de la maison: ce fut le mérite du R. P. Dagnand d'en 
combler le déficit. Il y réussit grâce à, de véritables tours de 
force; sa vigoureuse administration s'étendit même aux plus in- 
fimes détails s'il faut en croire certains bons mots demeurés lé- 
gendaires. 

La constructon de l'Eglise Ste-Marie à laquelle il se donna 
entièrement, dans la seconde partie de son supériorat, le remit 
plus que jamais en contact... avec les chiffres. A partir de ce 
moment là, le Collège passa nécessairement au second plan, dans 
ses préoccupations. 

En 1908, la Providence qui fait toujours bien les choses, 
lui ménagea un successeur, qui serait, lui, entièrement sinon ex- 
clusivement, l'homme du Collège : le R. P. Chiasson. Nul plus 
que celui-ci n'était à même de comprendre cette oeuvre, à la- 
quelleil a consacré les plus belles et les plus fécondes années de 
sa vie sacerdotale. Sa prudente administration allait en fixer 
complètement les traditions. Conserver et développer dans ce 
qu'il avait de bon, ce qui avait été fait précédemment, tel semble 
être le programme que s'imposa le nouveau supérieur, à son en- 
trée en charge ; il ne s'en écarta jamais, durant tout le temps 
qu'il passera à la tête du Collège. 

Son premier acte, fut de doter Ste-Anne d'un immense 
patinoir couvert, qui répondait aux voeux des élèves et aux exi- 
gences de la discipline dans un pays, comme la Baie Ste-Marie, 
oti l'hiver suspend, pour de longs mois, tout exercice physique, 
sur les cours de récréations. 

Les programmes d'études furent heureusement remaniés; 
les anciennes organisations reçurent une impulsion nouvelle 
d'autres surgirent bientôt pour faire face à de nouveaux besoins : 
c'est ainsi que, à côté des différentes congrégations de la maison, 
des Académies Littérares de St-Thomas et de St-Patrice ,où les 
jeunes gens de langue française, aussi bien que de langue an- 
glaise, pouvait s'initier à l'art de bien dire ; on vit surgir succes- 
sivement un Corps de Cadets, et le premier groupement acadien 
d'A. C. J. C. : celui-ci pour préparer à la race française des lut- 
teurs ardents et convaincus; celui-là pour familiariser notre jeu- 
nesse avec le maniement des armes, et la tremper, au contact de 
la discipline milita ire. 

R. P. Em. GEORGES, c. j. m. 
(A continuer.) 



— 35 — 



Opérations financières de la Société l'Assomption 
Durant 1917 



Caisse au décès 

RECETTES 




Balance au 31 décembre 1916 $ 46.683.78 
Cotisations 15.904.91 
Intérêts 2.183.68 

DÉBOURSÉS 


$ 64.772.37 


Payés aux bénéficiaires 


5.600.00 


Balance au 31 décembre 1917 


5.9172.37 


Caisse des malades 




RECETTES 




Cotisations 16.510.84 
Souscriptions, etc. 4.500.00 

DÉBOURSÉS 


20.010.84 


Bénéfices payés 14.443.13 
Intérêts 219.05 
Déficit remboursé 5.103.32 


19.765.5a 


Balance au 31 décembre 1917 


1.245.34 



Caisse écolière, hommes 

RECETTES 

Balance au 31 décembre 1916 210.98 

Cotisations 2.511.31 

Intérêts 1.67 

DÉBOURSÉS 

Payé au Collège Saint-Joseph $ 1.506.00 

Payé au Collège Sainte- Anne 603.00 

Pensions, protégés de la Caisse Agricole 490.07 



2.723.96 



2.599.07 



Balance au 31 décembre, 1917 124.89 



n 



- 36 — > 

Caisse Ecolière, Femmes 

RECETTES 
Balance au 31 décembre, 1916 83.28 

Cotisations • ' 532.00 $615.28 

DEBOURSES 
Académie N. D. du Sacré-Coeur, St-Joseph, N.B. 112.00 
Couvent Immaculée Conception, Bouctouche, 

N. B. 160.40 

Congrégation des Filles de Jésus, Chéticamp, 

N. E. 95.00 

Congrégation de Notre Dame, St-Louis, N. B. 100.00 

467.40 



Balance, 31 décembre 1917 


147.88 


Caisse d'Administration 


Générale 


RECETTES 




Cotisations 


$8.304.18 


Revisions des Examens 


469.10 


Papeterie et Livres 


216.07 


Insignes et Sceaux 


181.55 


Cautionnements des percepteurs 


137.25 


Souscriptions, etc. 


4.055.80 




$13.363.95 


DEBOURSES 




Salaires : — 


/ 


Secrétaire-Trésorier 


. $1.210.00 


Aviseur-Légal 


300.00 


Vérificateur 


100.00 


Organisateurs 


2.657.50 


Employés du Bureau 


732.00 


Dépenses de voyage : — 




Officiers Généraux pour réunions etc. 


335.94 


Organisateurs 


1.973.83 


Revisions des Examens 


462.50 


Loyer du Bureau 


250.00 


Eclairage du Bureau 


15.35 


Timbres de poste 


245.00 


Téléphones et Télégrammes 


57.15 


Cautionnement 


119.20 


Assurance sur meuble 


6.50 


Taxe de la ville 


47.50 



— 37 — 

Permis d'affaires, Massachusetts et Québec 30.00 

Actuaire, Evaluation des Certificats 50.00 

Impressions pour Bureau 256.57 

Livres pour succursales 240.84 

Insignes et Sceaux 110.43 

Papeterie, encre, etc., 24.05 

Fournitures, etc., 10.33 

Rubans, etc., pour clavigraphes 6.15 

Dépenses Diverses ' 58.59 

Intérêts 152.80 

Déficits remboursés - 2.851.13 

12.303.37 
Balance au 31 décembre 1917, 1.060.58 

BALANCE AU CREDIT DE LA SOCIETE 
au 31 décembre 1917 

Caisse aux décès $59.172.37 

Caisse des malades 1.245.34 

Caisse Ecolière, Hommes 124.89 

Caisse Ecolière, Femmes 147.88 

Caisse d'Administration Générale 1.060.58 



Grand Total $61.751.06 

PLACEMENT DES FONDS 
au 31 décembre 1917 

Prêt,— Paroisse L'Assomption, Moncton, N. B. $17.000.00 

Prêt,— Paroisse Saint-Timothée, Adamsville, N. B. 3.000.00 

Prêt,— Paroisse de Grand Shemogue, N. B. 1.000.00 

Dépôt, — Trésorier de la Province de Québec 5.000.00 

La Banque Provinciale du Canada 34.822.50 

Argent en Caisse . 1.284.92 

Total $62.107.42 

A DEDUIRE:— 

Chèques émis par la Société mais non encore présenté 

à la Banque pour paiement le 31 décembre 1917 356.36 

Balance $61.751.06 
Certifié correct, 

(Signé) B.-A. Bourgeois, (Signé) Alexandre-J. Doucet, 

Vérificateur. Comptable. 



^ 



— 38 — 



Les vocables Algonquins et caribes qui sont entrés 
dans la langue, etc. 



suite et fin 

Des preuves ? Elles abondent. J'en ai déjà fourni une. M. 
Berloin va nous en trouver d'autres. 

"La femme est tirée de l'homme, nous dit-il, ce qui signifie 
iskwe ; c'est encore l'hébreu ischia. L'iskwe ou ikkwe algique se 
prolonge dans le grec gunê, le latin uxor, l'anglais queen." 

En Algonquin, continue le mxême auteur, femme se dit 
iskew. Or wew, weye, wife, Eve, c'est le même mot ; simple dif- 
férence de graphie. 

Il y a aussi l'allemand weih. J'omets à dessein vrawe fé- 
minin de varo, qui signifie homme. 

En voilà plus qu'il n'en faut pour démontrer, malgré Henri 
IV, que rien n'a moins varié sur terre que le mot Femme, que l'on 
peut suivre à la piste, depuis l'Êden jusque sous la cabane de nos 
Micmacs. 

Tipi : 

Tente, parmi les Sauvages de l'ouest canadien. Les An- 
glais emploient ce mot fréquemment. 

Tomahawk : 

Casse-tête, massue dont les Iroquois se servaient à la guerre. 
Chateaubriand emploie ce mot dans Atala. 

Tomate : 

Le lycoperoicum esculentum des botanistes. Fruit d'un beau 
rouge, servi, soit "nature" soit en sauce sur nos tables. Tire son 
nom du mexicain tomatl. 

Topinambour : 

L'helianthus tuberosus. Tubercule comestible, dont les feuil- 
les sont employées comme fourrage. Distillé, on en fait un alcohol. 

Tire son nom d'un peuple sud-américain appelé topinambour 
par les premiers découvreurs. Le topinambour des Antilles, zin- 
gibéracée féculifère, diffère de celui du sud de l'Amérique. 
Tornado ou Tournadë : 



n 

t 

y 



— 39 — 

Cyclone des Antilles. (Voir ouragan). Les Anglais ont pris 
le mot chez les indigènes; et nous le prenons des Anglais. 

TouLADis, ou touradis : 

Mot abénaquis qui signifie une truite grise de grande di- 
mension. 

On l'appelle togue dans l'État du Maine, et kokomeche 
parmi les Montagnais. 

On trouve dans la province de Québec un lac et une rivière 
qui portent le nom de Touladis. v 

Wapiti : 

De Puyjalon le définit "grand cerf canadien." C'est pro- 
prement le cervîis canadensis. 

Il se rencontre dans les terrains de chasse du grand nord- 
ouest canadien, principalement sur le coté oriental des Montagnes 
Rocheuses ; mais il s'en va s'éteignant. 

Wash ou Ouash : 

Tanière, dans la province de Québec. 

Wampum : 

Chapelet fait avec des coquillages et qui, ches lez indigènes, 
servait d'objet d'échange et de monnaie. On en faisait aussi des 
ceintures et des ornements. Ce mot inconnu en Acadie, est entré 
dans la langue anglaise. 

Plusieurs romanciers français s'en sont servi. 

Wigwam : 

Mot passé dans la langue française et qui signifie hutte 
indienne, une hutte conique. Les Acadiens n emploient pas ce mot: 
ils disent plutôt une cabane sauvage. Sauvage ici, est un génitif: 
cabane de Sauvage, comme dans hôtel-Dieu, etc. 

' P. POIRIER. 



40 — 



^^Par chez nous^^ 



Un Acadien d'Ottawa, Monsieur Hyacinthe Arsenault, vient d'inau- 
gurer un bureau de traduction appelé: "Le Bureau de traduction Inter- 
national". Cette oeuvre est la seule du genre au Canada et est appelée 
à rendre de grands services à la langue française en Amérique. Il nous 
fait plaisir d'apprendre que ce Bureau a obtenu le travail de la traduction 
du bill de Montréal. Les personnes qui auraient des travaux français à 
faire traduire en anglais ou vice versa, peuvent s'adresser à Monsieur 
Arsenault et à ses associés comme à des maîtres en la matière. 

Nos meilleurs voeux de succès à la nouvelle organisation. 
o 

Monsieur Pierre LeBlanc, un Acadien du comté de Bonaventure, 
P.Q., et ingénieur scaphandrier, vient de découvrir un procédé scienti- 
fique pour empêcher les sous-marins de couler les bateaux. D'après 
cette découverte, 75 pour cent des pertes maritimes peut être évité. Le 
procédé est maintenant entre les mains de l'Amirauté anglaise pour 
considération. Sera-ce un Acadien qui va permettre aux Alliés de ré- 
sister aux attaques sous-marines allemandes et par là gagner cette 
misérable guerre? _^ n 



La Société historique de Montréal honorait, ces jours derniers, un- 
second Acadien, en admettant au nombre de ses membres correspon- 
dants, Monsieur l'abbé Arthur Melançon, auteur du RETOUR A LA 
TERRE. 

Nous nous joignons aux amis du jeune littérateur pour lui offrir 
nos félicitations. y 

La Société l'Assomption veut atteindre vingt-cinq mille membres 
et r"Evangéline" désire doubler le nombre de ses abonnés. Ce sont deux 
nobles buts à poursuivre, et nous devons faire des efforts pour aider l'une 
et l'autre à arriver à ce degré de perfection. 

■ o 

Résolution adoptée par la Société S. -Jean-Baptiste de Montréal, 
à son Congrès du 14 mars 1918. 
Dr AUCOIN, 

Directeur de la Revue Acadienne, 

Les délégués de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, réunis 
en Congrès annuel, avant de mettre fin à leurs travaux, tiennent à ex- 
primer la résolution suivante: 

"A l'élément acadien, l'ainé de la grande famille française d'Amé- 
rique, donnant l'exemple de la fidélité à la foi catholique et à la langue 
française, qui ont fait la force de notre nationalité, ils réitèrent l'expres- 
sion de leur ardente et sympathique admiration". 

AUTHENTIQUE 
EMILE MILLER, Chef du Secrétariat. 

REPONSE: 
LA SOCIETE ST-JEAN-BAPTISTE 

DE MONTREAL. 
Chers Messieurs, 

, Je m'empresse d'accuser réception d'une copie de la résolution 

formulée par le Congrès de votre Société, le 14 mars dernier au sujet 
des Acadiens. 

Cette marque de sympathie, avec tant d'autres de votre part, ne 
fera que consolider, chez nous, nos liens avec la vieille province de 
Québec, et affermir notre attachement au patrimoine des aïeux. 

Au nom donc, de la petite colonie acadienne de Montréal, et par 
anticipation aux voix reconnaissantes d'Acadie, je vous réitère nos plus 
sincères sentiments de fraternelles amitiés. 

Bien à vous, 

EDMOND-D. AUCOIN, 
E. A. 



— 41 — 
TU VIVRAS 

(A LA REVUE ACADIENNE) 

Pour dire des aieux 
Les exploits glorieux. 
Pour que ta plume trace 
Les vertvis de ta race, 
Pour vanter à ses fils 
Les beautés du pays, 
Tu vivras ! 

Du doux parler gaulois, 
Tu proclames les droits; 
De la foi des ancêtres, 
De l'Eglise et des prêtres, 
Tu t'es faite sans peur 
Le brave défenseur, 
lu vivras ! 

Tu crois que notre verbe 
Est sublime et superbe ; 
Que nos humbles foyers 
Sont purs, Hospitaliers ; 
Et pour toi la patrie. 
C'est la terre bénie. . . 
Tu vivras ! 

Née en terre lointaine, 
Quand même, Acadienne ! 
Tes soupirs et tes pleurs 
Nous ont dit tes malheurs, 
— La sombre nostalgie 
Qui plaide, qui supplie — 
Tu vivras ! 

Moderne Evangéline, 
Comme notre héroïne. 
Tu cherches Gabriel ; 
Et, sensible à ton appel. 
Tout un peuple, à la place, 
Te retrouve et t'embrasse, 
Tu vivras ! 

La Renie Acadienne, Vol. 2, numéro, III, 1918 



— 42 — 

A peine hors du berceau, 
Tu n'as vu qu'un tombeau; 
Bien que tu sois bannie 
Par l'ingrate apathie, 
Imite nos anciens ; 
Au sol natal, reviens ! 
Tu vivras ! 

Et vers l'Assomption, 
Avec dévotion. 
Fais monter tes prières ! 
Elle veilla sur nos pères. 
Dans l'exrl doxtîoureux ; 
Confiance ! Et comme eux. 
Tu vivras I 

D.-T. ROBICHAUD. 



LA VIE ACADIENNE 



In the warm earth the countless seed shall lie, 

Returned unto the dues from whence they came, 
Gone back to rootless death, though ail the flame 

Ot sun, and ail the light of summer sky 

Shall seen to call them forth to beautify 

The verdured land, so that the eye may claim 
Their loveliness, and tongue give them a name, 

E'en one, from ail the myriad that shall die. 

So out of ail the anguish, Acadie, 

From ail the seasons and the stérile days, 
When time Hke summer could not bring to birth 

The life that strove to spring anew from thee, 

The seed at last is fertile; and the ways 
Shall blossonî untô beaty on the earth. 

John Frédéric HBRBIN. 
April 1918. 




~ 4'i — 

Un fait merveilleux 



Echo di{ désastre de Halifax 



L'histoire que je me propose de raconter brièvement me sem- 
ble posséder des caractères très solides de véracité. Je la tiens 
d'une bouche honnête et renseignée. Il me semble d'autre part 
que le fait qu'elle rapporte est si étonnant qu'il mérite l'attention 
du public. C'est la seule raison qui me dicte ces lignes . . . 

Chacun sait que le port de Halifax est très fréquenté, pendant 
la saison d'hiver. Montréal et Québec étant fermés à la naviga- 
tion, la capitale néo-écossaise est avec St-John, N. B. notre port 
national sur l'Atlantique. Et comme le trafic océanique est très 
considérable, pendant la guerre, il s'ensuit qu'on a besoin de cen- 
taines d'ouvriers pour le chargement et le déchargement des navires. 
On recriîte un peu partout ces débardeurs, et particulièrement dans 
le comté de Bonaventure. En cette partie de notre pays, bon nom- 
bre d'habitants n'ont rien à faire pendant la saison rigoureuse et 
sont heureux d'aller redorer leur gousset par un travail honnête. 
Qui sait aussi si une nostalgie obscure du pays d'Evangéline — car 
ils sont Acadiens — ne les attire pas vers la terre douloureuse de leurs 
ancêtres ? . . . 

Quoiqu'il en soit, le six décembre dernier, quand arriva le 
désastre épouvantable que l'on sait, se trouvaient sur les quais de 
la malheureuse cité plus d'une centaine de ces ouvriers de la Baie 
des Chaleurs : soixante-dix environ de Bonaventure, une trentaine 
de Samt-Siméon et autant de Chaplan. 

Ils s'occupaient comme d'habitude aux besognes diverses d'un 
grand port de mer : à décharger des wagons de farine et à les re- 
charger sur les bateaux, à arrimer des madriers à bord, à transbor- 
der une cargaison de chevaux, à palanter des pièces d'acier. Ils 
étaient là, à l'intérieur des wagons, sur les ponts et dans les caves 
des navires, sur les jetées, plongés dans la cohue des colis de mar- 
chandises, mélangés par le hasard du travail à leurs compagnons 
de travail anglais et écossais. D'aucuns par curiosité et pour mu- 
sarder mesuraient les dimensions d'un steamer arrivé de la veille et 
"qui paraissait de belle taille" , d'autres levaient un regard distrait 
res, et sur VImo ... A ce moment eut lieu la collision et se pro- 



— 44 - 

sur le Mont-Blanc, qui descendait vers la mer, à quelques encablu- 
duisit l'explosion peut-être la plus épouvantable de l'histoire. 

Comme on se le représente facilement, ceux-là furent les 
premiers et les plus violemment atteints — hommes, animaux et 
choses — qui se trouvaient plus près de la scène de l'accident. Ins- 
tantanément des quaies étaient rasés, des bateaux démolis, les 
wagons eventrés, les cargaisons mises en pièces, les hommes tués 
du coup, blessés ou renversés sans connaissance et projetés au 
lom. 

Au demeurant, chacun connaît ces détails épouvantables. 

Mais c'est ici que se place le merveilleux dont j'ai parlé au 
commencement de cet article. 

Selon le cours ordinaire des événements, les cent trente Aca-" 
diens de la Baie des Chaleurs auraient dû être tués ou blessés, ou 
ne pas l'être, dans la proportion de leurs compagnons de travail. 
Ln supposant que cinquante pour cent des ouvriers de race étran- 
gère aient été tués ou blessés — et on nous affirme que la propor- 
tion est beaucoup plus élevée encore — soixante Acadiens au 
moins auraient dû être frappés de mort ou blessés, vu les circons- 
tances de lieux dans lesquelles ils se trouvaient. Qu'il y eût là 
dix Français seulement, quatre ou cinq auraient dû écoper. 

De fait, non seulement un grand nombre d'ouvriers anglais 
étaient morts ou blessés gravement, mais des soldats et des civils, 
qui étaient plus éloignés et moins exposés aux projectiles de toutes 
sortes, jonchaient le sol sans un souffle de vie. 

Cependant quand les gars de Bonaventure revenus à leurs 
connaissance — ils avaient été littéralement assommés par l'ex- 
plosion — purent se trouver et faire leur dénombrement, pas un 
seul ne manquait à l'appel, pas un même n était blessé grièvement. 
Un seul avait une égratignure à un oeil. Ils avaient été secoués 
évidemment et ils s'en souvenaient . . . physiquement ; mais encore 
une fois pas un n'avait été blessé sérieusement. 

Ils racontent eux-mêmes leur aventure. Comment ça s'est pas- 
sé? — Personne n'a eu l'idée ni le loisir de l'analyser. Ils se sont 
éveillés tout à coup, se sont tâtés : ils étaient vivants et ne souf- 
fraient guère. Autour d'eux tout n'était que ruines, les maisons 
commençaient à flamber. Il faisait une chaleur suffocante produite 
par la combustion de l'énorme masse de gaz ; des poussières et 
des débris minuscules pleuvaient sur la désolation. 




— 45 — 

— "Mai, dit l'un, j'étais à l'intérieur d'un char à décharger des 
madriers. Le char a été rasé jusqu'aux roues et projeté dans les 
airs. Je me suis éveillé à un demi-mille de mon ouvrage, sous la 
porte du char. Dès que j'ai vu le dégât, j'ai cru que les Allemands 
nous lançaient des bombes ..." 

— "Et vous, que vous est-il arrivé : 

— "Rien! J'ai perdu connaissance... sans m'en apercevoir. Je 
ne me souviens même pas d'avoir entendu l'explosion. Quand je 
suis revenu à moi, j'étais à un mille du quai, sous une locomotive, 
les bras et les jambes enlacés dans les bielles et les tubes brisés. Il 
a fallu qu'on me tirât de là". 

—"Et vous non plus, mon ami, n'avez pas été blessé?" 

— "Non! j'étais sous un mur écroulé. Comment avais-je été 
iransporté-là ? je l'ignore. Pendant que je m'efforçais de sortir 
de mon sépulcre, sous mes yeux, à deux cents pas, le feu faisait 
rage dans des débris qui retenaient prisonniers une mère et deux 
enfants. Les lamentations de ces malheureux navraient le coeur. 
Personne ne pouvait les secourir. . . J'ai été bien chanceux. . ." 

Ils sont ainsi chacun leur réponse typique pour décrire leur 
typique aventure. 

Mais si on leur demande à qui ou à quoi ils attribuent cette 
immunité spéciale dont ils ont été favorisés, ils n'ont qu'une voix 
pour crier à l'intervention à'En-Haut. — "C'est saint Benoît qui 
m'a sauvé" . . . "C'est notre médaille miraculeuse qui nous a pro- 
tégés". "La Providence nous a triés, ou Elle a trié parmi nous les 
Anglo-protestants qui sont toujours... prêts. Les protestants de 
l'endroit reconnaissent eux-mêmes que nous avons été épargnés 
miraculeusement. Ils venaient nous demander, les jours suivants, 
ce que nous portions sur nous pour être ainsi sortis indemnes de la 
catastrophe. C'est un miracle" ! 

Telle est la réponse générale. 
. Nous la rapportons ici sans affirmer qu'elle n'exprime pas la 
vérité, puisqu'il appartieiit à l'Eglise seule de juger des miracles, 
à plus forte raison sans nier ce qui nous semble l'évidence même. 

... Et je répète aux Saints-Thomas qui auraient voulu être à 
Halifax, le 6 décembre, pour tenter l'expérience des Acadiens de 
Bonaventure, afin de croire à leur merveilleuse protection, que le 
récit que je viens de faire a été puisé à une source honnête et ren- 
seignée. JULIUS. 



46 — 



Les Acadiens de la rive nord de la 
Baie-des-Chaleurs 



J'ai écrit sur ce sujet pour rEvang-éline en 1917. J'y reviens 
pour la Revue Acadienne avec quelques changements dans la for- 
me. 

Monsieur G.-E. Marquis, chef du bureau des Statistiques de 
Québec, dans un article intitulé: "La Gaspésie et ses habitants" 
dans le "Progrès du Golfe", édition du 2.2 décembre 1916, venait 
à propos nous parler des Acadiens de la rive nord de la Baie des 
Chaleurs. Rien comme nous mieux connaître pour nous unir d'a- 
vantage. Chose étrange, ce sont ces groupes acadiens disséminés 
ici Et là, en dehors de l'Acadie, que nous connaissons le moins. 

L'origine de nos compatriotes de cette partie de la province de 
Québec remonte, comme la plupart des différents établissements 
des nôtres à travers le continent, à l'époque de la dispersion. 

Le sang des martyrs était, sous les empereurs romains, la se- 
mence des chrétiens. Sous le régime anglais, à cette date à jamais 
inoubliable de 1755, la déportation devint la semence de la race 
acadienne. Partout oii elle fut jetée, il en sortit tout un essaim 
fort, robuste, vigoureux. 

Les pionniers de la Baie des Chaleurs furent quelques familles 
du nom de LeBlanc, au nombre de quatre, Dugas et Bujold. Chas- 
sés, comme des bêtes fauves, par les émissaires des Lawrence et 
<îes Winslow, ces malheureux proscrits échappent à leur vigilance. 
Ils traversent, avec leurs familles, toute la forêt du Bassin des 
Mines jusqu'à la Baie des Chaleurs dont ils remontent le cours 
jusqu'à la rivière Restigouche. Ils passèrent là, cachés en arrière 
de cette légendaire montagne appelée "Pain de Sucre" tout l'hiver 
de 1755 et 1756, vivant de chasse et de pêche. Au printemps de 
1756, ils se rendirent à un petit village micmac, aujourd'hui Sainte- 
Anne de Restigouche, qui était alors desservi par les Pères Etienne 
et Ambroise, fils de S. -François, puis ils descendirent la Baie en 
longeant la rive nord jusqu'à Tracadièche, aujourd'hui S.-Joseph de 
Carleton, oii ils s'établirent définitivement. Un de leurs premiers 
missionnaires semble être un autre fils de S. -François : le Père Bo- 
naventure. C'est en souvenir de son zèle et de son dévouement, 




— 47 — 

sans doute, au milieu d'eux, qu'ids donnèrent son nom à une petite 
île où quelques uns avaient élu domicile. Ce nom fut donné 
encore à l'une des premières paroisses fondée après Carleton, un 
peu plus bas dans la Baie, puis ensuite à tout le comté qui longe la 
rive nord de la Baie. L,e premier missionnaire acadien, dans cette 
nouvelle région française, fut l'abbé Mathurin Bourg, jeune encore, 
à l'époque de la dispersion, la tradition veut qu'il passa en France 
où il fit ses études. Il fut ordonné prêtre à Paris. Toujours il 
garda le souvenir de son pays et de ses compatriotes. Ce fut dan? 
le désir de venir les secourir dans son saint ministère qu'il traversa 
les mers et vint se mettre à la disposition de l'Evêque de Québec. 
Celui-ci le nomma missionnaire de toute l'Acadie. C'était en l'an- 
née 1777. "Ce saint prêtre exerça pendant plus de seize ans un 
apostolat bien extraordinaire et qui semble dépasser les forces de 
l'homme; il n'avait pas de résidence déterminée; le centre de son 
action paraît avoir été fixé au nord de la Baie des Chaleurs, à 
Tracadièche. Il en partait au commencement de son année ecclé- 
siastique, et visitait les uns après les autres les paroisses échalonnées 
le long du golfe, s'arrêtant en chaque endroit de dix à quinze jours, 
tantôt chez les sauvages, tantôt chez les Acadiens, jusqu'à l'isthme 
de Shédiac, où il faisait un séjour plus prolongé, parce que c'était 
le plus compacte des groupes acadiens". Il se rendait ensuite à 
la Baie Ste-Marie, puis au Cap-Breton, enfin à l'Ile St-Jean. De 
là, il revenait à la Baie des Chaleurs où il fermait le cicle de l'an- 
née, pour reprendre son laborieux pèlerinage apostolique après un 
court repos... M. Il'abbé Chouinard, dans son "Histoire de la pa- 
roisse de St-Joseph de Carleton", nous le montre, pendant ses 
courts passages à Tracadièche, occupé à y fonder tme paroisse 
proprement dite. Il y bâtit une chapelle, la première élevée dans 
ce pays, puis une résidence pour le missionnaire. Il encouragea 
ses gens à la culture. En moins de deux ans, Tracadièche ven- 
dait un peu de ses produits déjà aux Acadiens de Bonaventure qui, 
eux, s'occupaient surtout de la pêche. A cause des nombreux ser- 
vices rendus à l'autorité civile, comme pacificateur, dans les con- 
flits fréquents entre Anglais et Sauvages, le gouvernement an- 
glais donna à l'abbé Bourg comme récompense, de grandes étendues 
de terrain ou se trouve l'église actuelle de Carleton et en outre l'Ile- 
Heron (en face de Rivière Jacquet) dont les vrais possesseurs sont 
encore, je crois, le Bourque ou Bourg de Carleton descendants di- 



— 48 — 

rectes des deux frères de l'abbé Mathurin Bourg, premier mission- 
naire acadien en A^adie. . : 

'' Tous ces preniiei-è' • colons ' furent laissés dans le plus complet 
dênûmént parles au t-o rites du pays et diîrent Se refaire des foyers à 
force d'énergie et de travail. "C'est cette énergie et ce travail, 
nous dit M. Marquis dans son article, qui a permis la survicance 
de ce peuple de braves, dont l'endurance physique, la vivacité intel- 
lectuelle et les vertus morales en font un groupe inférieur à nul 
autre dans notre province. (Québec) C'est une légende de croire 
que la population acadienne est arriérée en quoi que ce soit. Son 
développement a pu être plus lent que chez les descendants loyalis- 
tes, et pour causes, mais aujourd'hui les méthodes de cultures, 
d'industrie et de pêche y sont modernes et donnent un rendement 
qui lui permet de vivre dans une aisance relative et indépendante 
de toute vassalité". 

Les comtés de Bonaventure et de Gaspé se composent au- 
jourd'hui presque totalement des descendants de ces premiers pros- 
crits. C'est par (légions que l'on rencontre, à ces endroits, des Le- 
Blanc, Bourque, Cyr, Dugas, Bujold, Arsenault, Poirier. . . Ima- 
ginez des familles de douze, quinze et dix-huit enfants,, il vous sera 
facile alors, avec une telle natalité, de conjecturer le mouvement et 
lé progrès de la population dans ce pays pendant 150 ans. 

Voici des chiffres à l'appui, donnés par M. Marquis, dans le 
même article : 

Population de Bonaventure .28.320 

Population dé ' Gaspé 29.979 

"La Gaspésie, ajoute M. Marquis, est peut-être le coin de 
terre rural le plus cosmopolite de la province. Toutefois, on peut 
dire que l'élément d'origine française y est en grande majorité. 
Voici les proportions de cet élément d'après le recensement fédéral 
de 191 1 : 

Orig. Fr. 

Comté de Bonaventure 77.02 p. c. 

Comté de Gâspé . 80.03 P- c. 

(y compris les Iles de la Madeleine). 
• "Le groupe d'origine française se composé en majeur partie, 
dans Bonaventure et Gaspé, de descendants des rescapés du grand 
dérangement de 1755, en Acadie. C'est un rameau sain et vigou- 
reux de la grande famille française. Pendant plus d'un siècle, il 




— 49 — 

vécut seul, loin de tout contact avec les autres membres de cette 
famille, mais aujourd'hui, grâce aux voies de communication, nous 
nous connaissons rnieux et nous nous estimons davantage." 

Nous savons gré à M. Marquis de l'intérêt qu'il prend des 
nôtres sur ce coin de terre de la province de Québec. Ces quel- 
ques lignes jettent tme lumière, aussi, sur les faits et gestes de nos 
compatriotes éloignés de l'Acadie. Il serait, souverainement inté- 
ressant, de lire un travail semblable sur les différents groupes 
épars de la grande et noble famille acadienne, dans tous les autres 
endroits partout où les dispersés de 1755 ont jeté leurs tentes. 



Arthur MBLANSON, pire. 



Le 15 janvier 1918. 



L'Héroine de Louisbourg 



Une légende acadienne. 



Ce récit m'a été raconté par un Acàdien du Cap-Breton. 

C'était en 1757. Louisbourg, fondé en 1713, par M. de Cos- 
tebelle, était regardé comme la clef des possessions françaises en 
Amérique et était appelé le "Dunkerque du Canada". Les Anglais 
qui comprenaient l'importance de' cette station navale concentraient 
alors la pius grande partie de leurs forces pour s'emparer de ce 
poste qui leur interdisait l'entrée du Saint-Laurent. Une fois 
maîtres du golfe, il leur devenait faoîlfe de bloquer nos relations 
avec la mère-patrie et de remonter le fleuve jusqu'à Québec, centre 
principal des troupes de terres. Louisbourg se trouvait comme la 
sentinelle la plus avancée de la Nouvellç-Fraiice. 

En juillet de cetteannée 1757, la flotte de l'amiral Holboum 
composée de quinze vaisseaux, de quatre frégates et d'un brûjot, 
apparut devant Louisbourg pour observer la viHe; comme elle s'ap- 
prochait de la forteresse, le général français donna l'ordre de dé- 
ployer les voiles et d'attaquer l'ennemi. A cette manoeuvre em- 
pressée, Holbourn, redoutant une rencontre avec une escadre su- 
périeure à la sienne, se hâta de faire volte-face et de regagner à 
pkine voile Halifax d'oià il était venu. ; . 



— 50 — 



Depuis ce jour, les habitants de Louisbourg étaient continuel- 
lement sur le qui-vive, craignant que les Anglais revinssent avec une 
flotte plus considérable. Cette crainte fut vite confirmée. 

Par un soir de septembre, des. pêcheurs qui avaient vu des vais- 
seaux anglais croisant à deux lieues au sud, répandirent brusque- 
ment la nouvelle, en rentrant au port, qu'une forte escadre ennemie 
s'avançait et se préparait à assiéger Louisbourg. C'était l'amiral 
Holbourn qui revenait avec un renfort de quatre trois-mâts. Le 
lendemain, 19 septembre, les vaisseaux anglais firent leur appari- 
tion au large de Louisbourg. Devant de telles forces M. de la 
Mothe, à son tour plus faible que son adversaire, avait reçu ins- 
truction de ne pas risquer dans un combat naval inégal la plus 
belle flotte que la France aVait pu équiper, et il resta ancré sous 
les canons de la citadelle. 

L'angoisse et la terreur s'emparaient du peuple, mais les trou- 
pes de mers et la garnison restèrent fermes et se préparèrent à se 
défendre vaillamment. Tout-à-coup, au milieu du désordre géné- 
ral, une enfant d'une douzaine d'années s'élança dans les rues de 
la ville, tête nue, cheveux au vent, arrêtant les passants et criant 
l'air effaré mais inspiré, que les Anglais ne prendraient pas Louis- 
bourg. Cependant, ce n'était pas le moment de s'occuper d'une 
fillette que la peur rendait peut-être insensée et nul n'y fit donc 
tout d'abord attention. Néanmoins, elle poursuivait sa course; 
rendue à la rade, elle se jeta à genoux au milieu de la foule ner- 
veuse; elle se mit à prier à haute voix avec une si grande ferveur 
qu'instinctivement les Louisbourgeois admirèrent sa piété et son 
sang-froid. Nombre de gens l'imitèrent même. A la tombée du 
jour la foule s'çtait lentement dispersée, mais la petite ne bougeait 
point. 

Vers dix heures de 'la nuit, une violente tempête s'abattit sou- 
dam sur ces parages. Des éclairs déchiraient maintes fois la nue 
et scintillaient avec menace dans le firmament sombre. La mer 
devint furieuse; ses vagues atteignaient des hauteurs énormes et 
venaient s'abattre en mugissant sur les rochers. Une pluie fine 
que le vent fouettait et balayait avec force, se mit à tomber. L'in- 
tensité des éléments redoublait à chaque instant; des craquements 
sinistres emplissaient l'espace; ie tonnerre grondait avec éclat. Ce 
serait en vain que nous essayerions de décrire un tel ouragan. En 
effet, comment traduire ces mugissements sourds et continus de la 



— 51 — 

mer en furie, les hurlements du vent, les grondements de la foudre 
et ces zizzags de feu, étrange harmonie qui fait frémir même les 
plus braves? 

La tempête s'abaissa comme elle était venue. Vers cinq heu- 
res du matin tout redevint paisible. Mais, sur la grève, on trouva 
le corps inanimé de la pauvre enfant. Sa tâche terminée, son âme 
était allée vers Celui qui avait exaucé ses ardentes supplications. 

La bourrasque avait détruit la plus grande partie de la flotte 
anglaise. Un des navires, le Tilbury, de soixante canons, se per- 
dit sur les récifs à deux lieues de Louisbourg, et la moitié de son 
équipage périt dans les flots ; onze vaisseaux furent démâtés ; d'au- 
tres obligés de jeter leurs canons à la mer; le reste tellement avarié 
et dispersé que l'amiral Holbourn dût se résigner à regagner les 
ports de l'Angleterre, où son escadre rentra en pitoyable état. : 

Il fut donc publiquement reconnu que le Ciel s'était laissé tou- 
cher par l'innocence de la pauvre enfant. Son corps fut exposé, dit- 
on, et les Louisbourgeois lui firent des funérailles magnifiques. 
La légende ajoute que les habitants de l'Isle Royale allèrent s'a- 
genouiller souvent sur le tombeau où était morte "l'héroïne de 
Louisbourg". 

Gérard MALCHBLOSSB, 

de la Société historique de Montréal, 
et directeur du "Pays laurentien". 



• — 52 — 

A travers ving-cinq années d'apostolat 

LUS BUDISTES AU CANADA 
1890 — 1916 



Chapitre Premier 

Les Budtstes et les oeuvres de formation sacerdotale. 

S te- Anne de C hure h Point. 

(Suite.) 



Grâce à ce*te cull'ture intensive, ne négligeant comme on Va. vu 
précédemment, aucun détail de culture physique, aussi bien que 
intellectuelle et morale, le Collège Ste-Anne s'est acquis sous l'intel- 
ligence et forte direction du R. P. Chiasson, l'estime et la sympathie 
de tous ceux qui, en Acadie, ont à coeur l'oeuvre de la résurrection 
nationale. 

Cette sympathie et cette estime se sont tout particulièrement 
manifestées à l'occasion des événements récents qui eut valu à 
TnumWe maison d'être à l'honneur après avoir été si longtemps à 
la peine ... 

Celui qui, plus tard, reprendra et continuera cette histoire, 
aura a raconter ici les inoubliables et grandioses cérémonies du sacre 
de Sa Grandeur Mgr Chiasson, appelé, comme on le sait, au glo- 
rieux fardeau de l'épiscopat, à l'expiration de son terme de supé- 
riorité. Nous ne pouvons, à notre grand regret, ne leur accorder 
qu'une rapide mention. 

Qu'il nous soit au moins permis, de saluer, en terminant, le 
nouveau supérieur, avec qui s'ouvre l'histoire contemporaine du 
collège dont nous venons de résumer brièvement 'le passé : le R. P. 
Braud. 

Celui-ci n'est pas un inconnu en Acadie : depuis bientôt ving:- 
cinq ans, soit comme missionnaire, soit comme éducateur, il a mis 
au service de son pays d'adoption, avec un dévouement sans réserve, 
et ses beaux et nombreux talents et son coeur de prêtre et d'apôtre. 

* * * 

A ses fruits, on peut juger d'un arbre: malgré la durée rela- 
tivement courte de son existence — que sont donc vingt cinq an- 
nées dans la vie d'im peuple? — Ste-Anne peut avec une légitime 
fierté, montrer ses enfants occupant déjà les premiers degrés de 




— 53 — 

l'échelle sociale: nombreux sont les médecins, avocats et autres 
membres des carrières libérales qui sont sortis de son sein ; nom- 
breux surtout — une cinquantaine déjà — sont les prêtre que 
l'humble maison a donnés à l'Eglise et à l'Acadie, et c'est avec un 
sentiment de respectueuse vénération qu'elle s'incline devant le 
plus distingué de ceux-ci : le premier fils d'Acadie élevé au suprême 
honneur de l'Episcopat : Sa Grandeur Mgr LeBlanc, évêque de St- 
jean. 

Chapitre Deuxième. 

Le Séminaire du St-Coeur de Marie de Halifax 

Si Ste-Anne devait toujours rester, dans toute la force du 
terme, une maison de formation sacerdotale, la logique même des 
choses appelait, toutefois, la fondation d'une autre maison, qui achè- 
verait l'oeuvre commencée à Church Point, et lui donnerait son 
suprême couronnement. 

C'est ainsi que, chronologiquement et logiquement, l'histoire du 
Grand Séminaire du St-Coeur de Marie, vient bien à sa place, après 
celle du "Petit Séminaire" de Ste-Anne. 

De sérieuses considérations avaient porté le T. H. Père LeDoré 
à accepter favorablement les offres que, dès 1893, Sa Grandeur 
Mgr O'Brien lui faisait, au sujet de l'établissement d'un grand sé- 
minaire dans sa ville épiscopale ; c'était, en effet, pour notre Con- 
grégation, en dehors des avantages matériels qu'elle y pourrait 
trouver, une occasion providentielle de rentrer, plus complètement 
que jamais, dans son oeuvre principale. 

La nouvelle fondation fut donc arrêtée, en principe, dès 
ce premier voyage du T. H. Père au Canada. Pour la réaliser le 26 
juillet 1894, Mgr O'Brien cédait, à la Corporation du Collège Ste- 
Anne, le troisième lot d'un terrain, dont il avait déjà vendu ou 
donné deux parcelles, pour y établir, à droite, une communauté du 
Bon Pasteur, à gauche, un Orphelinat confié aux Soeurs de Charité. 

Déjà aussi, depuis un an, comme suite des pourparlers engagés 
précédemment, les plans de construction du futur séminaire avaient 
été discutés par le P. Blanche et l'autorité diocésaine, et finalement 
confiés à un architecte de la ville, M. Dumarecq. Monsieur O'Keefe 
obtint à l'adjudication, pour la somme de 32,000 piastres, le contrat 
de construction ,dont les travaux devaient commencer au prin- 
temps suivant. 



— 54 — 

Une circonstance providentielle hâta rtablissement des Eudi- 
tes à Halifax; au mois d'octobre ou de novembre de cette même 
année 1893, le vénéré Père Cochet y était venu, de Church Point, 
pour prêcher la retraite de nos soeurs du Bon Pasteur. L'impres- 
sion qu'il produisit sur ces bonnes religieuses fut telle que, immé- 
diatement, elles renouvelèrent, auprès de Mgr O'Brien, leurs res- 
pectueuses et mstantes sollicitations, pour en obtenir, comme au- 
mônier, un des fils du B. J. Eudes. Cette demande, fort légitime, 
fut accueillie avec d'autant plus de faveur, que la présence d'un 
Eudiste à Halifax, pendant toute la durée des travaux de cons 
tructions du futur séminaire, semblait s'imposer. C'est ainsi que le 
R. P. Morin y arriva le 3 décembre 1893, en qualité d'aumônier 
du Bon Pasteur, et avec mission de s'occuper de la cons'':ruction 
proj etée. 

Un mois ne s'était pas encore écoulé depuis ce désastreux in- 
cendie du presbytère de Church Point qui, on s'en souvient, avait 
réduit la Communauté de Ste-Anne à la plus extrême pauvreté. 
Cette pauvreté accompagnait dans sa nouvelle résidence le Père 
Morin, dont elle avait, singulièrement, simplifié le bagage. La 
charité, fort heureusement allait lui venir en aide : Sa Grandeur 
Mgr O'Brien mit à sa disposition sa riche bibliothèque, et, dès le 
premier instant, lui témoigna une bienveillante sympathie qui ne 
devait jamais se démentir. 

Ajoutons immédiatement que de précieuses amitiés ne tardè- 
rent pas à se nouer, et, peu à peu, la sympathie que l'amabilité et la 
délicatesse de procédés du nouvel aumônier savaient si bien s'attirer, 
se reportèrent bientôt sur l'oeuvre qu'il était chargé de mener à 
bien. 

Comme il avait été décidé, on commença la construction du 
Séminaire, au printemps de 1894; dès septembre suivant celle-ci 
était suffisamment avancée pour que, si les circonstances l'eussent 
permis, on eut pu immédiatement en prendre possession et ouvrir 
les cours. 

L'inauguration de la maison fut, en réalité faite, dans l'été de 
1895, par le clergé du diocèse, qui s'y réunit pour la retraite ecclé- 
siastique, laquelle fut prêchée par le R, P. E'Hiott, supérieur général 
des Paulistes, et à ce titre, successeur immédiat du P. Hecker de 
célèbre, sinon sainte mémoire. 

La Congrégation, elle, en prit officiellement possession le 19 



— 55 — 

août: en la fête de son saint fondateur: ce même jour, un grand 
nombre d'Eudistes, réunis à la maison mère de Paris, célébraient les 
noces d'argent de leur très Honoré Père Général : nul doute que 
l'humble et modeste fleur qui venait de s'entrouvrir sur le sol cana- 
dien, ne dut ajouter au bouquet de celui qui l'avait plantée, son 
charme aussi discret que exquis. 

Le R. P. Cochet, appelé par ses supérieurs à<. cette charge 
mieux en rapport avec son caractère et les fonctions qu'il avait 
exercées antérieurement, fut donc installé comme supérieur du Sé- 
minaire du St-Coeur de Marie, dont cinq personnes formaient, à ce 
moment là, tout le personnel : le R. P. Cochet, les P.P. LeCourtois, 
LeBastard, le futur P. Cottreau, alors étudiant en philosophie, et 
l'excellent frère Henri, qui, pendant quelques semaines, allait se 
multiplier, avec sa bonne grâce toujours souriante et empressée, pour 
faire face à tous les détails de l'organisation matérielle. 

Celle-ci, inutile de l'ajouter, laissait plus qu'à désirer : la pau- 
vreté, inséparable compagne de nos fondations, présida, bien enten- 
du à celle de Halifax; pour tout lit on n'avait qu'un joli plancher 
tout neuf et un matelas qui, au moins, avait l'avantage de venir, en 
ligne droite, de chez le tapissier; les couverts étaient à l'avenant de 
la literie : chacun avait le sien et c'était tout ! à telle enseigne que, 
quand survenait de Church Point ou d'ailleurs, quelque convive 
inattendu, on en était réduit à faire deux services; par ailleurs, 
comme il va de soi, pas de livres, pas de meubles, pas même de 
crucifix sur les murs dont la blancheur immaculée constituait le 
seul ornement. 

Autour du séminaire s'étendait un immense terrain maréca- 
geux et inculte, présentant le plus désolant aspect: il ne faudra pas 
moins que l'énergique bonne volonté des séminaristes qui vont bien- 
tôt venir, l'inlassable et tenacQ persévérance d'un homme, dont le 
nom est désormais lié à celui du séminaire, où pendant les diffé- 
rentes supériorités qu'il y exerça, il sera un intrépide éveilleur 
d'enthousiasme, pour oser aborder les travaux titanesques qui trans- 
formeront ce sol rocailleux et aride en un précieux verger, oii on 
ne sait ce qu'il faut le plus admirer de son utilité ou de sa beauté . . . 

C'était déjà la vocation du P. Morin de se trouver à la peine et 
non à l'honneur. Ici, comme à Church Point, et comme il continue- 
ra de le faire dans toutes nos fondations, il avait surveillé avec 
soin la construction du nid où d'autres que lui devaient venir s'abri- 



— 56 — 



ter, sa mission était achevée : il reprit donc allègrement le chemin 
de Ste-Anne, pouvant dire avec le poète de Mantoue : "Sic vos, 
non vobis, oedif icatio ânes !" 

La rentrée — si l'on peut parler de "rentrée" dans une maison 
qui s'ouvrait alors pour la première fois — avait été fixée au same- 
di 22 septembre; elle commença en réalité deux jours plus tôt, avec 
l'arrivée de France de six de nos scolastiques qui venaient achever 
au Canada leurs études ecclésiast^iques. Trois séminaristes du 
pays. Sa Grandeur Mgr LeBl^nc — le premier inscrit sur les re- 
gistres du séminaire — les PP. D. Comeau et MacKinnon qui s'ad- 
joignirent à eux, portèrent à dix le nombre des étudiants de l'an- 
née de la fondation. 

Ce même jour, 22 septembre, la porte du Tabernacle se refer- 
mait, pour la première fois, également, sur l'Hôte divin que l'amour 
y retient captif, et le soir, toute la maison réunie au pied de Jésus 
Eucharistie, commençait les exercices de la retraite. On suppléa 
par la plus grande bonne volonté et une généreuse ferveur au man- 
que de tout (i) qui, pendant longtemps encore allait se faire lour- 
dement sentir : faute de livres, on chanta de mémoire : l'exécution 
du chant en souffrit bien un peu, mais non la piété. 

Les cours s'ouvrirent le mardi, ler octobre, après le chant du 
Veni Creator : "Tout, écrivait alors l'un des contemporains, se fait 
ici comme à la Roche, avec quelques modifications légères, exigées 
par la différence du climat et des moeurs. L'esprit que nous dé- 
sirons établir ici est celui de notre vénérable Fondateur, tel qu'il 
nous est manifesté par nos constitutions et les avis de notre Très 
Honoré Père". C'était véritablement un séminaire eudiste qui com- 
mençait; ceux qui ont eu le précieux avantage d'y recevoir leur 
formation sacerdotalle, peuvent attester qu'il est toujours resté 
fidèle à l'esprit qu'il a reçu de ses fondateurs et de ses premiers di- 
recteurs. 

Le 18 octobre. Sa Grandeur Mgr O'Brien procédait à sa bé- 
nédiction solennelle: cette cérémonie se déroula comme toutes les 
cérémonies de ce genre. Je n'en retiendrai, car elle fait partie de 



I 



(1) "Merci mille fois, écrivait le P. Cachet, le 30 septembre, nous 
n'avons qu'une seule garniture .d'autel et encore elle était petite: la vôtre 
servira aux jours de fête. Les paires de bas, les tricots nous seront aussi 
très utiles. Je dis "nous" car nous avons six jeunes novices qui n'ont 
rien. Plusieurs mêmes n'ont qu'un seul pantalon, pas de barettes, deux 
paires de bas. Me voilà redevenu comme à Rerlois, père de famille et 
d'une famille nécessiteuse." 



— 0/ — 

l'histoire du séminaire, que l'allocution de Sa Grandeur, dont j'ai 
pu retrouver de larges extraits dans une des correspondances de 
l'époque. 

"... Sans donte ce séminaire ressemble en ce moment, pour 
''le nombre, au petit grain de sénevé ; mais il deviendra en son 
"temps un arbre grand et vigoureux qui étendra ses rameaux non 
"seudement sur la Nouvelle France, mais encore sur toutes les 
"Provinces Maritimes . . . Quand Notre Seigneur Jésus-Christ était 
"cloué sur la croix, en apparence qu'avait-il fait? Guéri un certain 
"nombre de malades, ressucité quelques morts, gagné plusieurs dis- 
"ciples. Qu'était, aux yeux des hommes, l'oeuvre qu'il avait ac- 
'complie? Bien simple. Mais en réalité, que n'avait-il pas fait? Il 
"avait formé douze apôtres, et quand ces apôtres eurent reçu l'Es- 
"prit Saint, ils s'en allèrent par tout le monde et il le convertirent 
"à Jésus-Christ. . . 

"Ce séminaire est peu nombreux maintenant; mais ne fit-il 
"que donner à ce pays douze apôtres, il aurait réalisé une oeuvre 
"immense, et il serait bien payé de tous les sacrifices qu'il s'im- 
"pose . . . 

"Il faut que vous vous remplissiez ici de l'esprit apostolique. 
"Et qu'est-ce que l'esprit apostolique? C'est un esprit d'abnégation 
"personnelle. Ee prêtre doit se renoncer lui-même tout entier. Sa 
"vie, à lui, c'est de mourir. Car le bon prêtre est un martyr, non 
"pas de quelques heures, mais de toute une vie. Il faut, mes amis, 
"que vous soyez bien convaincus, en entrant dans la vie ecclésiasti- 
"que et sacerdotale, que vous ne devez pas y chercher vos intérêts, 
"ni vos aises, mais la seule gloire de Dieu et le seul bien des âmes. 
"Et tout prêtre qui n'a pas ces sentiments-là fait fausse route . . . 

"Vous êtes heureux, mes amis, d'être les premiers élèves de 
"ce séminaire. C'est vous qui êtes appelés à en former l'esprit. 
"Pour vous, vous sortirez un jour de cette sainte demeure; mais 
"l'esprit que vous y aurez introduit n'en sortira jamais. Et ceux 
"qui viendront après vous, pour être bons, n'auront qu'à suivre la 
"trace ae vos pas et qu'à continuer vos exemples. Lorsqu'un artiste 
"veut réaliser une belle statue, il commence par faire un modèle; 
"et si ce modèle est beau, toutes les statues, qui lui ressembleront, 
"seront belles aussi. Ainsi ferez-vous. Vous serez les modèles, et 
"ceux qui vous imiteront seront bons si vous l'êtes. 



— 58 — 

"Dans ce but, observez ponctuellement votre règle. Aimez-là, 
"non pas sans doute pour elle-même, puisqu'en elle-même la règle 
"n'est qu'un moyen, mais pour les avantages immenses qu'elle pro- 
"cure. Sans règle, il est impossible d'être un prêtre fortement ver- 
"tueux. Or si vous n'aimez pas la règle, pendant que vous êtes au 
"Séminaire, plus tard vous l'aimerez moins encore. En sortant de 
"cette maison, vous direz : "Maitenant je suis libre !" D'abord vous 
"réciterez votre bréviaire, vous célébrerez la sainte Messe à n'im- 
"porte quelle heure, et bientôt pour ces saints exercices vous ne 
"trouverez plus d'heures du tout. . . C'est ainsi que l'on tombe 
"dans la vie purement humaine." 

Ces pensées développées dans un style simple, clair et élégant, 
avec un accent plein de force et d'onction impressionnèrent vive- 
menlt toute l'assistance : c'était tout un programme de vie sacerdotale 
qu'elles traçaient aux nouveaux séminaristes ; c'était aussi toute 
la future histoire du séminaire qu'elles ramassaient dans une ré- 
confortante vision d'avenir. 

Mais avant de devenir l'arbre vigoureux, que déjà, dans son 
coeur d'évêque, Mgt O'Bri'en entrevoyait, Je petit grain de sénevé 
allait être déposé dans le sol fécond de l'épreuve et de la souffrance. 

Une tombe, prématurément ouverte, faillit engloutir toutes 
ces espérances dont on saluait ainsi l'aurore : le dimanche 12 avril, 
après quelques jours seulement de maladie, le vénéré Père Cochet 
était brusquement emporté par une foudroyante pneumonie. 

C'était un rude coup pour la maison naissante. Des voix et 
des plumes autorisées l'ont proclamé à l'envi : le Père Cochet était 
un saint. La touchante biographie (i) qu'une main fraternelle lui 
a consacrée, en témoigne hautement : on ne résiste pas à la douce 
et suave attraction qui se fait sentir à travers toutes les pages de ce 
livre de puisante édification : nous nous permettons d'y renvoyer le 
lecteur. 

Il est un point, cependant, que nous nous en voudrions de ne 
pas signaler : le Père Cochet a laissé au séminaire, dont il a été le 
premier supérieur, plus que le souvenir de ses vertus, et de sa gran- 
de sainteté; malgré la courte durée de son séjour à Halifax, il a 
grandement contribué à créer, autour de l'oeuvre qui lui était con- 
fiée, cette atmosphère de chaude sympathie, grâce à laquelle, celle- 
ci a pu grandir et se développer. Ce sain prêtre était, en, effet, la 
bonté même ; il avait le secret de se gagner les coeurs : Catholiques 



i 




— 59 — 

et Protestants étaient tombés sous le charme de son exquise délica- 
tesse. On le vit bien le jour de ses funérailles, qui furent pour lui 
un triomphe, dont, de son vivant, son humilité se serait vivement 
offusquée: toutes les classes de la société, les représentants les plus 
distingués des autorités religieuse et civile, les pauvres qu'il avait 
tant aimés, se pressèrent autour de sa dépouille mortelle, pour lui 
rendre un suprême témoignage de leur respect et de leur vénéra- 
tion. 

La bienveillante sympathie de la population Haligonienne était 
désormais acquise à l'oeuvre du séminaire : les successeurs du Père 
Cochet eurent, du reste, à coeur de maintenir les traditions de 
courtoisie de leur prédécesseur ; nous ne citerons qu'un seul fait 
qui dira, bien haut, dans quelle estime les Protestants eux-mêmes 
tiennent le séminaire du St-Coeur de Marie. 

lyC i6 avril 1907, au parlement fédéral d'Ottawa, le colonel 
Sam Hughes, réprésentant de Haliburton, déjà trop connu par ses 
excès de langage, prononçait à l'adresse du clergé français, des 
paroles bien injustes: "L'immigration du clergé français est un 
fléau pour notre pays", disait le fanatique député. Le gant fut re- 
levé par le chef même de l'opposition d'alors l'Honorable M. Borden, 
aujourd'hui premier ministre du Canada qui se fit un devoir de 
désapprouver, avec la plus grande énergie, l'inqualifiable attaque 
du féroce Orangiste. Voici un passage de la philippique que celle 
ci valut à son auteur, de la part de son chef de parti : 

"... Personnellement, je puis dire que je connais un peu ces 
"hommes (il s'agit des prêtres français qui viennent s'établir au 
"Canada). Pendant douze ans j'ai passé chaque jour à Halifax, 
"devant une communauté de prêtres français, établis là par l'auto- 
"rité de feu Mgr O'Brien, l'un des plus nobles esprits qui aient 
"jamais existé au Canada (applaudissements). J'ai eu l'avantage 
"de connaître quelques uns de ces messieurs. Ils menaient une 
"vie sainte et accomplissaient une bonne tâche, on n'en peut douter. 
"Je les ai vus à l'oeuvre et j'ai connu des personnages qui suivaient 
"leurs exercices religieux. Ils accomplissaient une excellente oeu- 
"vre pour Halifax, ils avaient beaucoup d'élèves qui comprenaient 
"d'excellent caractère et des enfants des meilleurs familles de Fran- 
"ce. Et dire de ces hommes qu'ils sont un fléau pour le pays, me 
"semble injustifiable, et je suis sûr que le colonel Hughes a dit cela 
"dans un moment d'emportement, et qu'il s'empressera de désavouer 



— eu- 
sses paroles quand il en comprendra l'injustice. J'ai cru que les 
"circonstances m'autorisaient à parler ainsi. Je ne pense pas qu'un 
"seul homme de ce côté-ci de la chambre voudrait applaudir aux 
"remarques quelque peu emportées qui ont échappé au député de 
"Haliburton en cette occasion." 

Quelques semaines seulement s'étaient écoulées depuis la mort 
du P. Cochet, qu'un des scolastiques de la Congrégation, le cher 
frère Ivouers suivait son supérieur daiis la tombe : nouvelle épreuve, 
fortement ressentie de tous : le grand séminaire ne se composait plus 
que de huit séminaristes et de deux directeurs. 

Les vides, fort heureusement, se comblèrent bientôt par l'arri- 
vée, au mois de juin, d'rm nouveau renfort de scolastiques envoyés 
de France, et surtout, par la venue, en septembre, du second supé- 
rieur de la rpaison, le Révérend Père Levallois. 

La vie du séminaire ne fut plus interrompue, pour ilongtemps, 
que par ces quelques rares et solennels événements, qui en viennent 
régulièrement rompre la pieuse, studieuse et silencieuse monotonie ; 
cérémones d'ordinations, d'incorporations ; premières messes : cha- 
que années plus nombreuses à mesure que s'élevait le nombre des 
séminaristes. La première ordination eut lieu le 19 décembre ; 
seuls les ordres mineurs et ila tonsure y furent conférés. L'année 
suivante, le 29 juin, le séminaire du S't-Coeur de Marie pouvait 
offrir au diocèse de Ha'lifax, son premier prêtre. En juin 1898 
nouvelle ordination, et cet^e fois de deux Français, les deux pre- 
miers élèves sortis du Collège de Cburch Point : le R. P. LeBlanc, 
élevé depuis à l'honneur de ,l*épiscopat, et le Père Désiré Comeau; 
les martyrs de ila Grand Pré dlirent tressaillir dans leurs tombes en 
voyant l'auréole sacerdotale rayonner autour du front de deux de 
leurs fils. Je ferai encore mention de l'ordination de 1899, celle 
des Pères Cantin et Mérel; elle fut, en effet, marquée par un inci- 
dent digne d'être relaté. Le Consul Généra'! de France dans la 
Puissance du Canada, Mr. Klezkowski, ce jour-là l'hôte du Sémi- 
naire, au diner qui suivit les premières messes, porta aux deux 
nouveaux prêtres, un toast vibrant dans lequel il célébra, avec émo- 
tion, la grandeur et les gloires du sacerdoce catholique; c'était la 
France chrétienne qui parlait par »la bouche autorisée d'une des 
plus distingués représentants de son gouvernement sectaire. 

R. P. GEORGES, c.j.m. 



— <31 — 



Bibliographie 



Une oeuvre louable est celle des concours lit?*"éraires de la 
Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. A chaque année, depuis 
1916, cette associaition donne occasion à de jeunes plumes de s'es- 
sayer, tantôt dans des récits au^^hentiques, tantôt dans des déve- 
loppements de faits imaginaires; tous les sujets devant être puisés 
dans l'histoire ou les moeurs canadiennes françaises. 

Après le concours terminé et les prix distribués aux heureux 
gagnants, quatorze ou quinze des meilleurs récits sont soigneuse- 
ment rédigés en un joli volume de plus de cent-cinquante pages. 

C'est ainsi qu'en 1916 la Société St-Jean-Baptisle de Montréal 
livrait au public le premier volume de la série, intitulé La Croix du 
Chemin. Les auteurs des différents articles qui composent cette 
oeuvre littéraire ont raconté, chacun à leur manière, la pieuse cou- 
tume des campagnes canadiennes de planter une grande croix de 
■ bois, à un endroit déterminé le long du chemin, le plus souvent sur 
la pente d'un ravin, où les âmes croyantes y viennent prier Je Dieu 
du Calvaire. 

Quand on a visi'ré les rives de la baie Ste-Marie, et surtout' 
quand on a fait un pèlerinage au premier cimetière français sur ces 
plages, il fait grand plaisir de lire La Croix du Chemin à la Pointe- 
à-Major, N. E. 

Tandis que le premier volume de la série mentionnée traite 
d'une coutume religieuse des campagnards canadiens, île second 
nous fait connaître d'anciennes manières de gagner honnêtement 
sa vie chez les anciens Canadiens, en tiranit des produr']s de la terre 
le nécessaire à leur subsistance. Il a pour titre approprié : La 
Corvée. 

Voilà autant d'anticles qu'il faudrait relire souvent pour garder 
un religieux souvenir des anciens : La Corvée des Hamel, Le pe^it 
Monsieur, Jean-Baptiste à l'Epluche-te, Terre-Neuve et fiançaiLIe, 
Vieux-Temps, Le plumage des Oies, etc. 

Le troisième voliune porte le titre attrayant de Fleur de lys 
et selon un petit trac*: de réclame : "c'est le cachet que porte l'acte de 
"naissance de notre nationa'lité, c'est le symbole qui résume il'étin- 
"celant matin de notre histoire. 



— 62 — 

"Fleurs de Lys répondent bien à la magie évocatrice de leur 
"(titre; car il y a là, tracés avec un grand art, d'admirables figures, 
"épisodes et tableaux de nos premiers temps. Ce sonjt les huit 
"nouvelles historiques, primées au 3e concours 'littéraire de la 
"Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Mlle Angéline Demers 
"a écrit Profils de saints, — M. Damase Potvin, Le premier ahatis, 
" — M. Sylva Clapin, La grande aventure du sieur de Savoisy, — 
"M. Viateur Farly, La voix des drapeaux, — Fr. Elie, Pierre 
"LeMoine d'Iberville, — Fr. Robert, Une expédition au lac Cupé- 
"rieur, — M. L.-R. de Lorimier, Le recensement de Ville-Marie par 
"Talon, en 1667, — ' Fr. Rodolphe, Les derniers lys de France. 

"On ne Ilira pas sans émotion ce faisceau de nouvelles qui ra- 
"content, peignent ou décrivent un passé qui fut fertile en actions 
"épiques, en grandes et nobles âmes. 

"In-8° de 160 pages, enrichi de huit hors-texte et d'un frontis- 
"pice dus aux plus populaires de nos illustrateurs : J.-B. Lagacé, 
"Charles Gill, O.-A, Léger, Joseph Saint-Charles, J.-C. Franchère, 
"E.-J. Mas'sicottte, Georges Delfosse et A.-S. Brodeur. 

'Se vend 60 sous, frahco 70 sous, au Secrétariat de la Société, 
"Monumenjt National, 296, St-Laurent, Montréa;l, et chez les (librai- 
"res du Canada et des Etats-Unis. Prix spéciaux pour le com- 
"merce et les maisons d'éducation." 

E'oeuvre se conjtinue et le quatrième concours est ouvert. Il 
s'agit cette fois-ci d'écrire "un conte de chez nous." 

"C'esit avec cet objectif dans l'esprit que la Société Saint-Jean- 
Baptiste ouvre son quatrième concours \littéraire, dit M. Emile 
Miller. A tous ceux qui ont fait de leur plume un instrument d'art, 
elle demande un conte, une nouvdle, soit une narration où se 
puisse dishnguer comme il convierut une exposition, un noeud et un 
dénouement." 

INSTRUCTIONS AUX CONCURRENTS 

1. Ees manuscrits devront être en prose. 

2. Ne pas dépasser 2,5CX) mots. • 

3. Etre écrits sur un seul côté du papier. 

4. Parvenir au secréftanat de la Société Saint-Jean-Baptisite, 
(Monument Nationall, à Montréal), avant le 30 novembre 1918. 

5. Etre signés d'un pseudonyme seulement. 



— 63 — 

6. Tout manuscrit soumis au concours devient -la propriété 
absolue de la Société Saint-Jean-Baptisite de Montréal. 

7. Comme prix, une somme de cent-dix ($110) piastres sera 
partagée entre les auteurs des cinq meilleurs travaux. 

8. Etre signés d'un pseudonyme seulement. Le jury fera 
connaître son choix en publiant ici même les titres et les pseudony- 
mes des travaux primés ou qui auront mérité une mention hono- 
rable. Dans les quinze jours suivants la publication de ce rapport, 
les concurrents devront prouver qu'i'l's sont les auteurs des travaux 
primés ou mentionnés, en faisant parvenir au Secrétariat de la 
Société leurs nom et adresse mis à la suite du premier paragraphe 
dfe leur manuscrit. En s'abstenant de remplir cette condition dans 
le délai prescrit, les concurrents verront deur travail déclassé, pour 
l'avantage des .travaux suivants dans l'ordre de valeur. 

Il est à souhailer qu'au moins un conte acadien figure dans le 
prochain volume du concours littéraire de la Société Saint-Jean- 
Baptiste, et que plus tard, une organisation des provinces mariti- 
mes s'occupent d'un semblable travail au pays d'Evangéline. 

B. A. 



Cinquante ans de Vie Littéraire 

Bvnjamin Sidte et son oeuvre. 

M. Gérard Malchélosse, le vaillant directeur-propriétaire du 
Pays Laiirentien a édité en 1916 un essai de bibliographie des tra- 
vaux historiques et littéraires (1860-1916) de M. Benjamin Suite, 
l'illustre polygraphe canadien. Cettfe brochure de 78 pages est des 
plus précieuses pour ceux qui s'occupent un peu d'histoire de la 
littérature canadienne française. Elle est précédée d'une notice 
biographique par l'auteur et d'un poème inédit d'Albert Ferland. 
M. Casimir Hébert, d'origine acadienne, en est le préfacier. 

M. Malchélosse a certainement rendu un immense service aux 
lettres canadiennes en préparant ainsi le chemin au futur biogra- 
phe de M. Suite, qui, malgré son âge avancé, continue son oeuvre 
d'historien de grande valeur. 

On peut se procurer un exemplaire de ce travail aux bureaux 
du Pays Laurenticn, 200, rue Ftillum, Montréal. 

B. A. 



64 



NOS ABONNÉS POUR 1918 



(Suite.) 



Mlle. Victoria Branche St-Maur, N.B. 

M. Arthur Marcoux Balmoral, N.B. 

M. Stanislas Robichaud St-Joseph, N.B. 

M. l'abbé A. Martin . St-Charles de Kent, N.B. 

M. J.-E, Guenette Montréal 

M. Octave Giroux Montréal 

M. Azarie Messier Montrerai 

M. l'abbé A. Boudreau ............ St- Joseph, C.B. 

Mlle. Jeanne Boudreau Descousse, C.B. 

M. A. Lambert Manchester, N.H. 

M. l'abbé N. Poirier Charlottetown, I.P.E. 

M. A. Lanteigne ^ . Montré)a!l 

M. l'abbé J.-J. Vautour Bathurst, N.B. 

I. Octave Haché Inkerman, N.B. 

M. Placide Vignault . . . St-Pierre de la Pointe aux Esquimaux 



BINDING LIST SEP 15 1941 



F La Revue acadienne 

5060 

R^ 

v.1-2, 
no 1 



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